Fenêtres sur le passé

1911

Explosion à bord de la Gloire

Source : La Dépêche de Brest 21 septembre 1911

 

Explosion à bord de la Gloire

 

Toulon, 20 septembre.

  

À dix heures du matin, au cours de l'exécution des tirs d'honneur 

que l'escadre de l'amiral Aubert effectue

en ce moment aux Salins d'Hyères, une explosion prématurée de gargousse

s'est produite à bord de la Gloire à un canon de 16 centimètres, en casemate.

Il y a un mort et plusieurs blessés.

 

Les détails manquent.

 

La Gloire, croiseur cuirassé de 10.000 tonnes qui, on le sait,

porte le pavillon du contre-amiral Favereau,

commandant la division légère de la troisième escadre,

est commandée par le capitaine de vaisseau Barbin.

L'armement comprend deux canons de 19 centimètres, huit de 16 centimètres, six de 10 centimètres et 18 pièces d'artillerie légère.

Henri Victor Barbin

Photo Xavier Barbin

Source : La Dépêche de Brest 21 septembre 1911

 

Le ministère de la Marine communique la note suivante :

Un grave accident de tir s'est produit à bord du croiseur cuirassé Gloire, au cours de son tir d'honneur.

Une gargousse s'est enflammée au moment

de la fermeture de la culasse.

 

Il y a un mort et treize blessés,

dont plusieurs grièvement.

À la réception du télégramme l'avisant de cet accident, le ministre de la Marine a envoyé le télégramme suivant

à l'amiral Aubert, commandant la 3e escadre :

« Je vous prie d'exprimer aux blessés ma profonde sympathie et mes vœux ardents pour leur prompt rétablissement.

Veuillez aussi, dès que vous le pourrez, m'informer des causes de l'accident. »

Toulon, 20 septembre.

 

Le croiseur Gloire était parti, ce matin, sous  commandement du capitaine de vaisseau Lejay,

pour participer aux exercices de tir.

 

L'accident s'est produit vers le milieu des exercices.

 

L'escadre du Nord a demandé par sémaphore,

à la préfecture maritime, d'envoyer, à Saint-Mandrier,

la canonnière le Kéraudren, qui est affectée au transport des blessés et des malades, ainsi qu'un bateau-pompe.

Le Kéraudren à fait immédiatement route

sur Saint-Mandrier, à la rencontre du croiseur Gloire.

L'accident survenu à bord du croiseur Gloire s'est produit dans une pièce de la tourelle bâbord

au moment de l'introduction du projectile.

 

Un canonnier a été tué.

Treize hommes ont été blessés.

Plusieurs seraient en grand danger.

 

Le préfet maritime par intérim, M. le contre-amiral Bouxin, s'est rendu, à deux heures, à Saint-Mandrier,

où le débarquement des victimes s'est effectué dans des cadres apportés par la canonnière Kéraudren.

La Gloire a débarqué à l'hôpital Saint-Mandrier

les victimes, au nombre de quatorze, dont un mort.

 

Ce dernier est le matelot fusilier auxiliaire

Pierre Savina, natif de Ploaré (Finistère).

 

Voici les noms des treize autres victimes,

toutes très grièvement brûlées,

et qui ont absorbé une grande quantité de gaz nocifs, produits par l’inflammation de la poudre :

 

Enseigne de vaisseau de 2e classe Quéméner, natif de Guerlesquin (Finistère).

 

Quartier-maître canonnier Yves Allain, de Lambézellec.

Quartier-maître armurier Vincent Jézéquel, de Kerhuon.

 

Les canonniers brevetés :

Auguste Chapalain, de Lambézellec.

Gaston Pachaud, de Floirac (Charente-Inférieure) ;

Joseph Audot, de la Trinité-sur-Mer (Morbihan) ;

Jean Michel, de Locronan (Finistère) ;

Louis Caradec, de Quimper, rue Neuve, 31 ;

Le fusilier auxiliaire Le Goff, de La Forêt-Fouesnant (Finistère) ;

Le fusilier breveté Pierre Houze, de La Franchise-en-Enaguy (Côtes-du-Nord).

 

Deux autres matelots dont on ignore la spécialité :

Pierre Le Bert, dont les parents habitent à Brest, rue de Paris.

Jean-Marie Blanchot, de Roc-Jacob, Sarzeau (Morbihan).

 

L'état général des victimes est considéré comme excessivement grave, plus particulièrement pour sept d'entre elles.

