Fenêtres sur le passé

1938

Une fillette de 11 ans assassinée à Saint Urbain

Source : La Dépêche de Brest 8 décembre 1938

 

Un crime particulièrement effroyable a été commis hier à proximité de Daoulas, où un jeune homme de 19 ans a tué à coups de hache une fillette de 11 ans et demi.

Le meurtrier revint ensuite au bourg pour s'accuser du crime qu'il venait de commettre.

On ne voulut d'abord pas ajouter foi à ses déclarations, mais, peu après, il fallut se rendre à l'évidence.

Il était environ 17 h. 45, lorsque Pierre Le Gall, âgé de 19 ans, se disant ouvrier agricole,

et dont le père est très honorablement connu à Daoulas, arrivait au bourg.

Il semblait passablement nerveux.

Pierre Le Gall rencontra notamment MM. Guégan, Joseph Le Gall et Isidore Salaün.

Il leur dit, sans plus s'expliquer :

— Je viens de tuer une gosse. Je suis un assassin !

 

Cependant, on se refusait à ajouter foi à un tel propos.

 

— Tu n'as pas fait cela, répondait-on au jeune homme.

— Si, je l'ai fait, et je vais dire adieu à ma mère avant d'aller au bagne.

Ensuite, j'irai à la gendarmerie me constituer prisonnier.

Alors, ce sera la fin...

 

Témoin de ces propos, qui semblaient alors déraisonnables.

M. Pierre Voisin, âgé de 30 ans, suivit le jeune Le Gall.

 

— Je viens, cela est vrai, de tuer une petite fille, répétait-il.

Et chacun de répondre :

— Tu es un menteur et un fou !

Pierre Le Gall se rendit auprès de son père, que chacun se plait à tenir pour un parfait honnête homme

et qui est employé comme jardinier par un habitant du pays.

 

— À ce moment, nous dit M. Voisin, j'ai eu l'impression très nette que Le Gall venait de dire la vérité.

 

Le chef de brigade de la gendarmerie de Daoulas, M. Le Quéré, vint alors s'assurer de la personne du meurtrier présumé et M. Danguy des Déserts, maire de Daoulas, fut prévenu.

L'effectif de la brigade de gendarmerie étant très réduit, MM. Voisin, Jean Maguet, forgeron, et Guillaume Gourvès, boulanger, furent réquisitionnés.

 

M. Gourvès connaissait particulièrement la petite Yvette Rochcongar, demeurant au village de Kerguélen,

en Saint-Urbain.

Elle venait, en effet, prendre ses repas chez lui à l'heure de midi, pendant les jours de classe.

— Nous sommes partis en automobile vers les lieux supposés du crime, nous dit un témoin.

Le Gall était alors très calme et nous ne voulions quand même pas croire à l'horrible vérité.

Cependant, il persistait dans ses déclarations.

Comme nous arrivions au passage à niveau de Guernévézic, en Saint-Urbain, M. Bizien, garde du passage,

nous prévint que le père et la sœur de l'enfant étaient partis à la recherche de la disparue.

Ce n'est qu'alors que nous avons eu la conviction que Le Gall avait bien commis le monstrueux forfait

dont il s'accusait.

 

Le chef de brigade Le Quéré détacha alors les menottes qui lui avaient été passées aux poignets pour les lui refermer ensuite, les mains étant jointes derrière le dos.

Pierre Le Gall n'avait jamais eu une conduite exemplaire.

Il fut pour cela renvoyé de la marine, où il avait contracté un engagement.

Cependant personne ne pensait à Daoulas qu'il était capable d'accomplir un acte aussi odieux.

 

— Yvette Rochcongar, dit-Il, revenait de l'école.

Je l'ai croisée dans un sentier.

Comme l'enfant me voyait passer, elle me demanda si je me promenais.

C'est alors que Je l'ai frappée à coups de hache et de couteau.

L'Ouest Éclair 9 décembre 1938

Le Gall avait acheté mardi ces armes dans un grand magasin de la rue de Siam à Brest.

Cela tendrait à établir une préméditation dans ce crime qui paraît pour l'heure inexplicable.

 

L'enquête qui est désormais ouverte fera la lumière sur ce point.

 

Pierre Le Gall se reprit par la suite et déclara plus simplement:

— Je l'ai tuée avec ma hache.

Le chef de brigade Le Quéré, une fois l'automobile arrêtée au point indiqué par le meurtrier, se mit en campagne pour trouver les parents de la malheureuse petite victime.

 

MM. Maguet et Voisin assumèrent alors la garde du meurtrier.

— Pourquoi as-tu fait cela ? Lui demandèrent-ils ?

 

Et Pierre Le Gall de répondre :

— J'ai commis ce crime pour me faire ramasser.

Les vols se pardonnent, mais les crimes ne se pardonnent pas.

Si J'avais trouvé sur ma route une autre personne, c'est elle qui aurait été tuée par moi.

 

Sur ce point, le meurtrier ne dit pas la vérité, car il a précisément rencontré d'autres passants au cours de sa randonnée.

 

Quelques instants plus tard, M. Rochcongar arrivait sur place,

en compagnie du chef de brigade Le Quéré et de M. Guillaume Gourvès.

M. Le Quéré questionna alors de façon précise le meurtrier.

Sur ses indications on retrouva Bientôt la hache et le couteau qui avaient servi à commettre le crime.

 

Enfin on découvrit le corps pantelant de la petite Yvette, étendu dans un champ.

Une scène particulièrement dramatique se produisit à ce moment.

M. Rochcongar prit dans ses bras sa malheureuse fillette et l'embrassa éperdument.

 

Il est probable que l'assassin avait un instant songé à dissimuler son crime,

car l'enfant ne fut pas retrouvée là où elle fut tuée.

 

Pierre Le Gall traîna en effet sa victime sur une distance de 22 mètres, en la soutenant sous les aisselles.

Les traces laissées sur le sol sont nettes.

Au cours de ce trajet la petite Yvette perdit ses sabots.

Ceux-ci ont été retrouvés.

L'assassin assista impassible à ces premières recherches.

 

— Mais, lui demandait-on, pourquoi as-tu tué cette petite ?

— Je ne sais pas.

Je ne veux plus savoir, mais, vous le voyez, je suis très calme et je ne tremble pas.

 

Un autre témoin posa une question plus nette :

— Tu n'as pas abusé d'elle ?

