Fenêtres sur le passé

1938

Le retour de la colonie de vacances de Lagadjar

 

Source : La Dépêche de Brest 17 août 1938

Quand elle s'éveilla, hier matin, dans le grand silence de sa toute petite chambre, Annick,

petite fille arrivée la veille de la colonie de vacances de la Marine où elle venait de passer un mois, se frotta les yeux.

 

— Où suis-je ?, Pensa-t-elle.

 

Le beau rêve était terminé ! Comme ce mois avait passé vite.

 

Annick courut à la fenêtre.

La rue était étroite, le ciel était gris, laid, triste.

 

Tandis que là-bas... sous un soleil éclatant on découvrait un panorama splendide, des champs jaunes et verts, des rochers couverts de bruyères ; on entendait le bruit de la mer dont la couleur changeait sans cesse.

C'était gai, c'était beau, c'était magnifique; et puis, il y avait les petites camarades toujours joyeuses.

 

En s'habillant, sans entrain, elle fredonna, presque tristement :

Partout, à travers la presqu'île

On nous voit toujours joyeux

Et radieux.

Le groupe de huit dont elle était le chef lui manquait.

Fini aussi de commander, il lui faudrait maintenant obéir à sa maman.

 

Sa maman !

Elle courut se jeter dans ses bras et l'embrassa bien fort.

C'était bon tout de même de retrouver ses parents.

On ne les avait pas oubliés, bien sûr, mais avec le programme si chargé d'une journée à Lagadjar, on n'y pensait pas toujours autant qu'il aurait fallu.

Pourtant on les aimait bien et l'on était si heureux près d'eux.

 

On avait aussi tant de belles choses à leur raconter.

Annick, sa toilette terminée, après toutes ces pensées confuses évoqua ses souvenirs :

Quand on m'a nommée cheftaine, dit-elle, j'ai été bien heureuse.

J'avais deux bonnes amies de mon école dans mon équipe.

Je ne connaissais pas les autres :

Une Parisienne, une Lorientaise et une venant d'Indret.

Nous n'étions que quatre Brestoises.

Nous ne tardâmes pas à faire bon ménage et tout notre possible pour que notre équipe devienne

la plus belle de la « famille de la colonie ».

 

« Tous les matins, M. Charlès nous donnait notre leçon d'éducation physique.

Je sais respirer maintenant et n'ai plus peur de sauter à la corde sans rater les doublés. ... »

 

Après cette leçon, nous allions sur la plage de Veriach.

Pas une grève comme à Saint-Marc, avec des cailloux,

mais une plage de sable fin où il était agréable de se rouler au soleil. »

 

M. Charles, notre, professeur d’éducation physique, nous a appris à nager.

J'avais bien peur, lors des premières leçons mais comme chef d'équipe,

je n’osais crier pour ne pas donner le mauvais exemple.

J'ai été surprise de la facilite avec laquelle on pouvait se déplacer sur l'eau et j'ai obtenu mon brevet scolaire

de natation en franchissant 25 mètres ainsi que 25 de mes compagnes.

 

Mais il faut que je vous raconte la visite que fit à la colonie Mme Campinchi.

 

Un jour, nous vîmes arriver deux belles dames.

On nous dit que c'était la femme du ministre de la Marine et sa sœur, Mme Landry.

 

Nous avions, pour les recevoir, soigné notre toilette ;

nous étions bien coiffées, les pointes de nos foulards bien tirées ne faisaient pas un pli.

 

J'étais quelque peu intimidée à la droite de mon équipe quand ces dames approchèrent, mais Mme Campinchi

me parla si gentiment en me tapotant la joue, que je répondis sans hésitation à ses questions :

— Es-tu heureuse ici ? me demanda-t-elle.

— Oh oui, madame.

— Tu as bon appétit ?

— Je dévore.

La cuisine est si bonne, faite par notre excellent chef cuisinier et ses deux aides qui nous gâtent...

Le jeu et la vie au grand air augmentent notre appétit et je pèse déjà 400 grammes de plus qu'à mon arrivée.

 

Se tournant vers M. Goarnisson, les messieurs et les officiers qui l'accompagnaient,

j'entendis la femme du ministre leur dire :

—  Elles sont charmantes ces petites.

C'est un véritable miracle que vous avez accompli ici en quelques jours et je vous en félicite.

Mme Campinchi fut si satisfaite de sa visite qu'elle fit à la colonie un don de 500 francs.

Notre esprit d'équipe nous a appris à ne pas être égoïstes.

Ce sont les efforts de tous dans le travail et la coopération

dans l'effort, nous a-t-on dit, qui doivent assurer le succès

de toute entreprise.

Aussi avons-nous trouvé naturel que cette somme soit partagée par moitié entre les filles et les garçons qui viendraient

après nous.

 

On nous a demandé comment nous désirerions que

ces 250 francs soient employés.

On nous a proposé de corser le menu, un jour, en l'augmentant d'entremets et de desserts variés.

Les chefs d'équipe ont été chargées de questionner leurs compagnes.

On a fait, comment appelle-t-on cela ?

— Un référendum.

— Oui. Alors, tout le monde a décidé de demander une promenade pique-nique.

On était si bien nourri qu'il n'était pas utile de corser le menu.

 

Convoquées, les chefs se sont faits les interprètes des désirs de leurs équipes et nous avions excursionné

à Landévennec, par un temps splendide.

Une délicieuse promenade avec déjeuner sur l'herbe !

Que c'est joli par-là, les gros bateaux dormant en demi-cercle dans la rivière et le pont suspendu de Térénez

jouant du tambour au passage des voitures.

Quelle bonne journée nous avons passée là !

— Allons, bavarde, interrompit la maman, prends le broc

et va à la fontaine, puis tu m'aideras à éplucher les légumes pour le déjeuner.

Allons, dépêche-toi...

 

Et, comme la petite esquissait une grimace :

— Ah ! Mais, tu n'es plus chef d'équipe ici, dit la maman,

allons ouste... à la pompe.

 

Le charme était rompu.

Les vacances terminées.

Le séjour à Lagadjar, où les filles allaient pour un mois être remplacées par des garçons, n'était plus pour Annick qu'un souvenir dont elle rêverait longtemps... jusqu'à l'an prochain si elle avait le bonheur d'y retourner.

 

F. M.

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