Fenêtres sur le passé

1929

Un conflit à Ouessant

entre

le médecin et la sœur pharmacienne

Source : La Dépêche de Brest 3 décembre 1929

 

M. Picherit, officier de santé, exerce, depuis quatre ans, les fonctions de médecin à Ouessant.

Fonctions pénibles, si l’on en juge par le nombre de ceux qui depuis 1888,

précédèrent M. Picherit dans ses attributions ;

depuis cette date, pas moins de soixante-dix titulaires de ce poste figurent sur les registres de la préfecture,

de Quimper, chargée de ce recrutement.

M. Picherit, qui est âgé de 69 ans, vient d'être l'objet d'une manifestation d'hostilité de la part des îliens.

 

C'était mardi dernier, 20 novembre.

Sortant du cabinet, du juge de paix d'Ouessant où l'avait amené l'affaire qui nous détaillerons tout à l'heure,

le médecin de l'île se vit soudain entouré par bon nombre de femmes qui l'accueillirent aux cris de :

« Vivent les sœurs ! Démission ! À bas les étrangers ! »

 

Non sans peine, M. Picherit put se frayer passage et regagner son domicile,

 

II devait déclarer par la suite que le recteur, accompagné d'un vicaire, se trouvait à la tête des manifestants.

 

Cette manifestation devait avoir une suite :

Avant-hier, dimanche, le maire et la moitié du Conseil municipal démissionnèrent.

Pierre Toulgouat 1901-1992

île d'Ouessant 1938

Ouessant dispose d'un médecin, auquel le département assure un traitement.

Elle dispose aussi d'une pharmacie confiée aux soins de sœur Agnès,

une religieuse dont la communauté de l'ordre da la Sagesse a, depuis soixante années, des représentantes dans l'île.

 

Le médecin a, tout naturellement, le contrôle de la pharmacie, contrôle dont un arrêté préfectoral d'avril dernier détermina strictement les conditions.

 

Or, récemment, M. Picherit saisissait le parquet brestois d'une plainte.

Il accusait la sœur Agnès d'avoir délivré à un malade des médicaments non conformes à ses ordonnances.

 

Sur commission rogatoire, le juge de paix de l'île entendit le médecin.

Celui-ci précisa les faits, attribuant la conduite de la sœur pharmacienne à ce qu'elle recevait à la fois des ordres de lui-même et de sa propre supérieure.

Les ordres étaient parfois contradictoires.

 

Le magistrat entendit, des habitants de l'île.

Ceux-ci furent unanimes à reconnaître le zèle bienveillant de sœur Agnès et certains accusèrent M. Picherit de chercher à faire retirer aux religieuses la gérance de la pharmacie.

 

Surviennent alors la manifestation de mardi dernier et la démission partielle des édiles ouessantins.

Source : La Dépêche de Brest 5 décembre 1929

 

Toutes les conversations roulent ici sur le différend existant entre M. Picherit, médecin de l'île,

et les sœurs de la Sagesse, chargées de gérer la pharmacie municipale.

On parle aussi de la démission du maire et de la moitié de son Conseil,

car l'opinion publique veut que les deux incidents soient liés.

 

Nous avons pu voir, à tour de rôle, les diverses personnes mêlées à cette histoire peu banale,

comme seul pouvait en susciter le particularisme marqué d'Ouessant.

À tout seigneur...

Notre première visite est pour M. Stéphan, maire d'Ouessant.

 

Démissionnaire depuis dimanche, il n'en continue pas moins à s'occuper des intérêts de la commune.

Nous le trouvons à la poste, où il vient prendre un volumineux courrier amené le matin même par l' « Enez Eussa ».

 

— Accompagnez-moi à la mairie, nous dit-il ;

je suis heureux de vous voir, car une mise au point s'impose. »

 

Nous voici dans la maison commune.

 

— Prenez connaissance de ceci. »

 

M. Stéphan nous tend la lettre qu'il adresse au préfet du Finistère pour l'aviser de sa démission

et de celle de dix conseillers municipaux.

 

— Vous le voyez, nous déclare-t-il.

C'est ma santé qui m'a conduit à démissionner.

Ma vue est très fatiguée et mon médecin traitant m'ordonne le repos absolu,

me recommande d'éviter tout tracas, tout souci.

« Or, à la mairie, je fais tout par moi-même et ce n'est pas une sinécure, croyez-le bien. »

 

— Votre démission n'est donc pas une conséquence du conflit entre le docteur Picherit et sœur Sainte-Agnès,

la gérante de la pharmacie ?

 

M. Stéphan hésite..., puis nous répond:

 

— Non, il n'en est rien...

Je vous avouerai cependant que j'ai profité, comme je l'avais projeté,

de la première occasion pour quitter mes fonctions.

Quelqu'un m'ayant dit que j'étais trop faible de caractère, que je n'avais pas l'étoffe d'un maire,

j'ai pris la détermination que vous connaissez.

