Fenêtres sur le passé

1791

Yves Calvarin de Lampaul-Ploudalmézeau

Remerciements à Jean Jacques Le Lez

Source : Bulletin Diocésain d’Histoire et d’Archéologie 1928

 

Le curé de Ploudalmézeau, au milieu du siècle dernier, était M. Arzel, originaire du pays même,

étant né à Lampaul-Ploudalmézeau.

Il a eu la bonne idée de noter les impressions de son enfance, de mettre sur papier les prouesses

qu'il avait entendues raconter par les vieux aux veillées :

« Le thème le plus fréquent de ces causeries, le soir au coin du feu, écrit-il, étaient alors les hauts faits accomplis par eux pendant la Révolution, les dangers qu'ils avaient courus en allant assister à la messe dans quelque grange,

les ruses qu'ils avaient employées pour tromper les clubistes et sauver la vie à un prêtre ».

 

Le curé actuel de Ploudalmézeau, M. le chanoine Derrien, nous ayant permis, avec une bonne grâce

dont nous le remercions vivement, de compulser ces notes éparses, écrites à des époques différentes

par son prédécesseur, nous allons, grâce à elles, essayer d'esquisser la curieuse physionomie d'un brave recteur

de Lampaul-Ploudalmézeau, M. Yves Calvarin.

Né à Kerenvel-Vras, en Lampaul, le 21 Avril 1755, Yves Calvarin fut baptisé le même jour en l'église de Lampaul

par M. Soutré, recteur de la paroisse.

Ayant perdu de bonne heure ses parents, il fut élevé par un oncle, Joseph Calvarin, qui se montra très dur pour lui.

En 1761, M. Soutré, étant mort, fut remplacé par l'abbé Guillou de Labbaye.

Originaire de Landerneau, le nouveau recteur de Lampaul était un prêtre de manières fort distinguées.

Musicien consommé, prédicateur estimé, il était directeur des retraites de Saint-Renan et

supérieur des Sœurs du Tiers-Ordre de Saint-François de Paule pour tout le Bas-Léon.

C'est lui qui distingua le petit Yves Calvarin d’entre tous les enfants de sa paroisse ;

il réussit à l’arracher à la dure férule du vieil oncle, pour le prendre en pension dans son presbytère même.

L'enfant étant intelligent et pieux, M. Guillou lui donna des leçons de latin, de français, de musique et d'éloquence,

et vit bientôt, avec joie, son pupille recevoir les saints ordres à Saint-Pol de Léon.

Aux cérémonies de la cathédrale ou du Creisker, Ies chanoines de Saint-Pol n’avaient pas été sans remarquer

le jeune ecclésiastique de Lampaul, à cause de son chant juste et de sa belle voix de basse.

Le soir même de l'ordination à la prêtrise, le Grand-Chantre (nous dirions aujourd’hui le Doyen) du Chapitre

était allé en personne faire une démarche près de Mgr de La Marche, pour lui demander de nommer Yves Calvarin chantre à la cathédrale, et l'Évêque, se rendant aux vœux du Chapitre, fit appeler le jeune prêtre et lui dit :

« Je vous nomme chantre à la cathédrale ».

Quand Yves Calvarin vint à Lampaul chanter sa première messe, il dut annoncer à M. Guillou cette nomination

qui faisait autant d'honneur au professeur qu'à l'élève.

Le bon M. Guillou sentit peut-être l'honneur, mais il éprouva le chagrin de se voir privé de l'aide qu'il s’était préparé.

II partit aussitôt pour Saint-Pol, et là dut livrer une bataille bien dure et contre l'Évêque qui n'aimait ni à revenir

sur ses décisions ni à contrarier, pour si peu, un Chapitre aussi combatif que le sien, et contre le Chapitre,

jaloux de la belle exécution de ses offices.

La bataille dura huit jours mais la victoire resta à M. Guillou, car le prélat lui donna Yves Calvarin comme « curé »,

c'est-à-dire comme vicaire, et l'église de Lampaul retentira longtemps désormais de cette voix digne d'un Chapitre, digne aussi d'une chaire plus importante que celle de Lampaul, car le jeune prêtre a profité

des leçons d'éloquence de M. Guillou.

Pendant neuf ans, la vie fut douce au presbytère de Lampaul,

et le ministère du maître et de l'élève bien agréable et bien fructueux aux paroissiens.

Mais voici que dans ce ciel si serein, l'orage éclata

avec la Révolution, voici votée la schismatique Constitution civile.

