Fenêtres sur le passé

1879

Le carnaval à Brest

Source : Le Petit Brestois février 1879

 

Le carnaval à Brest

 

Le carnaval Brestois ne le cède en rien à tous les carnavals de France et de Navarre.

 

C'est le même partout, la même gaîté folâtre, la même exubérance de bonne humeur, la même extravagance.

 

Seul le soleil s'absente de la fête, il fait des économies de rayons, et quand ce maussade monarque daigne

nous en distribuer quelques-uns, il le fait si piètrement, si chichement, que nous nous déclarons,

à son égard, affranchi de toute reconnaissance.

 

Mardi dernier cependant, une bise âpre et mordante, un terrible aquilon avaient balayé et nettoyé proprement

la voûte céleste, et l'on aurait parié pour une superbe journée.

 

Vers onze heures, malheureusement, le ciel se rembrunissait et charriait de gros nuages,

et une tourmente de neige fouettée par un vent violent se déclarait et aveuglait les tranquilles promeneurs.

 

Les polichinelles grimaçants de tout pelage,

les arlequins bariolés et les généraux chamarrés, constellés d'ordres fantastiques, les astrologues, les derviches s'arrachaient déjà des poignées

de cheveux, et marmottaient contre l'inclémence du ciel des imprécations désespérées.

 

Il fallait donc renoncer à déployer ses grâces, remiser tous ces costumes, à l'aide desquels

on comptait divertir et ébahir ses concitoyens ; puis le temps s'est rasséréné, la fête interrompue a repris son entrain, et peu à peu les rues

se sont emplies de promeneurs et de masques.

 

On doit vraiment de la reconnaissance

à ces pauvres diables de masques qui s'ingénient et se travaillent à contrefaire tous les ridicules, toutes les monstrueuses et grossières difformités et hideurs de la société.

 

Des bandes de débardeurs, d'arlequins enfarinés, de généraux invraisemblables dont les panaches immenses flottent au vent, de petits marquis pirouettant avec grâce sur leurs talons rouges , d'incroyables dont l'habit vert pomme tranche

sur la cuirasse jaune serin du gilet,

tout ce monde fantastique hurlant, gesticulant, se désarticulant, s'agite, se remue, gambade,

se culbute , se livre à des exercices chorégraphiques de haute école, s'époumone à sonner de la trompe,

et fait retentir l'air de ses cris assourdissants et du bruit de ses grelots.

 

Et comme dit le poète :

 

De paillettes tout étoile

Scintille, fourmille et babille

Le carnaval bariolé.

 

Le Champ-de-Bataille offrait surtout un spectacle pittoresque.

 

C'était là, où autrefois, abrités derrière un morceau de carton ou un chiffon de soie ou de velours,

les jeunes gens de la ville menaient des intrigues piquantes.

 

Et ce n'était qu'en tremblant que les petites dames s'aventuraient dans cette foule de masques

dont quelques-uns auraient pu commettre des indiscrétions assez croustillantes.

 

Elles rougissaient comme de jeunes cerises les petites dames, et leurs joues se couvraient d'une aimable confusion.

 

Ces traditions sont hélas tombées en désuétude.

 

Où sont les noirs dominos d'Antan.

 

Ils se sont éclipsés, et l'on doit beaucoup en regretter la disparition.

 

Ces petits racontars qui parfois chatouillaient désagréablement l'oreille, les escarmouches légères,

les ripostes émoustillées, les réparties aussi acérées que la pointe d'une flèche, et qui parfois faisaient repentir

le masque d'avoir trop osé, tout cela défrayait les conversations de la ville et des cercles.

 

On s'en régalait, on s'en délectait, et ces intrigues charmantes et gauloises rompaient un peu la monotonie banale

et parfois triviale du carnaval contemporain.

 

Nos pères avaient-ils plus d'esprit que nous, ou plus d'inclination pour les choses de l'esprit,

c'est ce que nous ne rechercherons pas.

 

Notre jeunesse d'aujourd'hui est absorbée et accaparée par d'autres préoccupations ;

elle prend prématurément un masque de gravité et de dignité qui contrastent singulièrement

avec la légèreté et la mobilité de son caractère.

 

Cela vaut-il mieux ?

 

Nous ne le croyons pas.

 

Nous ferions bien, au lieu de nous insurger contre le passé et de décréter l'abolition de tout ce qui fit la joie

de nos anciens, de lui emprunter à ce passé, à l'égard duquel nous affectons un si risible dédain, ce qu'il a de mieux.

 

Mais passons.

 

À quoi bon philosopher plus longtemps sur ces articles.

 

Nos regrets ne ressusciteront pas ce qui n'est plus.

 

Entre autres travestissements que nous avons remarqués, nous nous permettrons de citer deux enfants,

deux fillettes, dont l'une personnifiait la République et l'autre la France.

 

La petite République était coiffée gaillardement d'un bonnet phrygien,

et la petite France déployait hardiment son drapeau tricolore ;

la France et la République se tenaient par la main et marchaient avec recueillement et dignité sur le Champ-de-Bataille et dans la rue de Siam on les entourait fort.

 

Cette nouveauté a été la « great attraction » de la journée ;

nous complimentons l'inventeur de cette idée aussi originale qu'intéressante.

 

Un petit garde-champêtre de trois ans environ avait ma foi fort bonne mine ;

il nous intéressait par son imperturbable gravité, son petit air de crânerie,

et les curieux qui se pressaient sur son passage n'avaient pas l'air de l'intimider beaucoup :

un garde-champêtre, du reste, ne doit jamais broncher.

 

En résumé, bonne et excellente journée.

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Dernière mise à jour - Juillet 2020