Fenêtres sur le passé

1939

Jouvet de Cozon par François Ménez

Source : La Dépêche de Brest 16 janvier 1939

 

À voir, un de ces derniers soirs si froids de fin d'année, Jouvet interpréter le Corsaire,

je me demandais comment ce maître comédien qui domine à cette heure la scène française, trouvant le moyen d'interpréter avec une perfection égale, dans le même temps, le forban des mers Caraïbes,

le Lambertin d'Entrée des Artistes et le mélancolique Edmond d'Hôtel du Nord, saigneur de poulets,

avait pu voir le jour, par une semaine de Noël d'il y a juste quarante ans,

dans la Bretagne plus que toute autre bretonne, et la plus perdue au fin bout du monde, de Crozon.

 

Hasard de villégiature ?

C'est peu probable, semble-t-il, Noël n'étant pas le temps des bains de mer.

Il y a là un point de petite histoire littéraire à régler.

Charles Chassé, maintenant que voilà passées les fêtes, ne saurait y manquer.

 

Mais, à tout prendre, nous ne serions surpris qu'à demi que le Jack Dickson du brick La Fortune, pendu,

pour avoir trop aimé Évangéline, en rade de Trinidad, à la haute vergue de son navire, soit né natif de cette terre où j'attends, depuis dix ans, d'aller boire un bol de vin d'épave, des meilleures années, de Saint-Hernot.

Il a le masque, la voix rude et jusqu'à la démarche et le regard des hommes qui n'ont les yeux si clairs que d'avoir longtemps regardé l'Océan.

 

Je me le disais, dans l'intervalle des tableaux du Corsaire, cependant que montait, avec le fanal de poupe, le chant de l'équipage dans la nuit :

 

Nargue le vent, nargue la mer...,

et que le vent d'ouest sifflait dans les cordages.

Louis Jouvet

1947

 

Peut-être, comme le Jack Dickson du Corsaire, Jouvet a-t-il échangé, enfant, alors qu'il jouait au maître d'équipage,

des coups de poing avec les « campillards » de son pays — « de l'autre côté de la mer ».

 

Et s'il retournait à Crozon, il retrouverait une terre où, à l'exception de Morgat, rien n'a changé depuis quarante ans.

Une terre, l'une des plus belles de notre vieux pays, et où la Bretagne se résume magnifiquement,

y développant ses côtes sur deux mers intérieures et sur les lointains de l'Iroise, face aux Amériques,

plus longuement qu'en aucune autre commune de France.

 

Et ces deux mers que sont la rade de Brest et la baie douarneniste, il est certains points élevés,

sur l'échiné tordue que soulève, au long de la presqu'île, l'ossature de l'Arrée et de la Montagne Noire confondues, d'où le regard les découvre d'une venue :

D'un côté le Goulet et les hauteurs de Porstrein que surplombent les maisons de Brest ;

de l'autre, le trait gris de la pointe du Raz, qui se tend vers l'île de Sein.

 

Crozon est, en Bretagne, le chef-d’œuvre de la mer.

Celle-ci l'a, depuis l'origine du monde, lentement sculpté :

Langue de chimère ou figure de proue, fleur de lys, ou calvaire couché, ou trident de dieu marin,

déchaînant ou calmant ses colères.

Elle y emploie la mitraille de ses sables et le bélier de ses galets, roulés à l'assaut des falaises ;

elle creuse, sape, use, nivelle, évase ses grottes, amenuise ses îlots, aiguise le couteau de ses promontoires.

 

Ici les géographes retrouvent, en images vivantes, la genèse et la longue histoire des formes côtières :

Les caps correspondant aux avancées de granit et de grès dur où les collines vont finir, égrenant au large leur semis d'écueils, découpant leurs arches en pont-levis, comme à Dinant et au Kador, protégeant, de leur rempart infléchi,

les croissants des grèves en retrait où se déposent les sables que pousse le râteau des marées.

 

Dans la lente œuvre de démolition, les trois mêmes phases se retrouvent :

D'abord la mer, au flanc du promontoire, creuse une grotte, de plus en plus profonde ;

puis, opérant sur l'autre face son même travail de sape, elle fait se rejoindre les deux excavations sans cesse élargies et, par-dessus cette percée, tend son arche qui, sous l'effet d'une lente érosion, finira elle-même par s'écrouler, laissant, comme témoins de l'ancien rivage détruit, une traînée d'écueils et d'îlots.

 

Ainsi au Kador dont l'arche, en décor de théâtre, se détache sur les fonds marins;

ainsi à Dinant où cette grande architecte qu'est la mer bretonne a fait, de cette pointe de granit disloquée

et à demi rompue, s'avançant entre deux grèves, une ruine miraculeuse rappelant, avec ses tours d'angle,

ses courtines, son pont-levis, quelque château de rêve, abritant un roi de la mer.

 

Château des solitudes, peuplé de vents et d'embruns, que gardent, comme des hérauts, figés sous leur armure,

les grands rocs des Tas de Pois et que défend, par-delà l'ample fossé de la baie de Dinant, la contre-escarpe de Pen-Hir.

 

C'est ici qu'il faut venir, surtout aux jours venteux et gris, pour saisir toute la majesté farouche de la mer bretonne.

Surtout à l'hiver ou à l'automne, parce que, plus qu'en toute saison, on y est sûr d'être seul.

Le pays est aride et nu, battu du grand souffle de l'Océan.

Un village, mais qui est déjà loin, vers les terres, et dont les toits cessent d'être visibles derrière les landes en boule, criblées d'ajonc et de bruyère.

Penché au bord de la falaise, comme suspendu à quelque mur en ruines, on entend monter,

avec les panaches d'embruns flottants, le vacarme de la mer, se ruant à l'assaut du donjon.

 

Vraiment on a l'impression d'être témoin d'une bataille, vieille comme le monde, et qui met aux prises deux ennemis sans merci, l'un raidi contre l'assaut, l'autre cognant à grands coups sourds, et patient,

sûr qu'il est d'avoir pour lui l'éternité.

 

Mais la mer, même à l'hiver, sait tout près de là se montrer attirante et douce.

L'anse, où s'égoutte le ruisseau de Kerloch, au milieu de la lande et des joncs, a, sous le soleil tombant qui la crible, une langueur de baie orientale.

On rêverait de s'y baigner ou de dormir sur ses sables.

Mais il faut toujours se défier d'un réveil brusque, d'une de ces lames sourdes qu'elle soulève,

même par les plus grands calmes.

On comprend, à ce qu'elle a de trompeur, les légendes de la mer, Morgane-Dalila, peignant sur les îles ses tresses d'algues, attirant le pêcheur pour mieux le perdre, comme les Marie-couche-toi-là des fonds des ports profitant,

pour lui faire les poches, de ce qu'il sombre, après l'amour, dans le sommeil.

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