Nos deux bons prêtres entendent leur évêque, Mgr de La Marche, condamner la nouvelle constitution du clergé ;

il n'en faut pas plus, ils la condamnent avec lui et au bas

de la protestation de Mgr de La Marche contre l'élection à venir

de l'évêque constitutionnel, on peut voir les signatures

de M. Guillou et de son vicaire.

Cependant un recteur voisin, le plus important du district,

le recteur de Ploudalmézeau, a refusé de signer

cette protestation.

C’est M. Goret, homme d'une haute stature, d'esprit cultivé

et de manières distinguées :

Originaire de Plouzané, il était recteur de Lanrivoaré

quand il obtint au concours la cure de Ploudalmézeau.

« Qui sait, disait-on dans le district, il pourrait bien être élu évêque »,

et le distingué ecclésiastique, un tantinet infatué de sa personne, laissait dire et répéter la chose.

Nommé électeur, il part pour Quimper, dès le 25 Octobre, l'élection devant avoir lieu le 1er Novembre.

La veille du scrutin, on vient lui offrir la candidature ;

à la stupéfaction de ses compagnons de Ploudalmézeau, il la refuse.

Le jour de l'élection, à la cathédrale, il est cependant élu président du bureau ;

après l'élection c'est lui le 2 Novembre, qui proclame l'élu, Expilly, recteur de Saint-Martin de Morlaix,

et il repart aussitôt pour Ploudalmézeau.

Cependant, avant de rentrer dans son presbytère, la conscience troublée,

il veut d'abord voir son confesseur et ami, M. Guillou.

Il arrive donc au presbytère de Lampaul ; il fait nuit, le souper fini, le recteur est monté dans sa chambre.

M. Goret frappe à sa porte.

M. Guillou ouvre :

« C'est toi, Goret dit le recteur ; eh bien !

Si tu as accepté l’épiscopat, retire-toi, je ne te connais plus ;

mais si tu es resté fidèle à Dieu, viens te jeter dans les bras de ton frère ».

« Ne craignez rien, répond M. Goret, j’ai refusé toute candidature ».

« Alors, mon cher Goret, viens que je t'embrasse, puis allons manger quelque chose ».

« Après que vous m'aurez entendu en confession »,

dit M. Goret, qui s'agenouilla aux pieds de M. Guillou.

Confesseur et pénitent pleuraient quand on se leva pour aller à la salle à manger.

Le lendemain, M. Goret partait pour Ploudalmézeau, laissant au presbytère de Lampaul

toutes ses idées révolutionnaires.

Il va être désormais un confesseur de la foi.

En Janvier 1791, quand le serment est demandé aux ecclésiastiques, M. Goret refuse de le prêter 

car aux Archives de Brest, il y a une liste officielle des prêtres qui ont refusé le serment ;

on y lit :

« État des ecclésiastiques qui ont refusé le serment ordonné par la loi du 27 Novembre 1790 :

… Ploudalmézeau : Jean Goret, curé ; Joseph Pondaven ; François Pelleteur et Laurent Cren, vicaires. »

Le chemin du Carpont

[Plaque de verascope]

Lampaul - Ploudalmézeau : 26 Fév. 1928

Aux élections du 29 Mai 1791, à Brest, pour la nomination aux cures, un nommé Boullaire

est élu curé de Ploudalmézeau et accepte.

Bien plus, le 29 Juin 1791, M. Goret est arrêté et emprisonné aux Carmes de Brest, où jusqu'au 27 Septembre,

il partage la captivité du Bienheureux Claude Laporte.

Libéré, il rejoint sa paroisse de Ploudalmézeau ;

malgré l'arrêté du département qui l'oblige à se retirer à quatre lieues de son ancienne paroisse,

il se cache à Gorre-Bloué, fait du ministère même pendant la Terreur, au risque d'être pris et guillotiné,

et meurt à Ploudalmézeau même, le 13 Juin 1802 à l’âge de 50 ans.

 

M. Guillou de Labbaye avait ramené dans le droit chemin son voisin de Ploudalmézeau.

Lui-même d'ailleurs et son vicaire Calvarin refusèrent le serment.

Mais le 4 Mars 1791, M. Guillou décédait subitement, âgé de 70 ans.

De tous côtés les prêtres accoururent à l'enterrement du vénéré vieillard :

Des prêtres jureurs vinrent même, comme le sieur Bazil, l'intrus de Plouguin.

La présence de ces jureurs fit scandale et provoqua un violent incident.