Un deuxième décès vient de se produire à cinq heures ce soir, à l'hôpital Saint-Mandrier.

 

Il s'agit du matelot fusilier breveté Edmond Rolland, dont les parents sont domiciliés rue Louis Pasteur à Brest.

Un troisième décès est signalé à l'hôpital Saint-Mandrier.

 

Le quartier-maître armurier Vincent Jézéquel, originaire de Kerhuon.

 

Il est à craindre que deux ou trois autres victimes succombent pendant la nuit.

Source : La Dépêche de Brest 22 septembre 1911

 

Télégramme du ministre de la Marine au vice-amiral Aubert

Paris, 21 septembre.

 

Le ministre de la Marine vient d'adresser à l'amiral Aubert,

commandant en chef de la 3° escadre, le télégramme suivant :

« Les décès que vous m'annoncez affligent profondément le président de la République

et le gouvernement et leur font souhaiter d'autant plus vivement la guérison des blessés.

Je vous prie de me tenir au courant de leur état.

Obligé d'être à Brest demain pour le lancement du Jean Bart, et à Lorient samedi

pour le lancement du Courbet, je charge l'amiral Auvert, chef d'état-major général,

de me représenter aux obsèques. »

 

DELCASSÉ.

Théophile Delcasse

Ministre de la Marine

À la première nouvelle de l'explosion qui a fait déjà six victimes à bord du cuirassé Gloire,

la société de secours aux familles des marins français naufragés s'est empressée de mettre à la disposition

de M. le ministre de la Marine une somme de 2.000 francs destinée à être répartie immédiatement

entre les parents des victimes de ce terrible accident.

L'infortuné enseigne de vaisseau Quéméner a succombé la nuit dernière, après une agonie terrible.

 

Lorsqu'on avait relevé le malheureux officier dans la tourelle,

on avait constaté que ses yeux étaient très gravement atteints.

Il serait certainement resté aveugle.

 

L'enseigne Quéméner, qui appartenait au port de Lorient, n'était que depuis peu de temps sur la Gloire.

Il provenait du Jauréguiberry.

Outre le canonnier Louis Caradec, le quartier-maître canonnier Yves Allain, de Lambézellec,

est mort cette nuit à l'hôpital Saint-Mandrier.

Il était âgé de 20 ans, Caradec et Allain ont beaucoup souffert pendant plusieurs heures,

car ils avaient plusieurs brûlures du troisième degré.

 

Le nombre des morts est donc de huit.

Un autre blessé est à toute extrémité.

Sur les six matelots blessés qui restent en traitement

à l'hôpital Saint-Mandrier, trois sont toujours considérés comme très gravement atteints.

 

Ce sont :

le canonnier breveté Gaston Pacraud,

le fusilier breveté Houzé,

et le matelot de 2e classe Blancho.

 

Par contre, une légère amélioration a été constatée, ce soir, dans l'état de santé des trois autres victimes,

les canonniers brevetés Auguste Chapalain, Joseph Audot, et le fusilier auxiliaire Corentin Le Goff.

 

À moins de complications, ces trois derniers blessés peuvent être considérés comme hors de danger.

 

Le canonnier Audot ne faisait pas partie de l'équipage de la Gloire.

Il était embarqué effectivement sur le Masséna, mais avait été provisoirement détaché sur la Gloire pour l'exécution des tirs d'honneur de ce croiseur cuirassé.

Le préfet maritime a proposé au ministre la date de lundi prochain pour la célébration des obsèques solennelles

des huit victimes.

On ignore encore si la cérémonie se déroulera à Toulon ou à Saint-Mandrier.

Les corps réclamés par les familles seront dirigés sur les endroits indiqués.

De nombreuses et superbes couronnes ont déjà été commandées par la marine de guerre, la ville de Toulon,

et diverses associations civiles.

L'enseigne de vaisseau Alexis Quéméner est né le 21 décembre, 1887 à Guerlesquin (Finistère),

où son père était alors directeur d'école publique.

 

Élève au lycée de Brest, Alexis Quéméner fut reçu au Borda.

 

Il avait pour correspondant dans notre ville un des collègues de son père, M. Denouel,

instituteur adjoint à l'école des garçons de la rue Vauban, où M. Quéméner père a exercé il y a une dizaine d'années.

Le 5 octobre 1909, Alexis, excellent élève, très bien noté, était nommé enseigne de vaisseau de 2e classe.

Son excellent caractère lui attira partout les sympathies de ses chefs et de ses camarades.