— Je n'ai pas fait cela. Le médecin légiste le verra bien.

 

Pierre Le Gall, nous dit un témoin, était alors « froid comme la glace » et il était impressionnant de calme

et semblait se complaire en songeant à l'énormité de son crime.

M. de Boisanger, maire de Saint-Urbain qui avait également été alerté,

prit les dispositions nécessaires pour le transfert du corps de la petite victime.

 

La première enquête étant terminée, Pierre Le Gall fut ramené à la gendarmerie de Daoulas où les membres du parquet de Brest étaient arrivés.

M. Donnart, procureur de la République, était accompagné de M. Lautier, juge d'instruction et du capitaine Meinier, commandant la section de Brest.

On notait en outre la présence du maréchal des logis chef Audot,

qui remplit l'office de greffier et du gendarme Rabaud.

 

Le jeune assassin, auquel la population avait manifesté sa vive indignation,

fut longuement interrogé au siège de la brigade.

À minuit, les membres du parquet et le capitaine Meinier se rendaient sur les lieux du crime.

L'enquête sera reprise ce matin car il est évident qu'à l'heure actuelle toute la lumière n'a pu être faite sur mobiles qui ont amené Pierre Le Gall jusqu'au crime.

Paris Soir, 9 décembre 1938

 

Source : La Dépêche de Brest 9 décembre 1938

 

Un petit sac d’écolière studieuse, rempli de livres et de cahiers ;

deux sabots et un chausson de laine noir, dans l'herbe d'un pré mouillé.

Il n'y avait plus que cela pour faire revivre le souvenir si touchant d'une petite fille qui, revenant de l'école, fut tuée sans pitié aucune, à l'heure où le jour tombait sur les plateaux de lande silencieux.

 

La petite fille, qui fut l'une des meilleures élèves de l'école de Daoulas, rejoignait, en chantant,

la ferme de ses parents.

Et cela pour se donner un peu de courage, lorsqu'elle passait dans les chemins creux et à travers les garennes.

 

Elle n'était pas arrivée loin de chez elle, lorsqu'elle fut attaquée et tuée sauvagement par un garçon de 19 ans.

Le crime fut accompli dans des circonstances particulièrement atroces.

Qui pourra dire les terreurs effroyables de cette fillette, confiante, frappée sans merci alors qu'elle pensait arriver à la maison douce qui était sienne ?

 

Qui aussi pourra traduire la prière suprême qu'elle adressa à celui qui devait la tuer à coups de hache et de couteau ?

 

Car il y eut bien un cri de désespoir poussé sur la lande hostile, alors que la nuit tombait.

 

Il apparaît aujourd'hui qu'un pareil meurtre est sans excuse, puisque aussi bien il est prémédité de toute évidence.

Le meurtrier acheta en effet, à la veille de son crime, une hache et un couteau.

C'est de ces deux armes qu'il se servit pour assassiner Yvette Rochcongar.

 

Nous avons dit hier dans quelles conditions le crime fut commis et n'y reviendrons pas, tout au moins en ce qui concerne les faits.

 

Pierre Le Gall, ayant commis son crime, revint à Daoulas, ainsi que nous l'avons exposé.

Il entra chez M. Isidore Salaün et tint en présence de plusieurs personnes, dont le champion cycliste Keravec, un propos qui semblait dénué de tout fondement :

 

— Je vais dire au revoir à ma mère, car je viens de commettre un crime.

Voyez-vous, il faut du courage pour aller se constituer prisonnier lorsqu'on a fait cela.

J'ai tué, là-bas dans un champ, une fillette et maintenant tout est fini pour moi.

 

Pierre Le Gall disait bien alors la vérité, mais il la disait un peu par forfanterie et sans savoir exactement la portée de ses paroles.

 

Nous avons rapporté hier le propos étrange qu'il avait tenu :

 

— Les vols se pardonnent, mais les crimes ne se pardonnent pas.

 

Pierre Le Gall montra alors un stylographe tout neuf, qu'il avait dérobé dans un magasin de Daoulas, en l'absence de tous témoins.

 

Tu n'es pas encore trop tard pour te racheter, dit quelqu'un.

Je ne crois pas à ton histoire de crime, mais tu peux restituer cet objet et chacun te croira si tu dis que tu as agi dans un moment d'égarement.

 

À cela, Pierre Le Gall répondit :

Trop tard pour revenir dans le droit chemin, car je vous le dis encore, j'ai tué une petite fille.

 

Le meurtrier devait ajouter plus tard ceci :

 

— Je trouverai bien un médecin pour dire que je suis fou !

 

Il est encore très difficile d'expliquer pourquoi Le Gall a commis un crime aussi atroce.

 

Au moment d'aller se constituer prisonnier, il tint à un habitant de Daoulas un propos étrange, tout en paraissant parler avec le plus grand calme :

 

— Où est la gendarmerie ?

— Tu le sais bien, lui fut-il répondu, puisque tu y couchais hier et que tu es du pays.

 

Pierre Le Gall se présenta quelques instants plus tard au maréchal des logis chef Le Quéré.

Personne encore ne pouvait croire à la véracité de ses déclarations.

Pourquoi aurait-il tué une petite fille qui revenait de l'école ?

 

Reprenons les déclarations qu’il fit à ce moment :

 

— Je viens de tuer une fillette dans un champ, à 700 mètres environ de la ferme de Kerguélen

et non loin du viaduc de Daoulas.

 

Le chef de brigade tint alors à vérifier l'exactitude des déclarations qui venaient de lui être faites d'une façon si étrangement spontanée.

C'est alors qu’il requit pour l'assister MM. Jean Maguet, Voisin et Gourvès.

 

On sait dans quelles conditions le crime fut ensuite découvert.

 

Une obsession Pierre Le Gall, avons-nous dit, appartient à une famille très honorable.

Après avoir été élevé jusqu'à 13 ans par ses parents,

il entra aux pupilles de la marine puis à l'école des apprentis marins.

Il s'engagea enfin dans la marine pour cinq ans.

 

À la suite d'un vol, il fut renvoyé dans ses foyers,

après quinze mois de service et ne devait plus retrouver le droit chemin.

 

— Lundi, dit-il, Je suis allé à Brest pour chercher du travail, mais Je n'en ai pas trouvé.