 

La coutume en ces temps pour l'enterrement d'un prêtre était de faire porter le cercueil par des prêtres.

Or voici qu’à la levée du corps, le sieur Bazil prend un des bâtons destinés à soutenir la bière,

il le passe sous le cercueil et invite un de ses confrères à prendre l'extrémité libre.

Ce confrère invité n'avait pas prêté le serment ;

indigné de voir le jureur profaner la mémoire du saint M. Guillou, il prend bien le bâton,

mais se met à en frapper le sieur Bazil, en lui criant :

« Chien de jureur, sors d'ici, c'est terre sainte ici, va dans ton club abjurer ton sacerdoce ».

Et voici que les autres porteurs prennent leur bâton et, imitant leur confrère,

tombent à bras raccourcis sur le sieur Bazil.

Celui-ci quitte vivement la cour du presbytère ;

on se met à sa poursuite ;

il arrive dans le cimetière, les confrères l'attrapent et le précipitent dans la fosse béante

qui attend les restes de M. Guillou.

On ne parle rien moins que de l'enterrer vivant, mais la démonstration s'arrête à la menace, et,

contents de la bonne leçon donnée au jureur, leçon qui effaçait pensaient-ils, le scandale,

ils repartirent faire la levée du corps, cependant que le pauvre Bazil, sortant de la fosse, couvert de boue,

reprenait le chemin de Plouguin, sous les moqueries des paysans et des paysannes.

 

M. de Labbaye mort, M. Calvarin est nommé curé d'office de Lampaul :

C'est à lui qu'incombe désormais la charge de la paroisse ; cette charge, il va la remplir magnifiquement.

Il ne quittera pas la paroisse, il dira même presque tous les dimanches la messe à l'église de Lampaul, tantôt la nuit, tantôt le jour, voire même dans l'après-midi du dimanche.

Il est vrai que les habitants de Lampaul le secondent merveilleusement, mais à tout instant il y a des rondes,

des patrouilles de républicains ;

certains dimanches, la troupe cerne l'église pendant des heures entières.

Le Manoir du Carpont

[Plaque de verascope]

Lampaul - Ploudalmézeau : Septembre 1927

Comment donc réussit-il ce tour de force de dire la messe et une messe annoncée par un grand coup de cloche

une demi-heure auparavant ?

Tout d'abord, il s'est fait donner un surnom qui peut dérouter les soldats, il se fait appeler Bêlek koz, le vieux prêtre, lui qui n' a pas encore quarante ans, qui n'a pas un cheveu blanc, et il a un homme de confiance,

d'une rouerie remarquable ; on l'appelle Fanch ar fourn.

 

Quand M. Calvarin doit dire la messe en plein jour, Fanch dispose sur tous les talus des routes qu'on n'aperçoit pas

du clocher, des jeunes sentinelles.

Lui-même se place sur la première voûte du clocher, après avoir sonné son coup de cloche pour annoncer la messe.

On convient d'un signal d'alarme :

Si quelque chose de suspect est en vue, la première sentinelle qui l'aperçoit se tourne vers la sentinelle suivante

en ôtant son chapeau comme pour saluer ; celle-ci en fait autant pour une autre sentinelle.

En un instant le signal est ainsi communiqué à Fanch ar fourn, qui descend alors de son poste d'observation pour avertir M. Calvarin et l'aider à se cacher.

 

Un dimanche, que la messe se disait à l'église, Fanch ar fourn aperçoit le signal convenu ;

il descend aussitôt du clocher et entre à l'église.

M. Calvarin venait de consacrer ;

averti par Fanch, il consomme aussitôt les saintes espèces, pendant que les fidèles sortent ;

il se dépouille de ses ornements et gagne une maison où il se cache.

 

À peine y est-il entré, qu'une troupe de soldats fait irruption dans le cimetière avoisinant l'église

et où s'est répandue la foule des fidèles.

« Où est le prêtre ? » demande un des soldats au premier paysan qu'il rencontre :

Celui-ci, qui était Ploudalmézien, sans malice, lui montre du doigt la maison où se cache le prêtre.

Les soldats ont à peine quitté le cimetière que le nommé Paul Le Borgne, qu'on croyait « chrétien à gros grains »

dit M. Arzel, applique à notre Ploudalmézien une maîtresse gifle en lui disant :

« Hag ezom hon deus ni eus bot ret Guitalmeze evil lavaret pelech ema an Aoutrou o chom ?

