Fenêtres sur le passé

1938

Octobre en Ouessant
Vacances d'arrière-saison

Source : Naturisme 1er novembre 1938

 

L'Océan scintille au soleil.

À 8 heures du matin, le petit vapeur qui fait le service de Brest à Ouessant quitte la rade.

Quelques femmes rieuses ont pris place avec nous sur le pont.

Leur coiffure étonnante les désigne : du petit bonnet de satin noir tenu sous le menton par un ruban noué en une grande coque, les cheveux longs s’échappent et flottent sur leurs épaules.

Ce sont les Ouessantines.

 

Un peu de grande houle au Fromveur, et, à une heure, nous débarquons sur le quai de Lampaul, capitale d’Ouessant.

 

La venue du bateau est une bonne distraction, et une petite foule joyeuse accueille les voyageurs.

Les nécessités du ravitaillement nous font vite connaître ce petit bourg paisible et sa population aimable.

Puis, vers la fin de l’après-midi, nous nous dirigeons vers la pointe de Créach pour nous installer.

La découverte de ses amoncellements de roches, dont quelques-unes atteignent quarante mètres de hauteur,

nous enchante et réveille en nous les alpinistes.

C’est dit, nous resterons ici quelques jours à varapper.

En fait, si nous cédions à l’attrait du moment, nous resterions pendant toute la durée de notre séjour,

mais nous nous sommes promis « d’explorer » toute l’île.

 

Levés dès que le soleil touche le toit de la tente (au moins 8 heures), nous partageons notre temps entre des exercices d’escalade et des galopades à marée basse sur des récifs couverts d’algues et de coquillages chatoyants ; puis, quand le flot remonte, quel âpre plaisir de rester jusqu’au dernier moment sur un rocher balayé par les vagues grondantes, qui devient invisible quelques minutes après notre fuite.

Grisés, nous regagnons le tertre devenu notre domaine.

Un grand pan de rocher supprime pour nous tout le reste de l’île et nous pouvons nous croire seuls au monde,

devant cet infini.

 

Contemplation

 

Le grand spectacle se joue au crépuscule, au promontoire de la cloche sous- marine,

pour nous seuls et peut-être un gardien de phare.

C’est alors une débauche de coloris somptueux, de coups de houle qui accourent de l’horizon, en galopant de vague en vague, pour monter à l'assaut des roches et retomber avec fracas en flocons d’écume.

Par instants, l’action se précipite et les trombes d’eau se heurtent dans un tourbillon titanesque.

Il nous semble que le sol de l’île frémit sous les chocs.

Sans une parole, nous restons en contemplation, anéantis devant ce déploiement de forces mystérieuses.

 

Ainsi, presque toujours, sur la mer comme sur les cimes, la nature se paie le luxe de prodiguer sa splendeur aux instants où les témoins sont rares et bien souvent absents.

Et ce n’est pas le moindre bonheur du campeur de pouvoir la surprendre à ces heures

qui ne sont pas celles des « touristes ».

 

Exploration...

 

« Jour et nuit, la mer était au travail.

Elle trouvait une fissure et commençait à percer un tunnel.

Il fallait qu’il soit fini dans mille ans...

Quelques pas plus loin, elle martelait dans une grotte et burinait dans une faille.

Dans mille ans, la faille devait rejoindre le tunnel.

Alors, pendant les grandes tempêtes, elle lancerait en l’air des pics et des pointerolles pour creuser une galerie.

Et mille autres années plus tard, le plafond était si mince qu’il s'écroulait sous les averses... »

 

Rien n’illustre mieux ce passage du livre de Kellermann que le dessin de cette farouche côte nord

que nous suivons maintenant par petites étapes.

Si nous consultons la carte, nous constatons que nous faisons bien deux kilomètres par jour à vol d’oiseau !

