Journal d'un aspirant de marine
engagé autour du monde sur la frégate La Sibylle,
au XIXe siècle (1863 - 1864)

 

Journal de bord de Charles Antoine.jpg

Auteur : Jean Émile Carrière

Épisode n°1

La Sibylle à Papeete[2] le 07 janvier 1864

Journal d’un aspirant de marine[1] engagé autour du monde sur la frégate La Sybille, au XIXe siècle (1863-1864)

Samedi 28 février 1863.

Rade de Brest.

Hier on nous a mis en rade[3] dès six heures du matin ; la frégate[4] a quitté le port sans être peinte, ses cales, son faux pont et sa batterie encombrés de vivres, d’objets de chargement pour les Colonies, d’effets et de caisses de toutes sortes.

Pour compléter ce désordre, nous avons à bord six cent passagers apprentis marins destinés au bataillon des fusiliers de Lorient[5] ; ils ne savent pas ce qu’ils ont à faire à bord, il n’y a pas à bord le nombre de gradés nécessaires pour mener cette horde et tout le monde à bord appelle à grands cris le moment où on les débarquera.

Quoique nous ne soyons pas prêts à partir puisqu’il reste encore bien des choses à arrimer, on parle cependant de nous en donner l’ordre avant peu.

On a fait courir le bruit que nous allions prendre cent passagers de plus amenés par la Bretagne qui vient d’arriver à Brest.

Nous avons déjà à bord quelques-uns des passagers destinés à la Nouvelle-Calédonie[6], il y en a de toutes sortes. Nous n’avons que quelques militaires, les autres sont des ouvriers avec leurs femmes et des enfants.

Nous allons donc emporter de futurs millionnaires ou de pauvres diables destinés à revenir comme ils sont partis.

D’après ce qu’on dit du pays que nous allons visiter, ceux qui auront de l’ordre et un peu de chance feront leur fortune et deviendront Oncles non d’Amérique mais d’Océanie.

J’ai entendu parler de la Calédonie par des personnes qui en revenaient et qui étaient arrivées sur l’Isis[7] (entrée en rade le 20 février), elles disent que c’est un climat magnifique, un pays très fertile et où on ne manque que de bras.

Des ouvriers actifs et intelligents, disaient-elles, auront plusieurs chances de réussite.

D’autre part, la Colonie n’est pas loin de Sidney, c’est une ville qui malgré son éloignement de l’ancien monde est tout à fait européenne, elle est pleine de ressources pour la colonie ; les Français y sont bien reçus, on nous fait espérer une réception très cordiale de la part des autorités.

Mais n’anticipons pas sur l’avenir, pour le moment voyons le présent ; le poste des élèves est dans le faux pont à tribord, il est assez vaste quoique beaucoup plus petit que celui d’un vaisseau.

Il est éclairé par deux hublots[8] lorsqu’ils sont ouverts et que le temps est clair notre habitation est assez gaie.

Contre les cloisons de l’avant et de l’arrière se trouvent six armoires assez vastes où nous logeons nos effets, notre linge etc ; des caissons de cinquante à soixante centimètres de hauteur garnissent la partie inférieure des cloisons avant et arrière, ainsi que celle qui nous sépare du faux pont.

Celle-ci porte des systèmes à suspension sur lesquels nous logeons nos manteaux, casquettes, etc.

Enfin figurez-vous une table au milieu d’un appartement ainsi arrimé et une lampe au-dessus de cette table, vous aurez une idée de notre poste.

Nos fauteuils et causeuse[9] sont des pliants en toile à voile.

Le poste est composé ainsi qu’il suit : Chef de poste, un aspirant de 2ème classe parvenu par les Aspirants volontaires, il se nomme Testard, il est passé à la suite d’un sauvetage qu’il a exécuté au Cap de Bonne-Espérance.