 

— Mais ce « quelqu'un »?

— Je préfère ne pas vous le nommer.

 

— Cette appréciation qu'il vous donna, ce fut à l'occasion de l'affaire de la pharmacie ?

 

M. Stéphan ne répond mot, semblant ainsi consentir à cette interprétation. 

Toujours est-il que le voilà démissionnaire et pas disposé à revenir sur sa décision.

Il n'en est pas de même de la plupart des conseillers démissionnaires.

 

Lors de la séance de dimanche, le maire ayant déclaré quitter sa charge, invoquant, outre des raisons de santé, cette appréciation portée sur lui par ce «  quelqu'un » qu'il ne désigna pas autrement devant ses collaborateurs,

le conseiller Jacques Bertholet prit la parole :

 

— Je suis venu à la mairie avec Stéphan ; je la quitterai avec lui ; je démissionne. »

 

Et neuf autres conseillers suivirent son exemple :

François Noret, Louis Tual, de Poul-al-Lan ; Victor Miniou, Jean-Louis Gain, Louis Tual, de Pen-ar-Lan ;

Jean-Louis Jézéquel, Paul Jézéquel, Jean-Marie Lannuzel et Michel Casseau.

 

Cette démission collective, dûment portée au procès-verbal de la séance,

fut contresignée sans hésitation par tous les intéressés.

D'un Conseil de 21 membres, il ne restait plus que 10 édiles.

 

Mais, dès le lendemain, plusieurs démissionnaires revenaient sur leur décision, à tel point qu'à l'heure où nous écrivons ces lignes, MM. Bertholet, Jean-Louis Gain, Louis Tual, de Pen-ar-Lan, et Victor Miniou, demeurent seuls à suivre l'exemple du maire.

Justement, comme nous nous trouvions à la mairie, l'un des démissionnaires vint aviser le maire qu'il changeait d'avis.

Nous l'interrogeâmes sur ce changement d'attitude.

 

— Vous avez démissionné dimanche, vous avez signé le procès-verbal de la séance.

Vous aviez vos raisons pour cela ?

— Je ne sais pas... Je le regrette aujourd'hui...

Et puis, il faut avant tout chercher l'intérêt de la commune. »

 

Sur ces vagues explications, le conseiller Lannuzel nous quitta.

Nous allions peu après le voir réapparaître avec quatre collègues.

 

La plus forte carrure des cinq s'approcha de la table du maire et lui tendit un papier, lui disant :

— Mets-nous un cachet là-dessus ! »

C'était une lettre avisant le préfet que six conseillers ouessantins entendaient garder un siège momentanément abandonné.

 

M. Stéphan refusa d'enjoliver ce document de son sceau et, prudemment,

fait disparaître son cachet dans une poche !

Un groupe de maisonnettes à l'endroit où Lampaul escalade le plat/eau du Créach.

Une cornette parmi des bocaux,

 

— Sœur Sainte Agnès ?

— C'est moi.

 

Et la petite sœur va bien vite chercher la supérieure, la mère Saint Albert.

 

— Nous sommes très inquiètes, nous déclare cette dernière.

Établie dans l'île depuis 1868, ma communauté s'y occupa, d'abord d'enseignement et de toutes les œuvres de charité de l'île.

Puis les temps changèrent et nos occupations — nous sommes quatre — se bornent maintenant au service du dispensaire antituberculeux et à la gérance de cette pharmacie, dont sœur Sainte Agnès est spécialement chargée.

 

« On nous veut du mal, on nous accuse de bien des vilenies...

À tort, croyez-le. »

 

— Mais M. Picherit s'est surtout plaint de malfaçon dans l'exécution de ses ordonnances ?

 

Sœur Sainte Agnès nous répondra elle-même :

— Il s'agit d'un cachet... Un oubli de ma part...

 

Et la supérieure ajoute :

— Nous avons l'habitude de faire notre devoir.

M. Bossennec, curé-doyen d'Ouessant, ex-aumônier de la marine, décoré de la Légion d'honneur,

nous reçoit peu après.

 

— Depuis longtemps, nous dit-il, sœur Saint Albert m'avait mis au courant des méchancetés dont elle était l'objet, elle et ses compagnes, au sujet de la pharmacie municipale.

 

« Je m'étais contenté, jusqu'ici, de lui répondre :

« Souffrez ! Vous êtes en ce monde pour cela. »

Mais quand il s'est agi de poursuites, quand Sainte Agnès a été convoquée chez le juge de paix. 

J'ai aussitôt décidé d'être auprès d'elle dans le prétoire et, dimanche, 

'ai convié mes fidèles à m'accompagner pour marquer leur attachement pour nos chères sœurs.

« Vous savez ce que fut cette manifestation. »

Il est tard quand nous trouvons le docteur Picherit, qui rentre d'une longue tournée dans l'île.