Mais quel oiseau passerait ses journées à contourner toutes les échancrures bizarres que la mer découpe

dans ce granit qui lutte à mort, toutes ces presqu’îles qui ne tiennent plus à l’île que par de minces ponts.

À marée basse, nous visitons d’étranges grottes, obscures et profondes, hautes comme des nefs de cathédrales

et tapissées d’algues visqueuses.

Nos voix y résonnent, sépulcrales.

C’est un peu inquiétant.

J’avoue que je n’y suis pas tranquille.

Et puis, mon compagnon a beau me dire que les poulpes ne demeurent pas sans eau, je pense à Goliath...

Un soir, nous arrivons à la baie de Beninou.

Deux mâts et une proue de navire émergent de l’eau :

Un vapeur grec échoué il y a quelques mois.

Le flot bat l’épave qui, un jour, disparaîtra, et la nuit tombe peu à peu sur ce tableau sinistre.

 

Douce vie

 

Laissons la côte pour cheminer un peu à « l’intérieur » de l’île, entre ces petits champs où l’on abrite les ajoncs du vent par de petits murs de pierre sèche.

Une autre version sur l’origine de ces murs nous est donnée un jour par un vieux pêcheur.

Il paraît qu’ils n’auraient d’autre utilité que de gêner certains voisins pour circuler dans la lande.

Se moque-t-il de nous ou faut-il croire que, perdus sur cet îlot, en butte aux éléments, les hommes n’ont encore d’autre préoccupation que de se nuire ?

 

Pourtant, une incroyable douceur émane de cette terre au soleil, douceur qui nous surprend,

car nous avons quitté une Île- de-France où, déjà, on sentait le premier frisson de l’hiver.

L’automne, malgré les coloris somptueux des forêts et des parcs, éveille toujours un regret des beaux jours.

Ici, pas un arbre, pas une plante qui puisse inspirer de pareils sentiments :

Les ajoncs et l’herbe rare qui verdissent ce pauvre sol sont immuables.

Sauf les jours déjà courts, rien ne marquerait pour nous la saison.

 

Nous perdons toute notion du temps dans cette pastorale en demi-teintes.

Le ciel bleu-gris, vaporeux, se fond dans un horizon indécis avec l’Océan.

Sur les ondulations de l’île se groupent, de place en place, les petites maisons basses en granit.

Seules les roches, au soleil, mettent une note ocrée tranchante ;

parfois, la silhouette fine d’une Ouessantine se détache, noire sur le ciel pâle.

Le ressac régulier des flots berce l’île, une grande paix nous enveloppe, le soir vient insensiblement, et le soleil,

avant de disparaître, dans un contre-jour photogénique, projette l’ombre fantastique des vieux moulins à vent.

 

Au pied des hautes falaises du Stiff, l’océan vient briser si doucement que c’est plaisir de se baigner le matin,

dans des bassins d’eau verte et transparente, et là, il n’y a que les mouettes pour s’effaroucher de la tenue naturiste.

 

Nous trouvons de l’eau un peu partout, car ce rocher en plein océan possède quelques fontaines d’eau claire.

Quelquefois, nous faisons le plein à un phare où nous trouvons bon accueil.

 

À l'approche de la nuit, nous filons par les chemins déserts vers Lampaul pour le ravitaillement.

Nous revenons à travers la lande silencieuse.

Verrons-nous surgir un de ces korrigans qui font danser les voyageurs imprudents jusqu’à la mort ?

Mais le faisceau bleu du grand phare de Créach balaie l’île sur un rythme régulier et impitoyable

qui fait fuir les sorcières.

 

Les limaces

 

Le vieux gardien du phare du Stiff nous avait dit, en hochant la tête :

« Moi, je n’aimerais pas camper, il y a des limaces. »

Nous avions souri, sachant combien les « petites bêtes » sont toujours la terreur des profanes.

Et nous n’avions rien remarqué d’anormal jusqu’à ce soir où nous nous avisons de planter la tente à l’abri du vent, derrière le muret d'un fort Vauban désaffecté.

