Fenêtres sur le passé

1924

Les romans d'Ouessant

 

Source : La Dépêche de Brest 23 janvier 1924

 

Auteur : Charles Chassé

 

Dans la dédicace à Mme André Bénac* que M. Anatole Le Braz mit

au « Sang de la Sirène » lorsqu'en 1901 il publia en librairie

son magnifique roman ouessantin, le grand écrivain breton avoue qu'un des compliments qui lui est allé le plus droit au cœur est celui que M. Gaston Deschamps aurait recueilli des lèvres d'une mondaine :

« Cet homme a le sens de la mer. »

Charles Chassé

S'il faut, vraiment — et, je le crois — le sens de la mer pour écrire un beau livre sur Ouessant, M. André Savignon était, à ce point de vue, bien qualifié, pour faire de île d'Ouessant le décor de ses ouvrages, j'oserais presque écrire que,

plus encore qu'Anatole Le Braz, il a le sens de la mer ;

et je n'ai garde pour cela d'oublier les étonnantes marines dont, en vers comme en prose, Le Braz nous a comblés ; mais la mer, chez Le Braz, existe surtout en fonction de la terre ;

ce sont les côtes qu'il a le mieux décrites et la mer telle qu'on la voit des côtes ou bien ces grands estuaires,

si particuliers à notre province, qui, aux heures du flux, apportent l'océan jusqu'au cœur du pays :

 

Et la vieille ville assoupie,

Tréguier, Pontrieux ou Quimper

Tressaille comme, si la vie

Montait en elle avec la mer

 

Il y a dans Le Braz, trop d'humanité et trop d'humanisme pour que, même quand il regarde la mer,

il ne songe pas toujours amicalement à l'homme.

Rien chez lui du ricanement sauvage d'un Byron qui se réjouit quand, en un sursaut anarchique, la mer engloutit, l'homme qui a cru, un moment, la dompter ;

je crois qu'il ne s'est jamais surpris à goûter cette joie romantique de prendre contre l'homme le parti de l'Océan.

Et pourtant, n'est-ce pas là le sens intégral de la mer, que de se fondre tellement avec elle qu'on partage ses fureurs

et sa soif de destruction ?

Ce sens intégral de la mer, il existe dans le dernier livre de M. André Savignon,

« Le secret des Eaux » qui vient, de paraître chez Calmann-Lévy, et d'une façon plus éclatante encore que dans ses « Filles de la pluie » (Grasset, éditeur), qui en 1912,

lui valut le Prix Goncourt.

« Les Filles de la Pluie », en effet, était un recueil de nouvelles se déroulant

presque complètement sur le sol d'Ouessant ;

la mer naturellement y était toujours présente, mais elle était vue de la terre.

Cette fois, c'est à peine si l’île apparaît :

c'est sur la mer que se joue presque tout le drame.

 

Sans répit, c'est la lutte entre l'homme et les forces coalisées contre lui :

des forces qui, d'ailleurs, ne sont pas seulement les flots ou le vent ;

c’est la lutte aussi contre la chance, contre les craquements des palans,

André Savignon

peut-être trop faibles pour supporter le poids énorme des masses métalliques que hissent quelques matelots arcboutés sur le treuil ;

comme dans Conrad, dont le souvenir nous hante chaque fois que nous feuilletons ce livre, c'est la lutte du capitaine contre la férocité de son équipage en révolte.

Les dernières pages du « Secret des Eaux » où, pendant que les pièces d'or roulent dans le sang, on voit un équipage de forbans assassiner son capitaine au moment où celui-ci vient de découvrir un trésor dans une épave,

ces dernières pages constituent une véritable épopée de la haine et de la violence, grandiose symphonie

où les âmes frustes des hommes semblent n'ètre que des émanations de la tempête et de la mer.

Je n'ai malheureusement la place que de citer quelques lignes, celles où les matelots viennent de haler sur le pont

le premier coffre bondé, d'or :

« Levant, les yeux, je vis les forces de ceux qui, m'entouraient — tous les matelots étaient accourus

auprès du coffre — et il me semble que je n'en reconnaissais plus aucun,

tant leurs physionomies avaient subitement, changé.

Je n'aurais jamais cru que la soif ardente des richesses pût, en quelques instants, poser aussi profondément

sa griffe sur notre pauvre masque humain.

Une ignoble convoitise avait, aussi fait sortir à fleur de peau toutes ces passions secrètes

que les plus mauvais, tout, comme les meilleurs d'entre nous, dissimulent avec honte. »

 

J'ai employé le mot d'épopée, et il y a certainement, en effet, quelque chose d'épique dans le talent, comme halluciné — génie, serait peut-être le, mot, plus juste — de M. Savignon.

Faute de s'être rendu compte de cette qualité particulière de son esprit ;

plusieurs (en Bretagne, notamment) se sont, montrés sévères pour « les Filles de la Pluie », qui plongèrent,

tant d'autres dans le ravissement.

Bon gré, mal gré, il faut, que les événements, lorsqu'ils défilent sous l'œil chevalin de M. Savignon,

prennent un aspect gigantesque et terrifiant.

Où aurait-il pu trouver spectacle plus approprié à son imagination, plus propre à l'exciter que cette île écartée, du reste du monde, toute, entourée de cadavres de navires, cette île que l'on nommait l'Île d'Épouvante, et où les femmes, serrées dans un vêtement monastique et noir, mais cheveux étalés comme pour une orgie, auraient, par leur costume ;

mieux mérité que les Arlésiennes cette appellation

de « nonnes aphrodisiaques », que les Goncourt ont donnée

aux concitoyennes de Mistral ?

