Fenêtres sur le passé

1922

D'un écueil à l'autre

Source : La Dépêche de Brest 3 décembre 1922

 

Auteur : Ch. LÉGER

 

Dans l'île endormie, pas un bruit ; dans la nuit obscure, pas une lumière.

 

— Par ici !

 

La voix s'est fait entendre au pied de la cale dont on ne peut discerner ni les limites ni la rude pente.

Le Petit Georges est là tout prêt balançant sa grand'voile, et le patron Pallier nous accueille avec cordialité.

 

Rien n'est visible; même pas les ombres des barques au mouillage, et pourtant l'on glisse entre elles

avec une extraordinaire précision.

Nous allons sortir par le sillon au-dessus duquel la mer montante a dû suffisamment élever son niveau.

 

On abandonne la godille pour hisser foc et trinquette ;

les voiles se gonflent, le Petit Georges s'incline et s'élance dans la nuit.

 

Par instant, des phosphorescences semblent courir au ras du flot.

Voici le sillon !

Dans ces ténèbres, le patron Pallier, attentif à la barre, s'efforce de découvrir la route à suivre pour franchir l'obstacle sans dommage.

Il lui faut pour cela une connaissance parfaite des lieux et un sens précis des directions et des distances.

 

Un choc brusque qui ébranle, comme si l'on tombait sur les talons : C'est l'arête du sillon !

La mer n'est pas encore assez haute !

Cependant, la barque, bien lancée, poursuit sa route.

 

— La quille du Petit Georges est, assez robuste pour supporter pareil coup, déclare avec confiance le patron.

Et l'on file à présent vers le grand phare qui limite, au loin, la chaussée des Pierres Noires.

D'autres feux sont visibles dans toutes les directions.

On pourrait en distinguer quatorze qui se différencient par leurs éclats comme par leur teinte.

 

Le Créach promène sur un ciel d'encre la puissance de son faisceau lumineux.

D'autres s'éclipsent à intervalles méticuleusement déterminés.

Voici vers Ouessant, la Jument, Kéréon, le Stiff ;

vers Argenton, le Four ;

vers Le Conquet, Kermorvan, puis Saint-Mathieu, et d'autres et d'autres encore dont la puissance est moindre.

 

Quels merveilleux efforts représentent ces ouvrages et quels magnifiques témoignages de courage et de ténacité pour ceux qui les ont entrepris !

Et cependant, la tâche est encore bien loin d'être achevée !

Pas un feu, en effet, dans tout l'archipel molénais, et, par une nuit aussi complète que celle d'à-présent, on s'étonne de sentir tant de confiance chez l'homme que l'on devine à la barre.

 

Pour le moment, afin de mieux gagner le courant, car le vent faiblit, il fait cap sur Men-ar-Houet.

Ce dangereux rocher, que rien n'indique à marée haute, se dresse à l'entrée du chenal du Grand Croum, et s'il importe de l'approcher, il est indispensable de l'éviter au passage.

Ses redoutables pointes auraient bien vite raison de la coque qui nous transporte.

 

Pallier fait à présent appel à tout son instinct.

Il ne voit rien, mais il sent... il sait, dit-il.

 

Pourtant, parmi tant de roches qui émergent, qui affleurent, qui se dissimulent, comment ne pas craindre ce qu'ont redouté, durant la guerre, les sous-marins allemands ?

Les pirates se sont bien gardés, en effet, de venir en ces lieux.

On les vit d'Ouessant, on les distingua nettement, des dunes du continent,

les pêcheurs eux-mêmes subirent le feu de leurs mitrailleuses tout près de Sein ;

mais à Molène, on ne les aperçut jamais.

 

Il est vrai qu'on ne vit pas davantage le requin qui, il y a deux mois à peine, séjourna dans les eaux d'Ouessant.

On l'aperçut pour la première fois dans la baie même de Lampaul.

Lentement, il faisait le tour des bateaux qui s'y trouvaient ancrés et se renversait

pour saisir les poissons qu'on lui jetait.