Est-ce que nous avons besoin nous des gars de Ploudalmézeau pour dire où demeure Monsieur le Recteur ? »

Et, ramassant ses longs cheveux sous son chapeau, il dit aux autres Lampauliens :

« Deomp da velet petra glask ar Ganaillez-ze : Allons voir ce que cherchent ces canailles-là. »

Tous vinrent alors cerner la maison où les soldats cherchaient M. Calvarin ;

une bonne femme, nommée Isabelle Thomas, alla au tas de rondins situé dans l'appentis

et les distribuant à tous leur disait :

« Jantrebistac'h, roit eur goc'hennat dan haillonet-ze ; ar reze zo poent deski skiant dezho ! :

Tonnerre ! Donnez une tripotée à ces voyous-là, il est temps de les corriger. » 

Ce que voyant, les pauvres soldats prirent peur et demandèrent grâce.

On leur accorda la vie sauve à condition qu'ils reprissent le chemin de Ploudalmézeau.

Nos militaires détalèrent, M. Calvarin était sauvé.

Le Manoir du Carpont

[Plaque de verascope]

Lampaul - Ploudalmézeau

Une autre fois, M. Calvarin allait à l'Armorique ; en passant, il entra à Kervao, voir un malade.

Mais les maisons où il y avait des malades étaient toujours étroitement surveillées par les soldats.

À peine M. Calvarin est-il entré dans la maison de la ferme et a-t-il entamé conversation avec le maître de céans, que des soldats entrent.

Aussitôt M. Calvarin et son interlocuteur se prennent les mains, comme s'ils marchandaient un cheval :

« Evit peghement e roi anheza ta ? Pour combien me le donnes-tu donc ? »

Les soldats ne s'y laissent pas prendre : « C'est toi le vieux prêtre disent-ils, suis-nous ».

Ils sortent, emmenant M. Calvarin.

Le maître de la maison se met alors à crier comme un fou.

Un couvreur qui était sur le toit de la maison, un nommé Salou, veut calmer le bonhomme :

« Choumit trankil, Fanch, a list an dud gentil da ober ho dever :

Allons, calmez-vous, Francois, laissez ces braves gens faire leur devoir ».

Cette parole a le don d’exaspérer notre homme qui va droit à l'échelle et, la secouant, fait tomber le couvreur,

qui, l'épaule démise, se met à crier à son tour.

Tous ces cris mettent le village en rumeur ; de tous côtés on accourt.

Fanch alors montre au loin le prêtre encadré de soldats ;

aussitôt, on prend pelle, crocs, bêches, râteaux, et on se précipite vers les soldats.

Ceux-ci ne se sentant pas en nombre pour résister à cette troupe déchaînée et sachant qu'en lâchant le prêtre,

ils ne seraient pas inquiétés, détalent en laissant leur proie, que les paysans ramènent triomphalement à Kervao.

Un autre jour, M. Calvarin se trouvait entre les dunes et Kerivoret, endroit marécageux

où passe le cours d'eau du Streat.

Un lampaulien, nommé Laou Arzel, qui passait le Streat, aperçut les soldats qui se dirigeaient vers M. Calvarin ;

le prêtre, le dos tourné, ne les voyait pas.

Aussitôt Laou Arzel jette ses sabots et se met à courir à toutes jambes.

Les soldats, croyant que c'était le prêtre qu'on leur avait dénoncé qui s'enfuyait ainsi, se mirent à la poursuite d'Arzel ; celui-ci passe près de l'abbé en lui disant sans se détourner :

« Soyez calme, ne changez pas d'allure, les soldats me prennent pour vous. »

M. Calvarin, averti, encouragea les soldats quand ceux-ci passèrent près de lui.

Laou Arzel, lui, les mena loin, afin de donner à son recteur le temps de se sauver.

Quand il peut croire que M. Calvarin est hors de danger, Laou Arzel s'arrête et fait mine de se rendre.

Les soldats chantent déjà victoire ; enfin, ils tiennent ar belek koz, ils lui mettent les menottes.

— « Suis-nous, disent-ils. »

— « Pourquoi m'arrêtez-vous, demande alors Arzel ? »

— « Parce que tu es prêtre ! »

— « Moi, prêtre ! Ni prêtre, ni noble, je suis un simple paysan, je m'appelle Laou Arzel ! »

— « À d'autres ! disent les soldats, tu es ar belek koz. »

 

Et ils emmènent notre brave homme jusqu'au bourg de Lampaul ;

là, ils font défiler magistrats municipaux et ménagères devant le prisonnier ; tous unanimement déclarent :

« C’est Laou Arzel ! »

— « Pourquoi dès lors t'es-tu enfui devant nous ? »

— « J'ai couru parce que j'avais froid aux pieds ; Quoi ! La nation défend maintenant de courir ? »

Et tempestant, les soldats relâchèrent notre bonhomme qui ne raconta que plus tard le bon tour

qu'il avait joué aux Bleus.

