Fenêtres sur le passé

1938

Incident entre Espagnols à Landévennec

Source : La Dépêche de Brest 13 décembre 1938

 

S'agit-il d'une nouvelle affaire Troncoso ?

Certains le diront, d'autres le nieront.

Ce qui est vrai c'est que trois grands chalutiers espagnols, placés sous bonne garde à Landévennec,

ont été réclamés par leurs armateurs, venus d'Espagne nationaliste.

 

Ceux-ci faillirent réussir dans leur entreprise et l'affaire souleva une vive émotion dans la région du Faou.

 

Les franquistes, au nombre de dix, venus en France avec des pouvoirs réguliers et des papiers en règle,

voulurent-ils tenter un coup de force dans la manière de celui qui fut dirigé contre le sous-marin C. 2 ?

Il n'est pas encore permis de le dire.

 

Nous reprendrons les faits dans leur ordre chronologique, pour la clarté du récit.

Lundi 5 décembre, dix sujets espagnols arrivaient au Faou et se fixaient dans l'un des hôtels les plus réputés de la ville, près des halles.

 

Tout d'abord, à ceux qui pouvaient être tentés de les questionner, ils se firent passer pour Argentins.

À les en croire, aucun d'eux ne parlait français, ce qui est bien improbable.

Comment imaginer, en effet, que dix étrangers viennent en France, pour traiter une affaire importante,

sans que l'un, au moins, soit en mesure de se faire comprendre, à la poste ou à la banque ?

 

La présence au Faou de ces Espagnols ne tarda pas à être connue.

Les dix hommes, auxquels s'adjoignit, un soir, un onzième personnage, furent d'une rare discrétion.

 

Ils ne sortaient jamais, si ce n'est pour faire, parfois, les cent pas devant les halles.

Ils semblaient, en somme, être les prisonniers volontaires de l'hôtel où ils étaient descendus.

 

Leur activité était, toutefois, soumise à un certain contrôle.

 

Les franquistes passaient ainsi des journées monotones, en fumant force cigarettes ou en jouant au billard.

 

Ils étaient venus, avons-nous dit, pour prendre livraison de trois grands chalutiers, à une date bien déterminée, puisque, aussi bien, il fallait une haute marée, ainsi que nous le verrons plus loin,

pour déhâler les bateaux en question.

 

À plusieurs reprises, deux ces franquistes se seraient rendus, en auto,

à Landévennec pour se faire une idée exacte des lieux.

 

On a raconté, dans le pays, beaucoup de choses, les unes vraies, les autres fausses, sur cette curieuse affaire.

Nous nous attacherons à rendre compte objectivement de ce que nous avons appris au cours de notre enquête.

 

Hier matin, nous arrivions au Faou, à l'hôtel où étaient descendus les dix nationalistes.

Dans la grande salle, tous déjeunaient, assis autour d'une longue table.

Ils ne parlaient pas, ou très peu, et semblaient très préoccupés.

Dix hommes dont les âges peuvent se situer entre 35 et 45 ans.

 

Peu à peu cependant, la conversation s'anime et chacun paraît avoir retrouvé une confiance un instant perdue lors de l'arrivée d'un inconnu.

 

À la fin du repas, nous nous présentons à celui qui paraît être le chef du groupe.

Il ne pouvait malheureusement pas être question d'interview, puisque nous ne parlons pas la langue espagnole.

 

Toutefois, ayant recours à l'anglais, nous pouvons nous entendre un peu.

 

« Nous sommes venus ici, nous dit l'un des convives, pour prendre trois chalutiers nationalistes, internés à Landévennec.

Cela est exact.

Nous sommes d'ailleurs en règle, quant à nos papiers, et voulons rester dans la légalité. »

 

« Nous ne pouvons pas vous donner plus d'explications pour l'instant » .

 

Il est inutile d'insister plus.

Au cours de notre enquête, au Faou, nous avons appris que deux des franquistes s'étaient rendus vendredi à Paris, pour faire des démarches dans différents ministères.

Dimanche, ils étaient revenus auprès de leurs compagnons.

 

L'arrivée des dix franquistes, au Faou, fut vite connue à Landévennec.

L'un des gardiens des navires, vint alerter les autorités, leur faisant part de ses craintes,

quant à un coup de force possible.

 

Les franquistes se trouvaient, toutefois, en situation régulière et ils ne songèrent pas, semble-t-il,

à troubler l'ordre public.

 

Douze bateaux espagnols sont internés à Landévennec.

Pendant quelque temps, ils furent amarrés à des coffres appartenant à la marine nationale.

Mais cet amarrage est fort onéreux pour les navires étrangers qui en usent.

 

Les sept gardiens des chalutiers prirent alors la résolution d'aller échouer leurs bateaux sur la rive de l'Aulne,

à Bel-an-Dour, presque en face de la maison du passeur.

 

Depuis des semaines, les gardiens vivaient là, dans un véritable désert.

De temps à autre, ils venaient faire leurs achats à Landévennec.

 

Nous avons rencontré hier certains d'entre eux, qui nous ont fait la déclaration suivante :

 

— Les franquistes voulaient reprendre trois des bateaux dont nous avons la garde :

La Chicha, le Soledad Yanes et le Magdalena Vinaches.

Leurs armateurs, qui habitent en territoire franquiste, en avaient demandé la restitution.

Voici cinq jours, ils sont venus, alors qu'en raison de la grande marée nous étions à flot.

 

« Ils sont venus avec un remorqueur de la marine de guerre pour prendre les bateaux en remorque.

Mais nous avons refusé de laisser accomplir cette manœuvre.

Et voici pourquoi :

Ces bateaux ont été réquisitionnés par le gouvernement espagnol, par le gouvernement républicain,

le seul légalement constitué et aussi le seul reconnu par la France.

Dès lors, ils n'appartiennent plus qu'à notre gouvernement.

 

« Nous sommes ici régulièrement accrédités pour assurer la garde de ces bateaux et nous ne faillirons pas à ce que nous considérons comme notre devoir.

 

« Notre décision était irrévocable.

Le remorqueur est alors reparti vers Brest, laissant là où ils sont La Chicha, le Soledad Yanes et le Magdalena Vinaches.

 

« Maintenant, nous n'avons plus rien à craindre, puisque les marées ne sont plus assez fortes

pour que nous soyons à flot.

La prochaine alerte ne nous surprendra pas ».

 

Hier soir, les franquistes devaient quitter Le Faou, non sans désillusions.

 

Ils considéraient que les trois bateaux dont ils revendiquent la possession avaient été conduits en France

« sous la menace du revolver ».

 

C'est pourquoi ils intervinrent auprès du gouvernement français.

Pour l'instant, la question reste en l'état.

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Dernière mise à jour - Décembre 2021