C'est au cours de ce voyage que J'ai acheté, rue de Siam, une hache et un couteau.

Je voulais tuer quelqu’un.

Je ne sais pas ce que j'ai dans la tête, mais Je crois que je suis neurasthénique.

 

Revenu en autocar vers Daoulas, Pierre Le Gall passa la nuit dans un champ, en bordure d'un bois,

près du village de Lezuzen.

 

À son réveil, il abandonna son pardessus, un pain et une boîte de fromage, dans un taillis où ils furent retrouvés.

Puis les heures passèrent, lentes et monotones.

Songeait-il au crime ?

 

Pierre Le Gall fit encore un frugal repas, puis s’en fut par les chemins déserts.

Sous sa veste, il dissimulait sa hache, dans la manche de son bras droit il cachait son couteau.

 

— Depuis plusieurs jours, nous dit une personne qui connut fort bien le meurtrier,

Pierre Le Gall semblait être en proie à des idées étranges.

« Quelque chose, déclarait-il, me dit qu'il faut que je tue. »

Comment cependant aurait-on pu ajouter foi à ces paroles ?

 

Cependant, comme pour se donner raison à lui-même, Pierre Le Gall commit son crime.

Il le commit avec un épouvantable sang-froid.

 

Le Gall avait été employé pendant quatre mois, de mai à septembre dernier, à la ferme des époux Rochcongar.

 

Pourquoi, vers 16 h. 45, se trouvait-il précisément sur le chemin que devait emprunter la petite écolière ?

Pourquoi aussi était-il venu là en possession d'une hache et d'un couteau ?

 

À cela, il répond :

— Si Je n'avais pas tué celle-là, j'aurais tué le premier qui se serait présenté devant moi.

 

On sait que Pierre Le Gall faillit subir lui-même le sort qu'il avait réservé à sa victime,

au moment où il fut ramené à la gendarmerie de Daoulas. 

La population ne dissimulait pas en effet, ses sentiments d'indignation et il s'en fallut de peu qu'un incident se produisit.

 

Pierre Le Gall, menottes aux mains, passa la nuit dans la chambre de sûreté.

À son réveil, il fit preuve encore d'un calme désarmant.

 

Il refusa toute nourriture et déclara qu'il ne voulait point prendre de café.

 

— Quand tu as arrêté la petite Yvette Rochcongar à son retour de l'école, tu lui as fait peur ? dit-on à l'assassin.

— Je ne sais pas... Elle m'a simplement dit : « Alors Pierre, tu te promènes ? »

— Mais encore?

— Je ne sais plus bien ce que j'ai fait, mais elle a ajouté un instant avant que je frappe :

« Je le dirai à papa. »

 

Il est vraisemblable que ce propos a été tenu à la suite d'un geste qui précéda le meurtre.

 

— Après cela, poursuit Pierre Le Gall, j'ai frappé sur sa tête avec ma hache.

Elle est tombée sans crier et je l'ai achevée avec mon couteau.

 

La nuit du jeune assassin avait d'ailleurs été courte, puisque les membres du parquet de Brest n'avaient quitté Daoulas qu'à 4 heures du matin, après s'être rendu au bois du Beuzit,

où le meurtrier avait dormi la veille de son crime ;

au passage à niveau de Kernevezic à la ferme de Kerguélen puis enfin sur les lieux du crime.

 

Dans la matinée d'hier, nous arrivions à la ferme de Kerguélen, exploitée par les époux Rochcongar. ,

Un chemin creux bordé de hauts talus conduit à l'exploitation.

Tout est silencieux dans le petit hameau.

« Le malheur est entré chez nous », dit une vieille femme qui chemine vers le passage à niveau de Kernevezic.

 

La petite victime est étendue sur un lit placé à côté de la haute cheminée.

Mains jointes, elle semble dormir.

Son crâne est dissimulé sous un pansement taché de sang.

 

La défunte est veillée par sa grand'mère, qui pleure sous l'auvent de la grande cheminée.

Tout n'est que silence et résignation.

Une petite fille est là qui dort son dernier sommeil.

La peine de M. et de Mme Rochcongar, si brutalement surpris par le malheur, est impossible à exprimer

— Je n'ai plus maintenant qu'une fille, nous dit M. Rochcongar.

Marie-Nicole, âgée de 18 ans.

Notre première est morte voici douze ans, enlevée par la maladie.

La seconde vient d'être assassinée.

 

— Que pensez-vous de Pierre Le Gall, qui a travaillé dans votre ferme ?

— Je l'avais toujours considéré comme un bon travailleur, et jamais Je n'aurais pensé qu'il fût capable d'accomplir un acte pareil.

Je dois dire la vérité.

En fin septembre, il nous quitta pour aller chez M. Salaün, à Landrévézen où il commit un menu vol et,

depuis, je ne l'avais guère revu.

 

— Vous avait-il paru normal au cours du séjour qu'il fit chez vous ?

 

M. Rochcongar hausse alors les épaules d'un geste las.

— Normal ?

Je ne saurais me prononcer.

Cependant, ce garçon me semblait parfois être accablé par un souci que je ne comprenais pas.

Il restait pendant des heures sans parler...

 

La pensée de M. Rochcongar revient alors à son enfant :

— Ma fille, dit-il, rentrait ici vers 16 h. 30.

Nous savions qu'en général, pour venir de Daoulas, elle faisait route avec Mlle Bizien,

fille du garde-barrière de Kernévézic.

Ne la voyant pas arriver à 17 heures, je suis parti à sa rencontre, puis je suis revenu à la maison.

Le doute angoissant s'imposait de plus en plus à mon esprit.

La nuit tombait.

Je suis alors reparti, eu compagnie de quelques voisins.

Quelques instants plus tard, je découvrais le corps de ma malheureuse petite.

Il me fut, à cet instant, impossible de réaliser toute l'étendue de notre malheur.

 

M. Rochcongar, maîtrisant son émotion, ajoute :

Yvette était une enfant très travailleuse, très courageuse, et ne nous procurait que des satisfactions.

Pourquoi a-t-elle trouvé une fin aussi tragique !

 

M. Gourvès nous confirmait peu après, dans cette opinion :

— Yvette, nous dit-il, prenait son repas de midi chez nous, et nous la considérions comme faisant partie de notre famille.

Quand son déjeuner était terminé, elle ouvrait ses livres de classe, pour mieux apprendre ses leçons.