 

Dans l'intervalle il en rit souvent avec le bon M. Calvarin.

Un matin que le juge de paix de Ploudalmézeau, M. Carof, revenait d'une noce, à l'occasion de laquelle on avait dansé toute la nuit, et il était accompagné de soldats, on vit un paysan à leur vue quitter vivement la route pour escalader un talus et filer à travers champs.

« C'est un suspect que cet homme, dit un officier, c'est un noble ou un prêtre et plutôt un prêtre ;

qu'on se lance à sa poursuite, dit l'officier aux soldats. »

Mais M. Carof qui avait reconnu M. Calvarin, le prêtre qui avait béni le mariage, dit à l'officier :

« C'est inutile, ce paysan je le connais, il était de la noce et s'il quitte le chemin à notre vue,

c'est que le vin a troublé sa raison qui n'est pas solide, croyez- moi. »

L'officier arrêta ses soldats et M. Calvarin une fois de plus était sauvé.

 

Si les Lampauliens défendaient si bien leur recteur, M. Calvarin lui-même était brave.

Une fois, il alla en plein jour donner les derniers sacrements au bourg de Ploudalmézeau à un nommé Lilès,

demeurant au Ty-bras.

Le bourg était plein de soldats, des sentinelles gardaient toutes les issues :

Or, M. Calvarin escalada le mur du jardin de la propriété de M. Colin, et traversa la rue pour aller au Ty-bras.

 

Ceux qui étaient sur la rue, le voyant, frissonnèrent et tournèrent la tête de l’autre côté.

M. Calvarin alla tout droit à l'appartement du mourant et une simple cloison séparait cette chambre de la salle

où des officiers jouaient aux cartes en ce moment.

Le prêtre donne à Lilès l'Extrême-Onction, sort de la maison, traverse la rue, encombrée de soldats, sans être reconnu.

Les soldats apprirent la chose tôt après et entrèrent dans une vive colère ;

ils n'étaient venus là que pour arrêter le prêtre et ce dernier les avait joués.

Ils étaient honteux « comme un renard qu'une poule aurait pris ».

 

Près du corps de garde de Kroas-ar-Reun, dans une petite maison, une malade se mourait.

Les soldats avertis, montaient la garde, afin d'arrêter ar Belek koz, si, ce qui n'était pas douteux pour eux, il venait voir la moribonde.

Or, voici que de la grève de Kerros en plein jour, arrive un pêcheur affublé de son croc’hen beoc'h, de son tosken

et son krok ; il arrive devant la maison dont nous parlons au moment même où un militaire en sort

qui venait s'assurer s'il n'y avait rien de nouveau.

Il parle au soldat du beau temps qu'il fait et entre dans la maison, puis, sans perdre de temps,

il se met à confesser la malade, à lui administrer les Saintes Onctions, et même à lui donner le viatique qu'il sort d'une custode portée sur sa poitrine ;

il fallait pourtant à tout instant interrompre les cérémonies, quand on signalait par un bruit spécial de sabots qu'un soldat s'approchait de la fenêtre ; quand le militaire s'éloignait, on se remettait à genoux.

Après une dizaine d'interruptions de ce genre, M. Calvarin réussit à donner à la malade tous les sacrements

et il sortit en tempestant extérieurement, mais se félicitant lui-même du bon tour qu'il venait une fois de plus

de jouer à la police.

Le Colombier de Rocervo

[Plaque de verascope]

Lampaul - Ploudalmézeau : 3 août 1924

II faut ajouter que parmi ces militaires, il trouva plus d'une fois des auxiliaires, même des sauveurs.

Un jour que son ministère l'avait appelé à la ferme de Kerongant, la maison est tout à coup envahie

par une trentaine de soldats chargés d'une fouille domiciliaire.

Le prêtre a tout juste le temps de se faufiler sous un lit situé près de la porte d'entrée.

Or, parmi les soldats il y en a un surtout qui crie et jure plus que tous les autres ;

il a plus l'air d'un démon que d'un homme.

À force de fouiller, ce forcené a vite fait de découvrir le pauvre prêtre allongé sous le lit.