Nous sommes en outre deux aspirants de seconde classe, le second est de ma promo et vient du Louis XIV[10] il se nomme Louvois, puis nous avons trois volontaires, l’un d’eux est décoré d’une croix espagnole qu’il a gagnée au Mexique, il devrait avoir celle de la Légion d’honneur mais comme il a déserté pour aller passer trente ou quarante jours à Mexico avec une mexicaine il ne l’a pas obtenue et la proposition faite en sa faveur lui a évité les conséquences d’un Conseil de guerre ; un autre de ces volontaires et un de mes fistots[11] sorti fruit sec[12] l’an dernier.

 

Nous avons deux chirurgiens de 3ème classe dont l’un était aussi au Louis XIV, l’autre est un brandon[13] de tapage, un criard[14] ; il n’a jamais été encore sur un bâtiment, et a un caractère très jeune.

Mais je pense que les traversées le calmeront et lui mettront du plomb dans la tête.

Enfin pour clore la liste nous avons deux illustres passagers, tous deux écrivains de marine, l’un va à Bourbon[15] l’autre en Nouvelle-Calédonie, ils ont l’air de deux fameux canards[16], jusqu’à présent ils ne m’ont pas paru bien forts. Je pense que nous pourrons vivre assez tranquilles et en bonne intelligence.

 

L’État-major se compose d’un lieutenant de vaisseau de 1ère classe faisant fonction d’officier en second et nommé Nicolas, nous sommes déjà fort bien ensemble ; d’un second lieutenant de vaisseau nommé Lopez ; de deux enseignes messieurs Pottier[17] et Richi[18].

Le premier est le neveu de Monsieur Longueville, il a fait ses études à Metz et récemment il m’a engagé à venir lui parler de temps en temps du vieux bahut[19].

C’est un charmant garçon, malheureusement pour lui il a un tic nerveux qui ressemble un peu à la danse de St Guy qui lui fait pousser un petit cri de temps en temps.

 

Le second de ces officiers est chargé des montres, c’est à dire qu’il fait les observations et calculs qui, soumises tous les jours au Commandant règlent la marche du navire ; je suis attaché à cet enseigne.

Je crois du reste vous avoir parlé déjà de mes fonctions à bord de la Sibylle.

 

J’ai à faire à un excellent garçon, très obligeant et très bien élevé ; il a mis sa chambre à ma disposition pour y travailler d’abord, pour y loger une partie de mon linge ensuite. De plus, il a perdu tous ses cours de l’École au Mexique[20], il m’a demandé les miens et nous devrons travailler ensemble de temps en temps.

Nous avons un chirurgien de 1ère classe, jeune et très capable.

 

Le commissaire est charmant surtout quand il paie de grosses sommes (sic).

Les passagers du carré sont au nombre de douze; ce sont des officiers et d’autres personnes que nous ne verrons qu’à Lorient.

 

J’oubliais de citer parmi les habitants du carré un Aspirant de 1ère classe, grand fat sortant de l’École Polytechnique.

Très riche et très protégé ; il se nomme de la Bolinière de Beaumont[21] et mène le Commandant comme il l’entend en lui promettant de le faire nommer Capitaine de vaisseau ; il ne sait que peu de choses en fait de marine, mais il fait service d’officier.

Le Louis XIV, vaisseau de 1er rang de 120 canons.

Mis sur Cale en 1811 sous le nom de Tonnant. Remis sur Cale en 1828 et renommé Louis XIV.

À son lancement en 1854 le journal « l’Illustration »

le décrira comme le « boulevard flottant de la France ».

1861-65 il servira pour l’école de canonnage de Brest.

En Janvier 1863, appareille de Brest pour un exercice de tir en baie de Douarnenez,

où survient le Jean-Bart qui fait un abordage. Le Louis XIV sera vendu pour démolition en 1882.