Aujourd'hui, bien sûr, nous la pleurons tous.

 

À 14 h. 30, les membres du parquet de Brest arrivaient à la gendarmerie de Daoulas.

 

M. Donnart, procureur de la République, était accompagné de M. Lautier, juge d'instruction ;

du capitaine de gendarmerie Meinier ;

de M. Le Gall, greffier ;

du chef de brigade Haudot ;

des gendarmes Rabaud et Laot.

 

Quelques instants plus tard arrivait également le docteur Mignard, médecin légiste.

 

Les membres du parquet procédèrent d'abord à une levée de scellés, en présence de l'inculpé.

On se souvient en effet que la hache et le couteau qui avaient servi au meurtrier pour accomplir son forfait avaient été saisis la veille.

 

Une foule imposante s'était, pendant ce temps, massée devant la gendarmerie.

 

Quand le jeune criminel sortit pour prendre place dans l'auto qui devait l'amener à la ferme de Kerguélen,

un incident, d'ailleurs prévisible, se produisit :

De nombreux cris « À mort ! » furent poussés.

 

Pierre Le Gall, mis en présence de sa victime pour la seconde fois, ne manifesta aucune émotion.

 

Comme on l'interrogeait à nouveau, il répondit ceci :

— Ma hache était bien serrée sous mon veston.

Quand j'ai arrêté la petite, j'ai sorti mon arme et j'ai frappé.

Alors l'enfant est tombée à terre.

— Tu n'as pas de remords ?

— Tout de même, tu as un peu de cœur ?

— Je ne sais pas...

— Enfin, cela ne te fait rien ?

— Je n'y pense même pas !...

 

Ainsi, le mobile qui a poussé Le Gall est toujours inexplicable.

La seule raison qu'il donne est trop simple :

« Il fallait que je tue quelqu'un ».

 

Il est certain que le magistrat instructeur ne se contentera pas de cette explication.

 

Le docteur Mignard procéda, pendant près de deux heures, à l'autopsie de la victime.

Yvette Rochcongar avait été atteinte de quatre coups de couteau à la poitrine et de quatre coups de hache à la tête et au front.

Ces coups avaient été portés avec une violence extrême.

La lame du couteau, longue de 17 centimètres, s'était enfoncée de 14 centimètres

dans la poitrine de la malheureuse enfant.

L'un des coups traversa tout à la fois le cœur et un poumon.

 

Le médecin légiste constata au cours de son examen que la fillette n'avait pas été violentée par son agresseur.

 

De nombreux curieux s'étaient, pendant ce temps, amassés autour de la ferme et commentaient à voix basse la marche de l'enquête.

 

Il fut décidé, à 16 h. 30, que la reconstitution du crime aurait lieu immédiatement.

 

M. Donnart se rendit alors sur les lieux du crime, accompagné de M. Lautier, du capitaine Meinier et de M. Le Gall.

Pierre Le Gall, encadré par deux gendarmes, marchait devant.

 

Tout le drame était écrit sur le sol.

Au milieu du champ gisait le petit cartable de l'écolière, auprès de l'un de ses sabots.

Plus loin, un autre sabot, enfin, près d'une haie, un chausson.

 

Une fois encore, Le Gall expliqua comment il avait commis son crime.

 

— Après avoir frappé pour la première fois, dit-il, j'ai vu que la petite n'était pas morte.

Alors j'ai réfléchi et je me suis dit :

« Si elle reste là, elle souffrira ; si elle revient à elle, je serai dénoncé, puisqu'elle me connaît bien. »

Je me suis mis à genoux et j'ai frappé avec mon couteau.

 

On sait que Pierre Le Gall traîna sa petite victime à travers champ pour la dissimuler sous la haie de bordure.

 

— Et tu l'as posée là délicatement ? Questionne M. Donnart.

— Ma foi oui... Et j'ai cru la voir encore remuer.

Ce n'était que de l'imagination de ma part...

— Et cependant, si elle avait encore bougé ?

— Si elle avait encore bougé ? ...

J'aurais frappé une nouvelle fois.

 

C'est sur cette parole que se termina la reconstitution du crime.

À 17 heures, le meurtrier était reconduit à la gendarmerie de Daoulas, d'où il partait peu après pour être écroué à la prison du Bouguen.

Source : La Dépêche de Brest 10 décembre 1938

 

L'enquête sur le crime de Saint-Urbain va marquer un temps d'arrêt.

Pierre Le Gall a passé hier sa première journée à la prison du Bouguen.

Il sera toutefois prochainement interrogé par M. Lautier, juge d'instruction

 

Le jeune criminel devra alors être assisté d'un défenseur, qui sera sans doute désigné d'office.

 

On a dit que Pierre Le Gall avait acheté, à la veille du crime, dans un grand magasin de la rue de Siam,

la hache et le couteau qui lui servirent à tuer Yvette Rochcongar.

Les conditions dans lesquelles cet achat fut fait, ne présentent qu'un intérêt relatif pour l'enquête,

puisque aussi bien les faits principaux sont reconnus.

Toutefois, dans la journée d'hier, M. Lautier a fait interroger sur commission rogatoire six jeunes vendeuses du magasin en question, qui entendirent les propos, d'ailleurs assez incohérents, tenus par le jeune forcené.

 

Deux jeunes serveuses du bar, la vendeuse de la hache, celle du couteau, celle du foulard qui fut acheté par le criminel et aussi une factrice dont le rayon est situé à la porte de sortie du magasin, ont été entendues.

Leurs déclarations permettent d'établir avec plus de certitude encore que Pierre Le Gall avait,

ainsi que nous le disions hier, prémédité son crime.

 

Ajoutons enfin que les obsèques de la petite Yvette Rochcongar ont eu lieu hier en présence d'une grande affluence.

Excelsior 9 décembre 1938

Source : La Dépêche de Brest 15 décembre 1938

 

On sait dans quelles conditions un jeune dévoyé demeurant à Daoulas, Pierre Le Gall,

avait tué sur le territoire de la commune de Saint-Urbain, une petite écolière, Yvette Rochcongar.

 

Il est impossible de préciser aujourd'hui à quel mobile Pierre Le Gall a obéi au moment

où il commit son effroyable crime.

 

Interrogé par M. Lautier, Juge d'instruction, il déclara avoir eu, d'abord, l'intention de tuer son père.

