Fenêtres sur le passé

1869

Le Great Eastern et le Petit-Minou à Brest

Source : L’Électeur du Finistère juillet 1869

 

Le Great Eastern et le Petit-Minou

 

Ainsi qu'on l'avait supposé, l'unique cause de l’interruption

des communications entre la terre et le Great-Eastern,

était l’éventualité prévue du mauvais temps.

 

Assailli soudain par un de ces coups de vent brusques,

assez communs sous les latitudes où il se trouve maintenant,

le Great-Eastern a dû renoncer pendant quelques heures,

au dévidement régulier de son précieux filin.

 

Pour éviter une rupture devenue imminente,

par l'effet des secousses et des chocs auxquels on était en proie,

on a dû opérer la section du câble.

 

Cette opération a l'avantage d'en finir tout de suite avec une série d'assauts violents dont la fréquence finirait par altérer la solidité

du câble sur une trop grande longueur.

 

Elle est, d'ailleurs, prompte et facile,

et ne cause qu'un dommage très-aisément réparable.

 

Le temps calmé, il a fallu moins de deux heures pour ressouder les deux bouts sectionnés,

celui resté à bord et celui demeuré au fond de l'océan, et dont la présence était signalée par une bouée.

 

Aujourd'hui les conditions de la pose sont les suivantes :

Le Great-Eastern est à peu près à douze cents milles anglais de Brest, quatre cents de nos lieues terrestres environ.

 

Il traverse en ce moment une des zones les plus profondes de son parcours.

 

Le câble doit filer six mille mètres avant de toucher le fond.

 

C'est une distance égale à la hauteur du Mont-Blanc.

 

 

Dans quelques jours, c'est-à-dire vers jeudi, il aura dépassé cette immense vallée sous-marine

et atteint les bancs de Terre-Neuve, où la profondeur n'est plus que de deux mille mètres.

 

À partir de ce moment, on pourra considérer l'entreprise comme heureusement accomplie.

 

Actuellement, ce qu'on peut appréhender, est le fait d'une rupture ou d'une nouvelle section rendue nécessaire,

dans une aussi grande profondeur.

 

On conçoit que relever le câble par six mille mètres d'eau, offrirait non-seulement de grandes difficultés,

mais encore exigerait une grande dépense de temps.

 

 

Les communications électriques entre le Great-Eastern et la station télégraphique du Petit-Minou sont parfaites.

 

Le signe de vie, selon l'expression, du capitaine Osborn, c'est-à-dire le point lumineux

qui résulte de la charge d'électricité contenue dans le câble, est très-nette et très-intense.

 

Tous les jours, le Great-Eastern commence à parler à midi, heure de son bord.

 

C'est alors qu'on voit se promener sur une règle graduée abritée sous un abat-jour,

la petite bande de lumière qui est à la fois le signe de vie et l'âme de cette merveilleuse invention.

 

L'employé observe et suit couramment dans ses évolutions

de convention, ce léger reflet d'un miroir plus léger encore.

 

Si la petite lumière se porte coup sur coup deux fois à droite,

ou une fois à gauche et une fois à droite alternativement,

elle a voulu indiquer telle ou telle lettre de l'alphabet.

 

Tout le langage télégraphique est contenu dans la variété

de ces combinaisons de signes, dont la plus compliquée

n'est que de six dispositions de la lumière.

La délicatesse des opérations et des expériences à la station du Petit-Minou, dépasse tout ce qu'on pourrait imaginer.

 

La table sur laquelle sont disposés les appareils a dû être isolée du plancher de la salle, afin d'éviter les trépidations produites par les pas des employés.

 

Elle repose sur une large et solide assise de pierre, qui la met à l'abri des ébranlements accidentels.

 

Les clefs, les canifs et tous autres instruments de nature à être influencés par le fluide électrique sont rigoureusement proscrits du laboratoire.

 

La moindre des choses jette le désarroi dans ce grand travail d'observation et de précision.

 

Il suffit d'un atome, d'un grain de poussière égaré

sous un piston pour dévoyer les signaux.

 

Nous avons été le témoin de cette extrême coquetterie

des appareils transatlantiques.

 

La toilette de l'un d'eux n'était pas suffisamment soignée,

son vis-à-vis du Great-Eastern a refusé immédiatement

d'entrer en danse avec lui.

 

Un léger coup de plumeau a fait cesser cette effrayante mutinerie de la science.

 

Les honneurs du Petit-Minou nous ont été faits à quelques amis et à nous par le capitaine Osborn,

un des officiers les plus distingués de la marine anglaise, et chargé en ce moment d'organiser cet important

et pointilleux service d'un télégraphe sous-marin.

 

Le capitaine Osborn a sous ses ordres douze employés, six Anglais et six Français, qui font tour à tour jour et nuit

un quart de six heures, électriciens, praticiens, secrétaires, etc., etc.

 

Nous sommes heureux de remercier publiquement l'éminent officier de la bienveillante, gracieuse et disons-le, cordiale réception qu'il a bien voulu nous faire.

 

Le capitaine s'est mis, lui son personnel et son matériel à notre entière disposition, toujours prêt à satisfaire

et sur tous les points notre naïve el parfois indiscrète curiosité.

 

Louis Liévin

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Dernière mise à jour - Juillet 2020