Que fait-il alors ?

Il fait signe à M. Calvarin de ne pas bouger, puis s'appuyant contre la porte derrière laquelle est le lit, il crie à tue-tête :

« Hardi, les amis, travaillez bien ;

je vais garder cette porte et si quelque calotin veut forcer la consigne, je vous l'embrocherai de belle façon ! »

Tout ce qu'il y avait dans la maison fut mis sens dessus dessous, on enfonça les sabres et les baïonnettes

dans la paille des lits.

Mais il ne vint à l'idée de personne de jeter un coup d'œil derrière une porte qui semblait si bien gardée.

Nul ne maudissait plus que notre militaire l'insuccès des recherches, mais quand la troupe sortit,

le soldat dont nous parlons tint à sortir le dernier de la maison.

M. Calvarin était sauvé.

 

Ce n'était pas seulement la personne du prêtre que les soldats respectaient,

ils témoignaient parfois les mêmes égards pour les vases sacrés.

À Lestrohoni, avait lieu une fouille.

L'officier qui commandait la troupe, ouvrant un des battants d'une armoire,

voit sur l'étagère cinq à six belles pommes rouges ; ouvrant l'autre battant, il voit un calice* et un ciboire :

Il se hâte de fermer ce battant en disant tout fort d'un air de dépit :

« Bah ! Ici on ne trouve rien :

Si, il y a quelques pommes que la jeune fille a eues sans doute de son galant ; belle foutaise que tout ça ! »

 

M. Jacob, recteur de Saint-Pabu, fut arrêté en même temps que M. Chapalain, dans la ferme de Kernizan,

en Septembre 1794 ; tous deux furent guillotinés à Brest, le 15 Octobre.

Or, M. Calvarin était le grand ami de M. Jacob ; toutes les semaines, ils dînaient jadis l'un chez l'autre et,

après le repas, se faisaient la conduite jusqu'au Mez-Maot.

M. Calvarin devait aller coucher à Kernizan, la nuit même de l'arrestation, quand il fut appelé près d'un malade

à l'Armorique ; cette circonstance l'a sauvé de la mort et frustré, hélas ! de Ia palme du martyre.

 

Sans doute, en 1792, on avait élu un curé constitutionnel à Lampaul ;

mais, abandonné de tous, poursuivi de malédictions de toutes sortes, le pauvre intrus s'en alla au bout de deux mois, et M. Calvarin dut à ce départ de pouvoir agir avec plus de facilité.

Le 15 Août 1797, il vient à la mairie de Ploudalmézeau faire une déclaration de domicile à Lampaul et signe :

« Curé d'office de Lampaul ».

Le coup d'État de Brumaire balaie enfin le Directoire,

qui prolongeait au point de vue religieux la Terreur de Robespierre.

Le Consulat lui succède et entame des négociations avec Rome en vue d'un Concordat.

Le culte public reparaît partout.

Quelle joie, quand les églises se rouvrent !

Elles ne désemplissent plus.

Sans doute, on a eu Ia messe de ci de là, grâce à M. Calvarin, mais la parole de Dieu, que d'années on en a été privé !

Aussi quel bonheur de pouvoir goûter en paix le doux charme de cette

« belle et bonne chanson qui berce les misères humaines » et éclaire la vie d'un rayon céleste,

surtout quand cette divine chanson est chantée par l'éloquent M. Calvarin.

 

Pendant l’Avent de 1800 et le Carême de 1801, M. Calvarin prêche et à Ploudalmézeau et à Lampaul.

Le dimanche, il dit la messe de 7 heures à Lampaul et vient donner son sermon à la grand'messe à Ploudalmézeau.

Tous les Lampauliens, excepté ceux de la messe matinale, viennent à Ploudalmézeau pour l'entendre.

Aux vêpres, Lampauliens et Ploudalméziens viennent encore tous à Lampaul écouter M. Calvarin prêcher,

et cependant c'est mot à mot le même sermon que le matin.

Oh ! La parole de Dieu ! Il faut en avoir été privé longtemps pour en goûter la saveur, ajoute M. Arzel dans ses notes :

« Il faut dire que M. Calvarin avait un talent particulier pour la chaire :

Il émouvait souvent son auditoire au point de faire couler les larmes ».

 

En 1806, il est invité à prêcher une mission à Saint-Pol-de-Léon ; l'un de ses sermons fit tant d'effet, dit M. Arzel, qu'un sénateur de Napoléon, Cornudet, qui était alors à Saint-Pol, voulut interdire les prédications de M. Calvarin, sous prétexte qu'elles faisaient tourner la tête aux populations.