Pourquoi se trouvait-il alors, dans un champ particulièrement isolé, à plusieurs kilomètres de Daoulas,

sur le chemin de la malheureuse fillette qui devait succomber sous ses coups ?

 

On sait que Pierre Le Gall avait acheté, à la veille de son crime, une hache et un couteau, on sait également aujourd'hui qu'il ne pouvait pas se trouver par hasard là où il était lorsque le meurtre fut commis.

La préméditation est donc d'ors et déjà établie.

 

Reste à savoir si le jeune criminel est en possession de toutes ses facultés mentales.

Un examen ultérieur permettra d'être fixé à ce propos.

 

La petite Yvette Rochcongar fut assassinée dans des conditions particulièrement dramatiques,

ainsi que nous l'avons exposé.

Pierre Le Gall déclara qu'il n'avait commis son crime que parce que la malheureuse fillette lui résistait.

Ceci permettrait d'éclairer le meurtre d'un jour nouveau.

Source : La Dépêche de Brest 16 décembre 1938

 

M. Lautier, juge d'instruction, a entendu, hier après-midi, M. Rochcongar, père de la jeune Yvette,

qui fut tuée dans les conditions que l'on sait par Pierre Le Gall.

 

La préméditation du crime apparaît évidente.

Dès le premier jour on sut, en effet, que le jeune meurtrier avait acheté, dans un grand magasin de la rue de Siam,

les armes qui devaient lui servir pour accomplir son crime.

 

Que s'est-il passé dans l'esprit du meurtrier, entre le moment où il se rendit acquéreur d'une hache et d'un couteau et celui où il assassina la jeune écolière qui, toute confiante, lui dit :

— « Alors, Pierre, tu te promènes ? »

 

Un examen mental, ainsi que nous le disions permettra de savoir si Pierre Le Gall est en possession

de toutes ses facultés.

Nous avons dit que le jeune meurtrier avait voué à son père une haine profonde.

M. Le Gall avait dû, à maintes reprises se montrer sévère à l'égard de ce fils indomptable.

Mais si Pierre Le Gall en voulait véritablement à la vie de son père, pourquoi attendait-il, dans un champ désert,

loin de Daoulas, le passage de la petite écolière?

Cette rencontre tragique ne saurait être portée au compte du hasard.

Il y eut là un acte de volonté de la part du meurtrier.

M. Rochcongar fut longuement interrogé par M. Lautier.

Il déclara, croyons-nous, que Pierre Le Gall, qui fût employé chez lui, au cours de l'été dernier,

lui sembla d'intelligence moyenne.

Lorsqu'il avait abusé de la boisson, il était méchant et dangereux.

Nous avons d'ailleurs rapporté les déclarations que le malheureux père nous fit, à ce sujet, au lendemain du crime.

M. Rochcongar confirma que Pierre Le Gall nourrissait des sentiments de haine à l'égard de son père.

Mais comment établir un lien entre cet état d'esprit et le meurtre de la malheureuse fillette ?

 

L'instruction, que poursuit M. Lautier, sera certainement très délicate.

L'Œuvre - 9 décembre 1838

Source : La Dépêche de Brest 2 mai 1939

 

Assis au banc des accusés, Pierre Le Gall, le précoce assassin de Daoulas, attend d'un air insouciant et détaché l'ouverture de ces débats où il va jouer sa tête.

Il dévisage les nouveaux arrivants sans que son visage se départisse un seul instant de son impassibilité.

 

Il fait songer, au physique, à « Poil de Carotte ».

Mais au moral il est l'antithèse vivante de l'attachant héros de Jules Renard.

M. le maire de Daoulas, qui eut l'occasion de le bien connaître, n'a-t-il pas affirmé au cours de l'information :

« Il a, à peu près, tous les défauts ».

 

Triste référence !

Mais à ce compte on n'est point étonné de voir Le Gall assis à 19 ans devant les magistrats de la Cour, qui se pencheront sur le cas attristant de ce gamin qui a tué bêtement, sournoisement,

lâchement une innocente fillette de 11 ans.

Pour cette dernière journée de la session la Cour s'est réunie sous la présidence de M. Hervieu, conseiller à la Cour d'appel de Rennes, assisté de MM. Le Bourdellès, juge, et Royot de Chaigneau, juge suppléant au tribunal de première instance de Quimper.

 

Le siège du ministère public est occupé par M. Désiry, substitut du procureur de la République.

Greffier, M. Roncin ; huissier, Me Kerloch ; interprète, M. Goulaouic.

 

La défense de l'accusé est assurée par Me Feunteun, avocat au barreau de Brest.

 

Le bâtonnier Le Goc, du barreau de Brest, assisté de Me Quéinnec, avoué, représente la famille Rochcongar, qui s'est constituée partie civile.

 

M. Roncin, greffier, donne lecture de l'arrêt de renvoi devant la Cour et de l'acte d'accusation.

Dans la soirée du 7 décembre 1938, Le Gall Pierre, âgé de 18 ans, se présentait à la gendarmerie de Daoulas et déclarait qu'il venait de tuer une fillette dans un champ.

 

L'enquête et les déclarations du meurtrier au cours de l'instruction permirent d'établir qu'il avait commis ce crime dans les circonstances suivantes :

 

Le Gall, précédemment engagé dans la marine, avait été congédié en mars 1938 à la suite d'un vol.

Son père, domicilié à Daoulas, refusa de le recevoir et le maire de cette commune le fit placer dans une ferme de la région.

Il travailla successivement chez le sieur Rochcongar, domicilié à Saint-Urbain, puis chez un fermier de Dirinon qu'il quitta fin de novembre.

Il vécut ainsi pendant quelques jours, sans domicile fixe et couchant dans les bois, puis il obtint, sous un prétexte, une avance de 300 francs du maire de Daoulas et se rendit à Brest le 5 décembre.

 

Dans cette ville il s'enivra dans divers cafés, se présenta le 6 décembre au magasin « Monoprix », où il fit l'achat d'une hache et où il raconta à plusieurs vendeuses qu'il voulait se servir de cet instrument pour tuer son père, car ce dernier le rendait malheureux.

Il tint des propos analogues au « Bar Parisien » et fut arrêté sur la voie publique dans l'après-midi du même jour, en raison de son état d'ivresse manifeste.

