Fenêtres sur le passé

1939

250 réfugiés espagnols sont arrivés à Brest

Source : La Dépêche de Brest 2 février 1939

 

Partis lundi du Perthus, après deux jours et deux nuits passés en chemin de fer, les réfugiés espagnols destinés au département du Finistère arrivaient hier matin à Quimper.

 

A 9 h. 42, cinq cents femmes, enfants et quelques vieillards quittaient Quimper.

À Landerneau, 250 étaient aiguillés sur Morlaix, les autres poursuivaient leur route vers Brest où ils arrivaient en gare de l'État à midi 30.

 

Toutes les précautions avaient été prises pour les recevoir par M. Morel, sous-préfet et les membres des municipalités où les victimes de la guerre civile devaient être hébergées.

 

Elles étaient attendues à la gare par MM Morel, sous-préfet ;

Lullien, premier adjoint ;

Lottiaux, secrétaire général de la mairie de Brest ;

Guillard, secrétaire général de la sous-préfecture ;

Hervé, maire de Lambézellec ;

Canevet et Montfort, adjoints ; Bastard, secrétaire en chef de la mairie de Lambézellec ;

Belin, conseiller municipal ;

Denis, chef de gare ;

Berthelot, secrétaire départemental des syndicats confédérés.

 

Un important service d'ordre composé de gendarmes, gardiens de la paix, inspecteurs de la police spéciale et de la sûreté était placé sous les ordres de MM. Hornez, commissaire divisionnaire de police spéciale ;

Courtin, commissaire central ;

le capitaine Meinier, commandant la gendarmerie départementale,

assistés de MM. Courcoux, commissaire spécial et Bonhomme, commissaire de police.

 

À midi 30, le train arrive en gare et est dirigé sur la voie n° 9 près de la petite vitesse.

 

Aux portières se tiennent des femmes et des enfants qui sourient, heureux d'avoir atteint le terme de ce long voyage.

 

Les dames de la Croix-Rouge en costumes d'infirmières, sont dirigées par Mmes Boulais,

présidente de la section de la S. B. M. et Chabal, conseillère municipale.

M. Ramon, marchand de primeurs, rue Louis Pasteur, sert d'interprète.

Il invite les réfugiés à rester dans leurs wagons d'où on les fait descendre par groupes de 25 pour les conduire à l'infirmerie où les docteurs Mignard et Feuillard procèdent immédiatement à leur vaccination antivariolique.

 

Le triste défilé commence.

Des femmes portent sur les bras des bébés qui pleurent suivies d'enfants insouciants qui les suivent docilement.

 

Une jeune infirmière porte un enfant et lui donne un biberon dont il avale gloutonnement le contenu.

 

Voici un vieillard, courbé par le poids des ans et le chagrin, qui suit péniblement en s'appuyant sur un bâton.

 

Dans les compartiments des jeunes filles, la coquetterie ne perdant pas ses droits, promènent sur leurs lèvres

un bâton de rouge ou font bouffer leur opulente chevelure.

Elles ont les jambes nues et se plaignent du froid.

 

Des buffets de la gare de l'État et de la gare départementale, arrivent de grandes marmites où fume un appétissant potage aux légumes, puis voici de confortables sandwiches au pâté et des corbeilles de bananes.

 

Des gamelles ont été empruntées au 2e régiment d'infanterie coloniale et la distribution commence. Femmes, enfants, vieillards boivent à même la gamelle ce potage brûlant.

Du lait est distribué aux petits.

 

Réconfortés, les réfugiés regagnent leurs wagons, en attendant le classement laborieux qui va être fait pour ne pas séparer les membres d'une même famille.

 

Peu de réfugiés parlent le français.

Voici cependant un jeune garçon de 15 ans et sa sœur, qui vont servir d'interprète.

Ils ont vécu un peu en France où leur père a travaillé aux usines Peugeot.

 

Le garçonnet, à la mine éveillée, nous dit :

 

— J'ai un peu oublié la langue française ne l'ayant plus employée depuis quatre ans.

Je m'appelle José Serrano Garcis. 

Nous habitions à Sitgès, les avions bombardaient si souvent notre village que nous sommes partis à Gerone, à 41 kilomètres au nord de Barcelone.

C'est, de là que nous avons fui en camion vers la frontière française, où nous avons pris le train lundi. 

Dans les gares françaises, on nous a donné du pain et du chocolat.

Nous en étions privés depuis longtemps, et ne mangions que des haricots, des pois chiches et des lentilles.

Parfois, c'était un régal, nous avions un peu de riz et de mauvaises pommes de terre.

Quant à la viande, bien rarement: quand un cheval blessé était abattu, on en avait un petit morceau.

 

Trois avions évoluent dans le ciel brumeux :

 

« Escadrille française », dit le petit avec admiration et tous suivent des yeux les appareils dont ils savent ne rien avoir à craindre.

 

On s'arrache le jeune interprète qui, complaisamment, paraissant très fier de son rôle, s'efforce de rendre service.

 

Une femme s'exprime aussi très correctement en français :

 

— Mon mari est sergent dans l'armée gouvernementale.

J'étais en France il y a 2 ans et habitais dans ma famille dans la Creuse.

Il y a quatre mois, mon mari m'écrivit d'aller le rejoindre.

Je partis, mais je fus arrêté à Figueras.

 

Dimanche matin, les avions nationalistes laissèrent tomber des bombes sur la ville.

Vers 10 heures, on nous fit monter en camion et nous partîmes pour la frontière française.