 

Il ira, tôt après, prêcher une mission encore à Ploudaniel, il aura le même succès.

Pendant cette mission, le recteur de la paroisse vint à mourir :

Les habitants envoyèrent une délégation jusqu'à l'Évêque pour le prier et supplier de leur donner

comme recteur M. Calvarin.

Mgr de Crouseilhes écrivit à ce dernier pour lui proposer cette paroisse.

« Monseigneur, répondit le prêtre, si je vous ai déplu, envoyez-moi à Ploudaniel ;

mais si c'est une faveur que vous voulez me faire, je vous supplie en grâce de me laisser mourir à Lampaul. »

 

M. Calvarin, nommé recteur de Lampaul, en 1802, mourra recteur de Lampaul.

 

On se fait aujourd'hui difficilement idée de l'attachement que la population montra aux prêtres,

au lendemain de la Révolution, surtout à ceux qui avaient poussé l'héroïsme, comme M. Calvarin,

jusqu'à rester parmi leurs ouailles, malgré les dangers.

Aussi M. Calvarin était véritablement le roi de sa paroisse.

Il avait le droit de tout dire et de tout faire et ce qu'il avait décidé était toujours une chose définitivement jugée.

Qu’il y eût des différends ou des contestations, le grand moyen de mettre fin à toute discussion

était d'aller trouver le recteur.

« Deomp dagaout an Aontrou, allons voir Monsieur (le Recteur) ».

Jamais, dit M. Arzel, on n'a vu de recteur plus maître chez lui que ne l'était M. Calvarin.

Il faisait une guerre à mort à la danse et à tout ce qui pouvait entraîner Ia jeunesse aux désordres.

Il était l’inexorable adversaire des nouvelles modes et ne pouvait les sentir.

Le Ribl

[Plaque de verascope]

Lampaul - Ploudalmézeau

J'assistais un jour à la grand'messe à l'église de Lampaul, dit M. Arzel ; c'était un dimanche.

Il refusa devant tout le monde de donner la sainte communion à une jeune fille qui lui était parente cependant,

et cela parce qu'elle n'avait pas l'ancienne coiffe « ar c'hoef alkennet ».

Les parents de la jeune fille, indignés, voulurent faire du bruit avec leurs sabots, « saboter »,

suivant l'expression du pays ; ils ne trouvèrent aucun écho.

Comment ! Contrarier Monsieur le Recteur !

 

Il n'avait pas besoin d'aller de ferme en ferme quêter, suivant la coutume.

La récolte finie, de toutes les maisons on venait apporter du blé au recteur.

Les ménages les plus pauvres donnaient un demi-boisseau d'orge ;

les maisons plus aisées envoyaient en plus un demi-boisseau ou un boisseau de froment et un boisseau et demi

de petits pois.

« Je vois encore à présent, écrit M. Arzel, treize ou quatorze ménages qui lui envoyaient d'énormes charretées de paille

ou de foin. »

Le bon recteur n'en était pas plus riche, car il donnait tout aux pauvres, tout excepté... sa paille,

car le bonhomme avait un faible pour son « mulon » de paille, auquel il ne touchait qu'en toute extrémité

et dont il était fier, le montrant à tous.

« Voyez le beau mulon de paille que j'ai. »

 

M. Calvarin était de taille moyenne, mais solidement bâti ;

sur ses vieux jours, il avait acquis un certain embonpoint et il marchait les deux mains derrière le dos,

toujours essoufflé.

C'est à cheval qu'il allait voir les malades ;

il avait toujours une main en l'air comme pour frapper le cheval, mais ne le frappait jamais.

Il ne mettait de chapeau que pour aller à Brest ou à Quimper ;

tout le reste du temps, il portait une sorte de bonnet grec noir recouvrant une calotte qui cachait son crâne chauve

et n'ayant plus qu'une très étroite couronne de cheveux blancs derrière la tête.

 

II avait à plusieurs lieues à la ronde la réputation du curé guérisseur.

Tous les jours de semaine, il sortait de l'église vers neuf heures et demie, pour rentrer au presbytère.

La maison était pleine de malades ou de personnes qui venaient le consulter pour d'autres.

Comme dit M. Arzel, le chemin qui conduisait au presbytère était garni de charrettes, de chevaux dételés,

et tous les jours c'était comme un jour de foire à Lampaul.