 

Relâché dans la matinée du 7 décembre, il acheta un couteau au magasin « Monoprix » avant de prendre le car de Daoulas.

Toutefois, craignant d'être rencontré par le maire de cette localité et d'avoir à lui fournir des explications sur l'emploi de la somme prêtée, Le Gall descendit à Loperhet.

Dans un bois il mangea quelques provisions achetées à Brest, puis il partit à travers champs, dans la direction de Daoulas pour, dit-il, y tuer son père avec les armes qu'il s'était procurées.

 

Cependant en arrivant à proximité du village de Kerguélen, en Saint-Urbain, il pensa que la jeune Yvette Rochcongar, âgée de 11 ans, fille de son ancien patron, allait bientôt rentrer de l'école.

Il résolut de tenter d'avoir avec elle des relations coupables et de la tuer si elle criait.

C'est du moins ce qui résulte d'aveux sur lesquels l'inculpé est revenu, au moins en ce qui concerne ce dernier point.

Le Gall se porta à la rencontre de l'enfant.

Celle-ci le reconnut et lui demanda :

« Tu te promènes ? ».

Le Jeune homme tira alors la fillette par le bras et essaya de l'entraîner.

Comme elle criait et appelait sa mère, il saisit avec sa main droite restée libre, le manche de la hache qu'il tenait serrée entre son veston et son pull-over et porta un coup sur le front de la jeune Rochcongar, avec la partie de l'instrument formant marteau.

La victime tomba à terre, étourdie par le choc, mais vivante, car elle remuait encore les yeux et la mâchoire.

Son agresseur l'observa pendant quelques minutes, se demandant s'il devait l'achever ;

craignant les révélations de l'enfant, il se pencha sur elle, prit son couteau et lui en porta plusieurs coups à la poitrine.

Puis, se relevant, il lui asséna un dernier coup de hache sur la tête.

 

L'assassin traîna alors le corps dans un fossé, s'écarta un peu et observa sa victime pendant quelques instants.

Croyant qu'elle bougeait encore, il alla reprendre ses armes et revint sur ses pas, avec l'intention de l'achever,

mais il constata que la fillette restait immobile et jugea inutile de la frapper à nouveau.

 

Le Gall repartit à Daoulas après avoir jeté son couteau et sa hache dans le fossé du champ ;

en cours de route, il lava ses mains tachées de sang.

Il alla ensuite consommer dans un débit et raconta à plusieurs personnes

« qu'il venait de commettre un crime, mais qu'il trouverait bien un médecin pour dire qu'il était fou ».

Après avoir fait ses adieux, il se constitua prisonnier à la gendarmerie.

Toutefois, il ne dit pas toute la vérité aux gendarmes, déclarant qu'il était « neurasthénique » et qu'il était parti à Brest avec l'intention de tuer quelqu'un, n'importe qui.

Devant les gendarmes, et devant le magistrat instructeur il affirma en outre qu'il n'avait aucune intention immorale à l'égard de la jeune Yvette Rochcongar.

Cependant, conduit sur les lieux du crime, il perdit son assurance et passa des aveux complets, reconnaissant avoir abordé l'enfant dans l'intention d'abuser d'elle.

L'autopsie pratiquée par le docteur Mignard, médecin légiste, permit d'établir que les plaies de la tête n'étaient pas suffisantes pour amener une mort certaine, bien que l'une d'elles ait provoqué une fracture du crâne.

La mort avait été déterminée par les coups de couteau au cœur et à l'aorte ;

le meurtrier s'était acharné sur sa victime et avait enfoncé à quatre reprises dans sa poitrine, jusqu'à la garde,

un couteau à lame effilée, longue de 17 centimètres.

 

La Jeune Yvette Rochcongar n'avait subi aucune violence d'ordre sexuel.

 

Au cours de l'information, Le Gall reconnut que le 1er décembre 1938, peu avant les faits, il avait attaqué une jeune fille de Dirinon, Jeanne Le Bot, âgée de 14 ans, dans l'intention de la violer.

Après l'avoir guettée, alors qu'elle gardait ses vaches dans un champ, Le Gall l'avait abordée au moment où elle rentrait à la ferme avec son troupeau.

Il avait marché à sa hauteur dans le chemin, pendant une vingtaine de mètres, puis l'avait saisie par les épaules avec l'intention de la jeter à terre et de la violer.

La Jeune Le Bot avait crié et était parvenue d'un effort à se dégager de l'étreinte de son agresseur qui, voyant son coup manqué, prit la fuite.

Les cris poussés par la jeune Jeanne Le Bot avaient du reste étaient entendus par sa sœur, qui se trouvait dans un champ voisin.

 

Examiné au point de vue mental par M. le docteur Lagriffe, le praticien a constaté chez l'accusé des lacunes du sens moral qui, si elles atténuent sa responsabilité, ne la suppriment pas.

 

Le Gall est représenté comme un individu Intelligent, ayant laissé à l'école des pupilles de la marine le souvenir d'un élève supérieur à la moyenne.

Il passe pour être sournois, indiscipliné, paresseux et incapable de se soumettre à toute autorité.

 

En conséquence est accusé Pierre-François-Marie Le Gall :

 

1° D'avoir, sur le territoire de la commune de Dirinon, le 1er décembre 1938, tenté de commettre le crime de viol ;

sur la personne de Marie-Jeanne Le Bot, laquelle tentative, manifestée par un commencement d'exécution,

n'a été suspendue ou n'a manqué son effet que par les circonstances indépendantes de la volonté

du dit Pierre Le Gall, son auteur ;

avec cette circonstance que la dite Marie-Jeanne Le Bot était alors âgée de moins de 15 ans accomplis.

 

2° D'avoir, à Saint-Urbain, le 7 décembre 1938, tenté de commettre le crime de viol sur la personne

de Yvette Rochcongar, laquelle tentative, manifestée par un commencement d'exécution, n'a été suspendue ou n'a manqué son effet que par des circonstances indépendantes de la volonté du dit Pierre Le Gall, son auteur ;

avec cette circonstance que la dite Yvette Rochcongar était alors âgée de moins de 15 ans accomplis.

 

3° D'avoir, sur le territoire de la commune de Saint-Urbain, le 7 décembre 1938, volontairement donné la mort à Yvette Rochcongar, avec cette circonstance que le dit homicide volontaire a suivi le crime de tentative de viol

ci-dessus spécifié, commis sur la même Yvette Rochcongar.