 

Ajoutons qu'Ouessant, au moment où Savignon l'a, décrite,

était en pleine crise ;

c'était, le temps où des soldats de la coloniale avaient été jetés

dans cette île de femmes seules.

Savignon, dans tout son livre, a protesté, au nom de la pureté

des mœurs anciennes, contre une pareille profanation ;

mais, au fond, en son pessimisme, il prenait, une volupté cruelle

à la dépeindre, car son talent d'aquafortiste trouvait là, dans ce viol d'une île vierge, un thème somptueux qu'inconsciemment

il ne se fit pas faute d'embellir.

Non point qu'il ait matériellement faussé des anecdotes car, prises isolément, elles étaient vraies, m'assure-t-on ;

mais il les faussait dans leur esprit en les généralisant, en conférant à chacune d'elles une portée synthétique

que dans la réalité elles n'avaient point.

 

Comment, pourtant, oublier les images dont il a enfoncé si profondément l'empreinte dans nos cerveaux ?

Comment, ne verrait-on que deux Ouessantines se promenant dans l'île à la tombée de la nuit,

ne pas croire désormais que c'est toute la population féminine d'Ouessant qui erre devant nous, au long des talus ?

 

« Passé la belle saison — dit Savignon dans les « Filles de la Pluie »

c'est surtout le soir que sortent, les Ouessantines.

Des formes se glissent, dans les chemins encaissés, filles seules hâtant, le pas, minuit sonné,

courant d'un village à l'autre, silencieuses, inquiétantes, parce que rien, dans l'uniformité de leur robe noire,

ne pouvait trahir leur identité.

Par instants, elles détournaient, la tête ou se jetaient dans un rossé pour mieux se dissimuler. »

 

Oscar Wilde prétendait que les brouillards de Londres étaient devenus bien plus artistiques ;

sous l'influence de l'école impressionniste.

Pourrons-nous revoir un brouillard ouessantin sans que nous le sentions dorénavant ainsi que l'a senti Savignon ?

 

« Au dehors, le brouillard vous empoignait à la gorge, vous, tordait l'âme dans une angoisse à laquelle

il fallait échapper à tout prix par le rêve ou par la prière — pourquoi pas ? — ou par cet assouvissement farouche des instincts brutaux qui emplissaient de consommateurs chaque débit de l'île

et faisait couler l'alcool à grands flots. »

Mais ce qu'il me faut bien noter, puisque je veux rester ici objectif, c'est que cette impression d'effroi, ceux qui ont visité l’île avant Savignon ne l'ont point ressentie,

peut-être parce qu'ils ne l'y portaient pas avec eux.

C'est de la douceur d'Ouessant que nous a parlé surtout Le Braz lorsque, en 1897, il publia dans la Revue de Paris,

« le Sang de la Sirène ».

« On respirait dans l'air — dit Le-Braz —un parfum spécial, très subtil et très pénétrant,

fait de mille odeurs secrètes indiscernables et qui vous grisait comme un philtre. »

 

Loin de frémir dans l'île, comme Savignon, d'une sorte de fièvre obsidionale,

celle qui affole les assiégés dans une ville encerclée.

Le Braz était stupéfait de par la sensation d'immensité que lui donnait la vue de ce petit continent :

« Une, deux lieues d'étendue peut-être et cela communiquait à l'âme néanmoins l'ivresse de l'espace,

le vertige de l'illimité. »

Son héroïne rit d'un rire clair, aux notes perlées, dont l'ironie même restait douce.

Lorsqu'on 1903, M. Émile Vedel publia dans la Revue de Paris « l'Île d'Épouvante »,

il insista sur la douceur des hommes mêmes d'Ouessant.

 

« Soit, me dira M. Savignon (avec qui, lorsqu'il habitait Saint-Malo, j'eus, il y a deux étés,

de bien précieuses conversations) mais vous me parlez là d'un temps

où les coloniaux n'avaient pas encore changé l'âme de l'île ».

— « Pardon, mais j'ai séjourné à Ouessant, depuis, et ce qui m'y a le, plus frappé, ce qui en fait pour moi

le charme indestructible, c'est la surprise précisément de rencontrer, derrière ces épouvantables remparts

de rocs abrupts, une population d'une douceur, d'une politesse si exquises que, même dans le Trécor,

on n'en trouvait point de pareilles.

Et c'est pourquoi cette conclusion s'impose à moi :

dans les livres de Savignon, ce qu'on découvre, c'est surtout lui-même, c'est sa grande âme tragique :

Mais c'est dans le « Sang de la Sirène » qu'il faut aller chercher l’âme de ce lambeau de Bretagne,

tel qu'il a été compris par un de ceux qui ont, le mieux déchiffré les diverses nuances

des divers tempéraments bretons ;

c'est au « Sang de la Sirène » que nous devons retourner, si nous voulons ressusciter en notre souvenir ce que Le Braz appelle, en sa dernière ligne « le parfum des fleurs d'Ouessant. »

 

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* Madame André Bénac née Edmée Champion

Née en 1863

Décédée en 1949 - Kéraël 29

 

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Dernière mise à jour - Décembre 2021