Bien des fois, les médecins de Ploudalmézeau et de Saint-Renan avaient voulu inquiéter M. Calvarin à ce sujet.

Mais la Sous-Préfecture de Brest le protégeait, et lui expédiait même des caisses de remèdes pour les pauvres.

Son système curatif découlait des principes du Diafoirus de Molière.

Tout malade devait d'abord être nettoyé, disait-il ;

et le premier stade de la cure comprenait toujours vomitif et purgatif.

Le nettoyage achevé, il faisait prendre des tisanes de simples qui variaient d'après le mal.

Dans son jardin il n'y avait pas de légumes, mais une riche collection de ces simples.

D'ailleurs il n'exigeait rien pour le traitement des malades, il ne réclamait qu'aux étrangers à sa paroisse

le prix des remèdes qu'il donnait.

Son presbytère était, au surplus, très hospitalier et pendant les vacances, il hébergeait,

tous les séminaristes de sa paroisse.

D'ailleurs, magnifiquement formé par lui-même, par Ie bon M. Guillou de Labbaye, il forma beaucoup de prêtres.

Le 4 Avril 1807, il écrivait à l'Évêque :

« Je viens de faire entrer six de mes élèves au collège de Léon ; il m'en reste encore sept dont l'un,

nommé François Bouzélod, de cette paroisse, se trouve malheureusement de Ia conscription de 1808.

Ne pourriez-vous pas faire suspendre pour lui l'exécution de cette loi ?

Je lui crois de la vocation.

Je suis fâché que la surabondance de mes occupations ne me permette pas de donner plus de soins à ces jeunes gens, mais le défaut de secours spirituels dans les environs, m'empêche de leur sacrifier autant de temps que j'aurais désiré ».

 

M. Arzel cite les prêtres vivant de son temps et formés par M. Calvarin :

Lui-même d'abord, puis MM. Pelleteur, curé de Lanmeur, Lannuzel, recteur de Bohars, Jaouen, recteur de Guissény,

Le Roux, curé de Saint- Renan, 13 élèves dans une paroisse de 600 habitants !

 

Si le recrutement des élèves du sanctuaire était un de ses grands soucis, il n'oubliait pas le sanctuaire lui-même qui, après Ia Révolution, se trouvait complètement dépouillé.

M. Pondaven, le distingué recteur actuel de Lampaul, nous écrit qu'aujourd'hui encore, dans sa sacristie,

il y a deux calices en argent, un ciboire et un ostensoir qui portent l'inscription :

« Par Y. Calvarin, curé d'office de la paroisse de Lampaul (1800) ». *

 

Dans le clocher, la Révolution n'avait laissé qu'une cloche.

En 1824, M. Calvarin fit fondre une cloche de 1.200 kilogrammes qui fut bénite le 25 Septembre de cette année.

Enfin, après quarante-cinq ans de ministère dans cette paroisse de Lampaul, et quel ministère fructueux !

On le devine, le bon prêtre allait recevoir sa récompense là-haut.

 

Le 24 Janvier 1826, il décédait à l'âge de 71 ans.

Sa tombe s'élève toujours près de l'église paroissiale de Lampaul.

Elle porte l'inscription suivante que nous reproduisons telle quelle.

« Ci-gisent (sic) Monsieur Yves Calvarin, agé de 73 (?) ans mort le 24 Janvier 1826.

Priez pour vos pasteurs, »

 

Chanoine L. SALUDEN.

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* Source : Les Orfèvres de Brest et les paroisses du Bas Léon SHAB mémoires 2012 

Le calice de Lampaul-Ploudalmézeau dû à Pierre-Guillaume Rahier porte la lettre date de 1768-1770

(« un B et un C séparés par une ancre de marine avec fleur de lis et hermine couronnées »).

Le vase sacré ayant traversé la Révolution, sans encombre, l’inscription gravée au pied salue à sa manière le retour à la paix religieuse assuré par le concordat de Bonaparte :

(DONNE) PAR MRE YVES CALVARIN/CURE D’OFFICE DE LA P (AROI) SSE DE LAN-PAULPLOUDALMEZEAU EN L’AN 1801.

Comparé au sobre calice de Trébabu, celui de Lampaul est riche.

Fausse coupe chargée de panneaux, de lambrequins, de pampres de vigne, d’épis de blé et de roseaux.

Nœud au profil de vase Médicis arborant des oves et des feuilles d’eau.

Collerette du dessous ciselée de feuilles de lauriers enrubannées.

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Dernière mise à jour - Décembre 2021