 

Pierre Le Gall est né à Loperhet le 10 janvier 1920, second fils d'une famille de trois enfants,

il fut élève à l'école communale.

 

Entré à l'école des pupilles de la marine de la Villeneuve, il s'y comporta bien.

Puis il fut affecté à l'école des mousses, à bord de l’Armorique.

C'est à ce moment qu'il change de conduite et que se manifestent ses mauvais penchants.

Il fait une première fugue de trois jours et son père doit le reconduire à bord.

Puis sa conduite empire.

Semoncé par le commandant de l'école des mousses il lui répond :

« Je ne veux pas commander, mais je ne veux pas non plus être commandé. »

 

La présence d'un tel élève est incompatible avec les règles de la discipline qui est imposée à bord de l’Armorique.

Le Gall est congédié.

 

Il va devenir ouvrier agricole, occupant différents emplois et demeurant peu de temps dans chaque.

 

Sur les instances des siens et de personnes de son entourage,

il souscrit un engagement de cinq années dans la marine.

Il commet un vol à bord de son bâtiment, puis un autre à Toulon et son engagement est cassé.

 

Il revient à Daoulas et sa présence se manifeste aussitôt.

Il pénètre de nuit chez un boucher et, après avoir brisé une vitrée, saisit un gigot et un morceau de bœuf qu'il jette ensuite dans un ruisseau voisin.

 

Le jour de la communion de son jeune frère,

il insulte au cours du repas son père, qui le met à la porte de la maison familiale.

 

Il cherche à s'engager dans la Légion étrangère, mais son jeune âge ne lui permet de le faire.

 

C'est à ce moment, au printemps de 1938, qu'il rentre au service de M. Rochcongar, cultivateur à Saint-Urbain.

Doux et tranquille, nous dit-on, mais sournois, quand il est à jeun ;

il devient méchant et dangereux quand il a bu.

Et à ce moment il exprime son ressentiment vis-à-vis de son père.

 

Mon père m'a rossé, dit-il, mais je me vengerai.

 

M. Rochcongar, heureux de s'en débarrasser, le congédie un jour où Le Gall lui exprime l'intention de s'en aller.

Puis il passe au service d'un autre employeur de Dirinon qui le garde jusqu'à fin novembre 1938.

 

À ce moment, le domestique vient annoncer à M. le maire de Daoulas

qu'il va travailler sur la voie ferrée de Daoulas à Hanvec.

Se trouvant sans ressources, il demande une avance de 300 francs pour au restaurant d'Hanvec où il va prendre pension et M. le maire de Daoulas lui donne satisfaction.

 

Muni cet argent, Le Gall prend une direction opposée à celle d’Hanvec.

C'est à Brest qu'il vient et achète la hachette et le couteau avec lesquels il a commis son crime.

 

Son forfait accompli, il jette sa hache et son couteau dans un fossé et va se laver les mains sous le viaduc de Daoulas.

 

Le président s'étonne à l’énumération des faits horribles et constate :

Il est rare de trouver un criminel aussi jeune, aussi endurci dans le mal que vous.

Vous avez dit qu'il vous importait peu d'aller à Cayenne.

Savez-vous que vous risquez la peine de mort ?

 

Le Gall, debout, baisse la tête sans répondre.

Pas un muscle de son visage ne bouge.

 

« Répondez », insiste le président.

D'une voix faible, en se redressant à peine, il dit :

« Ce sera plus vite fait. »

 

Le président jette un dernier regard sur la vie de l'assassin,

sur celle de sa famille et sur les répercussions de l’horrible forfait.

 

« Vous avez poussé votre père au suicide.

Il s'est tué.

Voilà une victime de plus à votre charge. »

 

L'accusé ne bronche pas.

Un mouvement de désapprobation monte de l’assemblée, étonnée par tant de cruauté et de cynisme.

 

« Regrettez-vous ce que vous avez fait ? » demande le président en terminant.

 

« Je regrette, dit-il sans grande conviction, pour les parents de la petite et pour les miens. »

 

Ce sont les seules paroles dévoilant un peu d'humanité, qui sortiront de la bouche du sinistre adolescent

au cours des débats.

 

On entend le premier témoin, M Jean-Marie Rochcongar, âgé de 54 ans, cultivateur à Saint-Urbain

père de la malheureuse petite Yvette Rochcongar

 

Le témoin donne son opinion sur Le Gall :

 

« Un individu sournois, dangereux quand il a bu.

Il en voulait toujours à son père.

Un jour il a quitté la maison en aiguisant son couteau pour le tuer. »

 

Le témoin rapporte les pénibles évènements de cette soirée du 7 décembre et, en particulier,

la découverte du cadavre, martyrisé, de sa fille.

 

Le bâtonnier Le Goc demande qu'il lui soit décerné acte de sa constitution de partie civile,

au nom de la famille Rochcongar.

 

Le second témoin est le maréchal des logis-chef Jean Le Quéré, chef de la brigade de gendarmerie de Daoulas.

Il vient relater les faits qui furent portés à sa connaissance, dans la soirée du 7 décembre.

 

« Vous voyez bien, chef, dit-il à l'enquêteur, que je n'ai pas peur et que je n'ai pas la tremblote. »

 

Il ajouta qu'il ne craignait point d'aller à Cayenne et, pour expliquer son crime, il dit :

« Il fallait que je tue quelqu'un. Mon père ou un autre ».

Mme Olivier, vendeuse aux magasins « Monoprix », vit venir à son rayon, dans la journée du 6 décembre

et la matinée du 7, le jeune dévoyé, qui demanda le rayon d'armurerie et annonça au témoin qu'il voulait tuer son père qui le rendait malheureux. .

 

Puis Le Gall annonça qu'on allait entendre parler de lui dans les journaux.

Et les vendeuses ayant annoncé qu'elles informeraient la police, Le Gall se mit à pleurer et dit qu'il n’en ferait rien.

 

La déposition de Mlle Francine Choquer, vendeuse au même magasin, est analogue à celle de sa camarade de travail.

 

C'est ensuite à M. Isidore Salaün, commerçant à Daoulas, de témoigner.

Son forfait accompli, Le Gall vint au débit de M. Salaün et, regardant l'heure, il proclama :

« Depuis 2 heures. Je suis un assassin, j'ai tué une bonne femme. »

 

On ne le prit pas au sérieux, tout d'abord. Mais il insista.