Frégate Isis, 42 canons, mise en service le 29/07/1851, désarmée à Rochefort  en 1869,

École de matelotage à Brest de 1875 à 1878,

Ponton État-major à Cherbourg en 1886, démolie en 1900

[1] Charles Antoine (1843-1906) deviendra Contre-amiral en 1905.

[2] La Sibylle, au mouillage de Papeete, lors de son premier voyage. A gauche, on voit le Motu Uta, qui est depuis les années 60, complètement absorbé par une digue formant remblai sur le récif. Pour le second voyage, le gréement de la frégate avait été modifié, avec en particulier des huniers dédoublés. Ce cliché provient de la collection familiale.

[3] Mettre en rade : sortir du port.

[4] Vaisseau léger à deux ponts, quelquefois à un. (Vosgien, Explication, Dict. géogr. 1789.

[5] Fusilier marin : marin spécialement entraîné pour les opérations de débarquement et chargé à bord du maintien de l'ordre et de la discipline. Lorient accueille les installations de la Compagnie des Indes en 1668. C'est à cette date qu'apparaît dans cette nouvelle cité de Lorient, un corps de « Marins-Fantassins » et c'est en 1690 que la Marine royale installe à Lorient une administration militaire. Le Bataillon de Marins Fusiliers sera formé à Lorient, le personnel sera choisi dans le Corps d'Infanterie de Marine et sera affecté à compter du 1er Janvier 1857. La création de la « Maison Mère » des actuels Fusiliers Marins et Commandos date du 6 Décembre 1856

[6] Le 25 juin 1854, les militaires français fondent au sud-ouest de la Grande Terre Port-de-France pour servir de chef-lieu à la colonie, simple garnison qui deviendra rapidement une petite ville et prendra le nom de Nouméa le 2 juin 1866

[7] Isis voir page 4

[8] (Note de Charles Antoine) ; On appelle hublot une ouverture circulaire pratiquée dans la muraille d’un navire à quelque hauteur au-dessus de la flottaison. ; L’ouverture a 15 à 20 cm de diamètre et est fermée par un verre lenticulaire très épais maintenu dans un encastrement en bronze portant un fermoir.

[9] Une causeuse est un petit canapé où deux personnes peuvent prendre place. Ce meuble était répandu au 19e siècle.

[10] Louis XIV voir page 3 (ci-dessus)

[11] Élève de première année à l’École navale. Les anciens attendaient leurs fistots pour les piloter et commencer leur éducation maritime. (Illustration, octobre 1885).

[12] Élève, étudiant qui rate ses examens, se dit des élèves de X, EN, St-Cyr, trop faibles pour embrasser une des carrières auxquelles elles préparent.

[13] Synonyme de Couillon ; Imbécile, peureux.

[14] Qui, comme une sonnette casse les oreilles

[15] Bourbon, ancien nom de La Réunion

[16] Personnages qui se gaussent et se dandinent

[17] Édouard Pottier (1839-1903) devient vice-amiral en 1898, Grand-croix de la Légion d’Honneur

[18] Adolphe Charles Richy (1836-1886) - Chevalier de la Légion d'Honneur le 13 août 1864

[19] Collège Impérial de Metz où l’auteur passa son BAC avec mention.

[20] Napoléon III, qui vient alors d'obtenir un succès relatif en Italie trouve là une opportunité tentante d'intervenir au Mexique et d'y installer un régime qui lui soit favorable

[21] Il s’agit en fait de Jean Olivier de la Bonninière de Beaumont, Né le 23 juillet 1840 à CANGEY (Indre-et-Loire) - Décédé le 29 janvier 1906 à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine). Élève de l'École polytechnique en 1859, opte pour la Marine. Vice-amiral le 7 mars 1898. Grand Officier de la Légion d'Honneur le 10 août 1900. Nommé Préfet maritime de TOULON. La maladie l'oblige à cesser ses fonctions en 1902. Il quitte le service actif en février 1904.

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Dernière mise à jour - Décembre 2021