Avec une surprise un peu dégoûtée, nous nous apercevons, à la nuit tombée, que tout un régiment de magnifiques limaces, à l’effectif grossissant, paraît monter à l’assaut de notre tente.

Le faisceau de la lampe électrique nous les révèle, en rangs serrés, sur plusieurs mètres.

Il n’est pas question de faire un pas plus loin sans écrabouillage.

En hâte, toute la vaisselle est rentrée dans les sacs, les sacs dans la tente, et nous-mêmes réintégrons nos duvets.

Que vont-elles faire ?

Oseront-elles franchir notre seuil ?

Faut-il tout de même essayer de fuir ?

Nous décidons d'attendre les événements et commençons une veillée d’armes à grand renfort de tasses de thé.

Le temps passe, je risque un œil :

Elles sont toujours là, mais le flot s’arrête juste au tapis de zodiac.

Visiblement, il les rebute.

Nous nous endormons.

 

Le lendemain matin, sauf les caractéristiques traînées brillantes sur l’herbe, rien ne subsiste de cette invasion.

Si vous campez un jour à Ouessant, méfiez-vous de ces murets de pierre devenus leurs fortins.

 

Départ

 

Nous atteignons enfin la côte de Penn Ar Lann, face au continent.

C’est véritablement le jardin de l’île.

Nous sommes presque étonnés, par ce beau matin ensoleillé, de revoir enfin quelques arbres rabougris, des herbes hautes, des ronces chargées de mûres.

Puis la côte s’abaisse jusqu’à former des petites plages de sable fin.

Aujourd’hui, il faut partir, nous arracher à cette paix.

Le bateau lève l’ancre à midi.

Nous nous sommes levés bien tôt pour ne rien perdre de ce dernier matin dans l’île, un de ces clairs matins où l’herbe humide d’embruns étincelle au soleil.

Mais à midi, dans la baie de Lampaul, point de bateau.

— Aujourd’hui, il part de la Cale du Stiff, nous dit un matelot, c’est toujours comme ça le samedi.

 

Évidemment, il est manifeste que tout le monde sait cela dans le pays.

Mais le Stiff est à quatre kilomètres, le bateau est manqué ;

le prochain part mercredi, et le bureau nous attend lundi !

 

Échoué sur la grève, un voilier est là, chargé de marchandises.

 

— Vous partez aujourd’hui ?... Emmenez-nous.

— Hum ! C’est que, nous répond-on goguenard, j’ai toujours des ennuis avec les passagers...

Ils ont le mal de mer... Et puis si je fais naufrage...

— Nous périrons donc de compagnie !

 

Le pacte est enfin scellé.

Le bateau lève l’ancre à six heures.

Nous nous installons sur le pont, au milieu d’un pittoresque désordre de caisses de bouteilles, de moutons bêlants, sans oublier deux aimables cochons qui ne veulent pas tenir en place.

Une brume gênante s’étend sur l’océan.

Le patron a pris le gouvernail, un peu inquiet.

Silencieux, les trois hommes exécutent la manœuvre pour éviter les récifs qu’ils connaissent bien.

Heureusement, ce petit brouillard, fréquent au coucher du soleil, se dissipe.

Bientôt, le ciel apparaît, resplendissant d'étoiles.

Je devine que, dans les grands phares, les gardiens, près des lentilles aux cuivres étincelants,

s'installent pour leur longue veillée.

Assise à l’arrière du voilier, je vois peu à peu s’estomper les lumières de l’île.

Maintenant, seul, le faisceau de Créach nous relie à elle, comme un long ruban bleu.

La nuit est douce, comme douces ont été toutes les heures vécues dans cette île que déjà j’évoque comme un passé, en rêvant sous la grand’voile rouge qui claque au vent.

 

Rolande Gilson.

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Dernière mise à jour - Décembre 2021