 

« Ce n'est pas ma faute, Je suis malade.

J'ai toujours quelque chose dans ma tête qui bourdonne et qui me dit : Tue, tue... ».

 

Et le jeune criminel quitta le débit pour dire au revoir à sa mère, revint au café, puis annonça qu'il allait à la gendarmerie.

 

M. Pierre Voisin, électricien à Daoulas, considère Le Gall comme un « fainéant, un sournois, qui a toutes facultés ».

 

Il suivit Le Gall dans cette soirée et l'entendit dire :

« Je ne suis pas responsable, je trouverai bien un médecin pour dire je suis fou. »

 

M. Jean Maguet, mécanicien à Daoulas, accompagna les gendarmes sur les lieux du crime et entendit les mêmes propos que M. Voisin.

 

La petite Jeanne Le Bot, âgée de 14 ans, de Dirinon, qui gardait les vaches dans un champ,

vit Le Gall  paraître à la barrière et qui semblait la guetter.

Au moment d'emmener les bêtes, elle remarqua qu'elle suivie par le jeune homme, qui vint à sa hauteur et, au bout de quelques mètres, lui mit les mains sur les épaules et tenta de la bousculer pour la violer.

Mais la jeune fille poussa des cris et Le Gall pris de peur, s'enfuit sans mettre ses projets à exécution.

 

Mlle Anne-Marie Le Bot, cultivatrice à Dirinon, entendit les appels de sa sœur et se porta à son secours.

 

M. François Le Bot, cultivateur à Dirinon, apprit de la bouche de sa fille, le lendemain du meurtre de la petite Rochcongar, que le jeune criminel avait tenté quelques jours plus tôt de la violenter.

 

M. le docteur Mignard, médecin légiste, à Brest, fut chargé par le parquet de pratiquer l’autopsie du cadavre

de la petite victime.

Celle-ci avait perdu beaucoup de sang.

 

L’enfant avait deux blessures au crâne dont, l’une au sommet était aggravée par une fracture qui descendait sur l’arrière et le côté de la tête.

Il releva quatre plaies à la poitrine de la fillette, dont l’une qui se prolongeait à travers le cœur avait occasionné une abondante hémorragie.

 

Aucune trace de viol.

 

Le docteur Lagriffe médecin aliéniste à Quimper a examiné Le Gall.

 

Au point de vue physique, rien

Au point de vue mental, rien, si ce n’est l’existance de lacune du sens affectif et du sens moral :

Il n’aime personne, si ce n’est un peu sa mère et son frère.

Il conclue à une légère atténuation de sa responsabilité.

 

Le ministère public donne lecture de la déposition de M. le docteur Castel, de Daoulas, actuellement mobilisé.

Le témoin a employé à son service le père de l’assassin.

« Pierre Le Gall avait tout ce qu’il fallait pour réussir, écrit-il. »

« J’ai vu Le Gall après son crime ; j’ai été étonné de son cynisme. »

 

Le dernier témoin entendu est M. Danguy des Déserts, maire de Daoulas.

Il rappelle qu’il fut chargé d’exercer, vis-à-vis du jeune homme, le régime de la liberté surveillée.

Il donne des renseignements sur la moralité du fils et sur la famille Le Gall.

 

Le bâtonnier Le Goc, du barreau de Brest, se présente pour défendre la famille Rochcongar si cruellement bouleversée par le crime dont fut victime l’un de ses membres.

 

Il retrace la vie paisible de cette famille de braves cultivateurs, qui employa dans l’été qui précéda l’assassinat, comme domestique de ferme, Pierre Le Gall.

Et il en vient à évoquer les circonstances de ce crime crapuleux et horrible.

 

« Cet homme, ce monstre, n’est-il pas fou ?

On a parlé de lacune du sens moral :

Mais y a-t-il un assassin qui n’ai point le sens moral perverti ?

Sa responsabilité est entière.

Son attitude à l'audience a été cynique, comme elle l'a toujours été depuis le 7 décembre. »

 

Et le bâtonnier Le Goc est sûr que les jurés n'admettront aucune excuse et puniront Le Gall comme il le mérite.

 

« Le Gall, proclame l'avocat général, l'heure est venue de rendre des comptes ».

 

Et il s'étonne que le petit élève de l'école des pupilles de la marine soit venu échouer sur les bancs des assises.

À la Villeneuve, sur l’Armorique, Le Gall se montra indiscipliné et le ministère public retrace sa vie jusqu'au mois de décembre 1938.

À ce moment, constate-t-il, le petit gars de la marine est bien oublié.

 

Puis c'est l'évocation des crimes, le rappel de cette tragique soirée du 7 décembre que l'avocat général retrace d'une façon émouvante.

 

Le ministère public demande aux jurés d’accomplir le geste de courage et de défense sociale qui s’impose :

Débarrasser la société d’un homme qui n’est plus digne de vivre parmi ses semblables.

 

Me Feunteun, avocat au barreau de Quimper, ne se dissimule pas l'importance de la tâche qui lui incombe.

Sans nul doute Le Gall mérite une peine sévère, mais jusqu'à quel point peut aller sa responsabilité.

 

Le défenseur réfute la première accusation portée contre Le Gall :

La tentative de viol sur la personne de la petite Le Bot qu’il trouve insuffisamment caractérisée.

 

S’attachant à la formation du jeune criminel, Me Feunteun critique l’attitude du père qui se montra injuste et dur envers son fils.

La conduite du jeune homme n’est pas celle d’un individu parfaitement normal ;

il avoue tout ce que l’on veut, il vole sans savoir pourquoi, sans besoins, sans profit pour lui.

 

« Vous prononcerez certainement une peine contre Le Gall, mais je vous demande de ne pas prononcer celle de mort.

En repoussant les conclusions de la partie civile et du ministère public, vous ferez quand œuvre de justice. »

 

Le président donne lecture des questions qui vont être posées aux jurés

et ces derniers se retirent dans leur salle de délibérations.

 

Les jurés rapportent une réponse négative aux deux questions concernant les tentatives de viol.

 

Mais ils répondent « oui » pour l'accusation de crime.

 

Le Gall est condamné aux travaux forcés à perpétuité.

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Dernière mise à jour - Décembre 2021