Il eut la douleur, au mois de juillet dernier, de perdre sa mère à Plougasnou (Finistère),

où son père est actuellement directeur d'école.

Le quartier-maître armurier Vincent Jézéquel, originaire de Kerhuon, est bien connu des sportsmen brestois,

qui l'ont souvent applaudi lors des manifestations sportives, où il se révélait chaque fois excellent coureur à pied.

 

Jézéquel a remporté également de nombreux succès dans la région.

Tous ceux qui l'ont approché regretteront la disparition si tragique de cet excellent sportsman.

Les parents du fusilier Pierre Le Bert habitent à Brest, au 16, rue de Paris.

Sa femme, qui est dans une position intéressante, quittait son domicile, hier matin, quand des voisins lui apprirent, avec ménagements, la terrible nouvelle publiée par la Dépêche.

Le défunt, âgé de 21 ans, était un excellent sujet.

C'est aussi par la Dépêche que les infortunés parents d'Edmond Rolland ont appris la fatale nouvelle

Les époux Rolland habitent à Brest au 76, rue Louis Pasteur.

Ils avaient reçu, avant-hier, une carte postale de leur fils.

Le défunt a trois frères, l'un chaudronnier à l'arsenal, l'autre écolier.

L'aîné, réformé de la marine, compte obtenir bientôt un emploi de syndic.

Étant en Chine, il fut blessé grièvement aux jambes.

Source : La Dépêche de Brest 23 septembre 1911

 

On signale un nouveau décès parmi les blessés de la Gloire :

celui du canonnier breveté Jean-Marie Blancho,

né à Roc-Jacob, par Sarzeau (Morbihan).

Blancho a rendu le dernier soupir après une longue agonie.

Ce nouveau décès porte à neuf le nombre des victimes.

Le corps de Blancho a été enlevé de la salle des blessés et transporté

à l'amphithéâtre, à côté des huit, autres cadavres,

qui sont actuellement mis en bière.

 

Le vice-amiral Aubert, aussitôt informé du décès de Blancho,

s'est fait conduire, avec le contre-amiral Favereau

et le capitaine de vaisseau Barbin, commandant de la Gloire, à Saint-Mandrier.

Il a visité les blessés, et leur a annoncé qu'ils auraient la médaille militaire.

Vice-Amiral Aubert

Il résulte, des témoignages officiels, que renseigne Quéméner est mort victime de son devoir.

Il avait été, en effet, le moins grièvement brûlé, mais il ne voulut quitter la casemate que le dernier.

Il demeura donc dans cette casemate, dont l'atmosphère était empoisonnée par les gaz nocifs,

jusqu'à ce que tous ses hommes aient été retirés.

Ce beau geste lui a coûté la vie.

Quéméner est mort en brave,

voulant partager jusqu'au bout le danger couru par sa vaillante escouade de canonniers.

On signale, au nombre des blessés, le lieutenant de vaisseau canonnier Roman,

de la Gloire, qui a été grièvement brûlé aux deux mains,

en se portant au secours des victimes quelques secondes après l'accident,

alors que l'atmosphère de la casemate était irrespirable.

 

Cet officier résolut d'y pénétrer tout de même, et il s'élança dans la casemate.

Il dut en ressortir aussitôt, les deux mains grièvement, brûlées,

mais il ne voulut pas toutefois se faire hospitaliser et,

après un pansement à l'infirmerie du bord, il demeura à son poste.

La conduite, du lieutenant de vaisseau Roman sera signalée à l'attention particulière du ministre.

 

Deux autres sauveteurs ont été également victimes de leur courage.

Ce sont le 1er maître canonnier Gloaguen, et un matelot.

Le premier a été légèrement brûlé au visage ;

le matelot est ressorti de la casemate à demi-asphyxié.

André Roman

Photo Patrick Brunet-Moret

Un officier canonnier explique l'accident de la façon suivante :

Après un tir particulièrement satisfaisant, les canonniers

de la casemate de la pièce 160 bâbord ayant été encouragés par leur succès, oublièrent un peu les prescriptions récentes et les instructions sur les opérations de tir.

Ils en accélérèrent donc la rapidité — déjà grande —

et le projectile fut introduit dans l'âme du canon.

C'est au moment où le servant Savina, qui a été tué d'ailleurs sur le coup, plaçait la serge de poudre noire qui précède

la douille où se trouve la cartouche en laiton et contenant

le fulminate de mercure, que l'explosion meurtrière

s'est produite.