 

— On veut faire une question politico-religieuse de ce qui n'est qu'une simple affaire administrative.

« Je me suis plaint de la façon dont la pharmacie communale, gérée par les sœurs de la Sagesse, exécutait mes ordonnances.

 

« Chargé de contrôler ce service qui fonctionne à Ouessant selon un accommodement à la loi régissant la matière — accommodement inspiré des conditions particulières à l'île — pouvais-je admettre que sous ma responsabilité fussent commises des fautes visées par le code pénal ?

 

« On prétend que je manœuvre peur disposer de la pharmacie de l’île, en la faisant confisquer aux sœurs.

C'est faux.

Il ne dépend que de moi, il n'a jamais dépendu que de moi, de disposer du jour au lendemain d'une pharmacie dans cette commune, l'absence d'un pharmacien diplômé permettant au médecin — et à lui seul — de se substituer à celui-ci.

 

« La loi est formelle sur ce point.

J'aurais pu en profiter, obtenant ainsi le résultat que l'on supposa désiré par moi.

Je ne l'ai pas fait ;

mieux que cela ;

j'ai décliné la proposition officielle qui m'en était faite, estimant que mes occupations de médecin, des courses effectuées sans autre moyen de locomotion possible que mes jambes, me prenaient trop de temps pour que je puisse assurer convenablement le service d'une pharmacie.

« J'ajouterai qu'avant mon arrivée dans l'île, une enquête du service, du contrôle départemental avait révélé au préfet des irrégularités dans le fonctionnement de la pharmacie, ce qui entraîna des instructions venues de Quimper,

en date du 30 octobre 1926, et, par la suite, une délibération du conseil d'administration du bureau de bienfaisance, spécifiant les conditions pars lesquelles sœur Sainte Agnès serait mon auxiliaire.

Cet accommodement fut pris et approuvé en avril dernier, mais en pure perte.

 

« Vous avez rappelé que depuis 1888, soixante-six médecins se sont succédé dans mes fonctions actuelles.

Une année, on en vit même sept arriver, puis repartir.

Les conditions de gestion de la pharmacie furent pour beaucoup là-dedans ;

je n'ai donc rien crié, rien innové, osant toutefois soulever un conflit que mes prédécesseurs préférèrent éviter. »

Voici le texte de la plainte, en date du 21 octobre 1929, déposée par M. Picherit :

 

Monsieur le procureur.

À la suite de sa visite à Ouessant en 1926, M. le contrôleur départemental signala à M. le préfet du Finistère l'illégalité du fonctionnement de la pharmacie de l'île.

Aussi, ce haut magistrat adressa-t-elle, le 30 octobre 1926, à la mairie d'Ouessant, des instructions précises déterminant le rôle de chacun et confirmant l'entière responsabilité du médecin dans la gestion technique et commerciale de cet établissement.

 

Ces instructions demeurèrent sans effet.

En juillet 1926, M. le pharmacien inspecteur constatant les mêmes Irrégularités, obtint du maire et des religieuses la promesse de se conformer dorénavant aux prescriptions d« la loi.

 

Aucun changement n'eut lieu.

 

Enfin, à la suite de plusieurs rapports lui signalant des actes répréhensibles et même délictueux, accomplis à mon insu et sous ma responsabilité ; M. le préfet délégua le docteur Tucet, inspecteur de l'hygiène, et deux pharmaciens, qui procédèrent à l'inventaire le 18 avril 1929.

 

Après quoi, en présence des membres de la Commission administrative du bureau de bienfaisance et des religieuses, lecture fut faite de l'instruction préfectorale du 30 octobre 1026 et une rédaction sommaire en fut signée pour engagement de tous les membres présents.

 

En voici le résultat:

 

Le 7 Juin 1929, ma première lettre de commande fut ouverte et l'enveloppe changée portait une adresse différente.

Quelques jours plus tard, la caisse fut enlevée à mon insu de la pharmacie, portée à la communauté, et depuis cette date, les sœurs se refusent à toute comptabilité.

 

Depuis quelques semaines, la préparation des médicaments est sabotée, malgré mes observations réitérées.

Aussi, mettant au second plan les craintes au sujet de ma responsabilité, pour considérer seulement celle que m'inspire la sécurité de mes malades, j'ai l'honneur :

 

1° De vous adresser comme preuve de la véracité de mes accusations l'ordonnance que j'ai prescrite ce jour même à M. Jacques Tual, marin, à la Croix-Rouge d'Ouessant, et les cachets qui furent fournis à ce malade ;

 

2° Et de porter, plainte contre la sœur (Agnès, mon auxiliaire, et ses complices, s'il en existe, pour abus de confiance, fraude, malfaçon, exagération du prix réclamé et exercice illégal de la pharmacie.

 

Je me réserve la faculté de me porter partie civile au moment opportun.

© 2018 Patrick Milan. Créé avec Wix.com
 

Dernière mise à jour - Décembre 2021