Mais nous dûmes mous arrêter à La Junquera, à 25 kilomètres du but.

Il nous fallut faire, sous la pluie, chargés de nos bagages, six kilomètres à pied.

 

Trempés, transis, nous arrivâmes au Perthus où, après une longue station sous la pluie, nous pûmes prendre le train où nous avons passé deux jours et deux nuits, sans pouvoir dormir avec les pleurs des enfants et dans ces wagons, l'odeur devint bientôt pénible.

Enfin, nous voilà arrivés.

 

II s'agit maintenant de ne pas séparer les familles pour la répartition dans les communes, où des autocars, sous la surveillance d'un inspecteur de la police spéciale, va les emmener.

 

Avec l'aide des interprètes, dont M. Vila, marchand forain, résidant à Brest, les commissaires finissent par réunir les membres d'une même famille qui, assis sur leurs pauvres bagages, linge empilé à la hâte dans des sacs ou entassé dans de vétustes valises soutenues par des ficelles, attendent patiemment, pendant que garçonnets et fillettes courent, sans paraître comprendre leur triste sort.

 

Le moral, au demeurant, de tous ces réfugiés, à part celui des vieillards restant taciturnes et songeurs,

ne semble pas mauvais.

Ils ne paraissent pas être dans le dénuement des réfugies reçus de Bilbao, il y a dix-huit mois.

 

Un autocar s'avance.

Il faut trouver une famille de huit personnes pour Le Tréhoux, une de cinq pour Pont-Christ, près La Roche-Maurice, et une autre de cinq pour Loperhet et quatre pour Saint-Marc.

 

Deux jeunes filles seules complètent une famille de trois personnes pour Pont-Christ.

Par le truchement de l'interprète, elles demandent si elles pourront travailler où on les envoie.

 

« C'est douteux », répond quelqu'un.

 

Mais le temps presse, elles embarquent avec quatre autres femmes qui s'arrêteront à Saint-Marc, où des familles les hébergeront, et l'autocar se met en route.

 

Les autocars se suivent maintenant,

pour Lesneven : 10 femmes et enfants ;

pour Brignogan : 15 ;

Plouider : 6 ;

Saint-Renan : 13 ;

Plouguerneau : 15.

 

Le plus difficile est fait.

Il est 15 h. 30.

Cinquante personnes prennent place dans des autocars qui vont les conduire au Conquet et en embarquent vingt autres pour Saint-Pierre-Quilbignon, où elles seront logées au restaurant de La Salette, aux Quatre-Pompes, et dans un autre restaurant de la route de Keraros, à la Grande-Rivière.

 

Le docteur Lemoyne et M. Ramonet ont précédé le convoi du Conquet, où cinquante personnes vont être hébergées à la colonie municipale de Beauséjour.

 

MM. Lullien et Parent précèdent en auto les autocars.

Dès leur arrivée, les réfugiés passent à la douche et comme quelques cas de gale ont été remarqués,

le docteur Lemoyne prend des mesures préventives.

 

D'autre part, les vêtements seront passés à l'étuve municipale et on envisage, pour éviter tout risque d'épidémie, de vacciner tous les réfugiés contre les risques de typhoïde et de diphtérie.

 

Il y a aussi, dans ce groupe, une dizaine de femmes et enfants dont l'état de santé est précaire.

M. le docteur Lemoyne leur a donné les soins nécessaires et les a mis en observation.

 

Le gardien de la paix Pierre Kérouanton a été chargé de la surveillance des réfugiés à Beauséjour.

 

Avant de conduire à la colonie de vacances de Lambézellec, à Bertheaume, les cent réfugiés dont s'est chargée la commune, les autocars les conduisirent au patronage laïque du Pilier-Rouge où, vers 17 h. 30, ils reprennent place dans les autocars garés rue Jules Ferry, pour se diriger vers Bertheaume.

 

De nombreux curieux, maintenus par la police, s'étaient groupés à la gare pour voir passer les malheureux obligés de fuir leur pays.

 

La France ne pouvait refuser l'hospitalité aux femmes, aux enfants et aux espagnols.

Si, par humanité, elle le fait de grand cœur, il serait peut-être excessif de faire peser sur le contribuable français le poids des dépenses nécessitées par l'hébergement d'une centaine de milliers de réfugiés.

 

L'État a envisagé que le coût de chacun de ces réfugiés serait de 12 francs par jour, somme qui sera remboursée aux municipalités ou aux familles les hébergeant.

 

Mais M. Bonnet a reçu, il y a quelques jours, M. del Vayo, ministre des Affaires étrangères espagnol.

Le financement du ravitaillement des populations civiles d'Espagne et de l'hébergement des réfugiés en France a été discuté.

 

On sait, d'autre part, que des camions contenant pour plusieurs millions de lingots d'argent et de métal précieux monnayé sont arrivés en France il y a quelques jours.

 

Comme ces sommes seront sans doute insuffisantes pour solder toutes les dépenses que l'État français a consenties, il est possible que le gouvernement français fasse plus tard valoir ses droits sur une partie du trésor espagnol déposé à la Banque de France et dont les lingots d'or sont évalués à un milliard et demi.

 

Il est vrai que ce trésor est à la fois revendiqué par le gouvernement républicain et la Banque d'Espagne mais quelles que soient les décisions prises, il faut espérer que la France pourra rentrer dans les débours qu'elle consent volontiers pour venir en aide aux Espagnols, mais qui ne peuvent, cependant, être soldés par les Français.

© 2018 Patrick Milan. Créé avec Wix.com
 

Dernière mise à jour - Décembre 2021