 

Comme on ne possédait à bord, pour toute arme, qu'un grappin, on appâta les branches.

Mais le piège fut éventé.

 

Le lendemain, le requin manifestait sa présence dans le nord de l'île.

Puis, il disparut.

Dans tout l'archipel, où les événements sont rares, le fait fut rapidement connu, mais on ne le commenta guère.

Pourquoi s'étonner, outre mesure, de la présence d'un requin dans des parages

où la rencontre des phoques est courante ?

 

Nous l'avions appris avec quelque surprise à Molène ;

mais devant les précisions qui nous étaient fournies, devant le nombre des témoignages qui nous étaient apportés, nous ne pouvions plus douter.

 

À Lédénès même, tout récemment, les cris d'un de ces animaux, qu'un pêcheur venait de frapper d'une pierre à la tête, attiraient l'attention.

 

Après avoir viré de bord, le patron Pallier rappelle à son tour quelques souvenirs personnels sur le sujet.

 

Un de ses amis, mort il y a peu de temps, avait été mordu à la jambe par un phoque

et n'avait jamais pu guérir cette blessure.

 

Il y a moins, d'un mois, le gardien du phare des Pierres-Noires apercevait tout près de lui, sur les rochers, un phoque tenant à pleine gueule un énorme congre.

 

— Tout le monde sait cela chez nous, intervient le matelot Jézéquel, et j'ai moi-même eu l'occasion de faire faire un beau plongeon à un phoque que je venais d'atteindre d'un coup d'aviron.

Tous, aussi, nous savons qu'ils vont hiverner sur les Serroux ;

mais ils restent pour nous sans intérêt !

 

Ainsi des familles de phoques vivent dans l'archipel molénais !

Pourquoi pas après tout ?

Un cultivateur de Plougastel n'a-t-il pas, l'an dernier,

tué l'un de ces animaux d'un coup de fusil sur une grève du Passage !

 

Et puis, si les phoques vivent le plus souvent dans les mers polaires, ne s'y sont-ils pas réfugiés pour se soustraire aux attaques incessantes des hommes ?

Ne les aurait-on pas déjà exterminés sans cette fuite pour tirer parti de leur graisse et de leur peau ?

 

Aux environs de Molène, où ne s'aventurent guère que des pêcheurs sans armes, ils jouissent d'une réelle sécurité ; pourquoi n'y resteraient-ils point ?

— Plus de vent, constate le patron.

 

Nous sommes heureusement dans le chenal du Four et nous allons pouvoir tirer parti du courant.

 

Les premières lueurs de l'aube se reflètent dans le ciel sombre.

Il fait froid !

 

Dans le nord, le feu permanent des Plâtresses brille timidement.

Pendant la guerre, en novembre 1917, un vapeur anglais, pris par la bruine, s'était, jeté si violemment sur la tourelle qu'il en avait provoqué l'écroulement.

Il put, bien qu'ayant l'avant défoncé, continuer son voyage.

La reconstruction de cette tourelle vient d'être terminée et, depuis deux mois, le feu est, rallumé.

 

Enfin, nous approchons d'une autre tourelle qu'il fallut également reconstruire il y a deux ans : La Grande Vinotière.

Très ancienne, elle avait été dressée pour indiquer une roche d'autant plus dangereuse que les courants y portaient.

Plusieurs voiliers, pris par le calme, étaient venus s'y briser.

Mais, subissant depuis si longtemps le rude assaut des vagues, elle s'était lézardée.

 

Aujourd'hui, un feu y brille en permanence.

Mais nous le distinguons à peine ; le jour est venu.

Un à un, les phares se sont éteints.

 

Lorsque nous atteignons la tour carrée de Kermorvan, des barques sortent du Conquet.

Enflant leurs voiles, elles vont, pour assurer l'existence de ceux qu'elles portent vers ces îlots où poissons et crustacés abondent, mais aussi vers ces monstrueux récifs d'où, trop souvent hélas ! surgit la mort.

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