Waldeck-Rousseau

(février_1917)

Nettoyage après le tir d'un canon de 190

On ne peut que formuler l’hypothèse de réchauffement de la pièce qui à l'instant où la culasse était poussée, détermina un retour de flamme, lequel enflamma la gargousse.

Celle-ci, éprouvant une certaine résistance, explosa avec une déconcertante soudaineté,

fauchant tous les hommes qui se trouvaient dans la casemate.

Il ne peut en être qu'ainsi, car la gargousse n'éprouvant aucune compression, n'explose ordinairement pas ;

la poudre fuse comme un feu de Bengale.

 

C'est ainsi que, récemment, à bord du cuirassé Justice,

une gargousse pour canon de 305 prit feu dans les bras du quartier-maître.

Celui-ci, -sans s'émouvoir, se tourna de côté et laissa tomber sur le pont blindé la gargousse

qui acheva de brûler sans causer d'accident.

M. Delobeau, sénateur-maire, vient d'adresser au vice-amiral Aubert,

commandant la troisième escadre à Toulon, le télégramme suivant :

Le Jean Bart vient de prendre possession de la mer.

Pourquoi faut-il que cette belle fête soit attristée par la catastrophe de la Gloire,

qui fait tant de victimes parmi mes compatriotes,

et qui éprouve si cruellement Brest et sa banlieue.

Au nom de la ville de Brest, j'envoie aux victimes de la Gloire, leurs familles affligées,

à la 3e escadre, à ses équipages, à toute la marine, l'expression de notre grande tristesse et l'assurance de notre bien douloureuse sympathie.

 

Le sénateur-maire,

L. DELOBEAU

Les obsèques des neuf victimes de l'accident de tir de la Gloire sont définitivement fixées à lundi après-midi, 2 h. 30.

Le cortège se formera à l'intérieur-de l'arsenal principal,

où les cercueils seront transportés, lundi matin,

de Saint-Mandrier, par une citerne à vapeur

de la direction du port.

En attendant l'heure des obsèques, ces cercueils seront déposés dans une salle spécialement aménagée à l'intérieur

du port de guerre, et décorée, de tentures noires

et de drapeaux tricolores.

Comme il fut procédé pour d'autres cérémonies funèbres, les cercueils seront transportés à la gare sur deux prolonges d'artillerie, voilées de crêpe et décorées de drapeaux.

Les corps seront ensuite dirigés, dans la soirée, sur leur pays natal respectif.

 

A six heures du soir, j'ai fait prendre, à l'hôpital, des nouvelles des deux canonniers Houze et Pacraud,

dont l'état est considéré comme excessivement grave depuis hier.

Les nouvelles ne sont malheureusement pas plus rassurantes aujourd'hui, et on redoute une issue fatale.

Par contre, l'état des trois autres matelots Le Goff, Chapalain et Audot, s'est encore légèrement amélioré depuis hier.

Ce sera sans doute les trois seuls survivants du terrible accident qui vient d'endeuiller notre marine de guerre.

Comme des camarades de son navire venaient le visiter,

lui et les autres blessés, il les fit appeler et leur dit :

— Surtout qu'on n'accuse personne !

Et il balbutia :

—Je ne crois pas qu'il y ait eu erreur ou imprudence.

L'accident est dû à la fatalité !

 

Les docteurs et infirmiers s'approchèrent pour le calmer.

— Non, dit le jeune officier, ne vous occupez pas de moi !

Je suis perdu ;

Nous avons donné, hier, quelques renseignements sur l'enseigne de vaisseau Quéméner, originaire de Guerlesquin, dont le père, actuellement directeur d'école à Plougasnou, est parti pour Toulon dès la fatale nouvelle.

 

Des nouvelles de Toulon nous font connaître que l'enseigne de vaisseau Quéméner est mort avec stoïcisme.

Il était effroyablement brûlé aux mains, au visage et même dans la poitrine.

Ses yeux étaient pris et il n'aurait certainement pas conservé la vue.

La nuit fut agitée.

occupez-vous de ces enfants et tâchez de les sauver.

Ce disant, il montrait les autres lits où râlent encore les matelots canonniers et fusiliers blessés.

M. Quéméner demanda alors à un des officiers présents de venir auprès de lui.

Il lui adressa ses dernières recommandations intimes ;

puis, par geste, pria, qu'on le laissât reposer.

Il tourna la tête.

Quelques minutes après, il entrait dans le coma, et au bout d'une heure rendait le dernier soupir.

Dans la liste des victimes se trouve — nous l'avons dit hier — Vincent Jézéquel, un des meilleurs pédestrians français,

dont l'avenir s'annonçait comme devant être particulièrement brillant.

 

Un sportsman rennais, M. Guihéry, bien connu à Brest,

donne l'énumération dans un journal de la région,

des victoires remportées par celui que la mort vient de terrasser si brusquement.

On peut dire que Jézéquel fut incontestablement

le meilleur homme qu'ait fourni la Bretagne en course à. pied,

et la lecture de ses performances en est la preuve indiscutable.

En avril 1908, après avoir passé la nuit, en chemin de fer, venant de Brest, il enlève à Paris, sous les couleurs de l'Armoricaine de Brest, le championnat de France

de cross-country devant 300 concurrents.

Vincent Jézéquel

Quatre mois après, à Saint-Brieuc, confirmant son succès précédent, il bat dans le tour de Saint-Brieuc Henri Siret, champion de France professionnel, et plusieurs fois vainqueur du Tour de Paris.

En mai 1909, il réédite son exploit, de l'année précédente, gagnant à nouveau le championnat de France de cross-country, battant cette fois 380 concurrents représentant toutes les provinces françaises.

En 1910, il s'attribue le record de France des 1.500 mètres plat, à Saint-Brieuc, sur une piste non relevée de 250 mètres, au tour, dans le temps remarquable de 4' 26'' 1/5.

D'ailleurs, toutes les courses qu'il dispute entre temps sont autant de succès.

 

Fin 1910, il s'engage dans-la flotte où, après cinq mois de présence,

ses bons services lui valent les galons de quartier-maître.

Peu après son embarquement sur la Gloire, il est nommé capitaine, de l'équipe de football de ce navire,

et a la satisfaction de voir son team finaliste du championnat de France maritime.

 

À son grand regret, il ne put prendre part à notre dernier Challenge Armoricain,

où il aurait alors représenté l'Association sportive de Lambézellec.

C'était un modeste et loyal athlète qui avait su s'attirer la sympathie de tous ceux qui l'avaient rencontré.

Pauvre Vincent, la fatalité l'a fauché à la fleur de l'âge, mettant ses nombreux amis des sociétés sportives bretonnes dans un deuil profond et véritable.

 

Elles voudront, nous en sommes sûrs, prouver en cette douloureuse circonstance que la fraternité sportive

n'est pas un vain mot et sauront prendre, l'initiative d'une souscription dans le but de jeter quelques fleurs

sur le cercueil de celui qui fut le prototype breton de l'athlète complet.

Source : La Dépêche de Brest 24 septembre 1911

 

Parcourez la liste des victimes de la Gloire.

Tous ces hommes, sauf un, sont Bretons ; les neuf dixièmes sont du Finistère.

Et Brest va revoir, comme après l’Iéna, comme après la Couronne,

comme après le Pluviôse, l'émouvant cortège qu'on est accoutumé de donner à ceux qui meurent pour la patrie.

Ils ont droit, en effet, aux suprêmes honneurs, ces marins

de notre escadre du Nord, fauchés dans la fleur de l'âge,

depuis ce jeune officier de 23 ans, l'aspirant Quéméner,

qui, se rappelant les nobles exemples de ses devanciers,

a voulu quitter sa casemate en dernier, et meurt des gaz nocifs

qu'il a ainsi absorbés, jusqu'à ce petit matelot Savina,

tombé à la minute même de l'accident, dans l'enivrement

de la poudre, dans la surexcitation de ces tirs d'honneur,

où les canonniers n'ont qu'un souci : classer leur bâtiment le premier.

 

Quelles sont les causes de cette nouvelle calamité ?

 

À quoi s'en prendre ?

 

Le fait que depuis trois ans et plus — car la catastrophe du Latouche-Tréville fut due à une imprudence — la poudre B et les dispositifs de chargement n'ont donné lieu à aucun mécompte, nonobstant des tirs incessants

dans des conditions le plus souvent très dures, suffit à prouver que le matériel n'est pas en défaut.

Il y a eu retour de flamme ;

les gaz de la déflagration du coup précédent n'étaient pas éteints ;

des résidus de tir en ignition sont venus en arrière.

La fatalité a voulu que cette flamme léchât la pastille d'allumage de la demi-gargousse que présentait un servant.

Il est arrivé alors ce qui était immanquable ;

cette demi-gargousse a pris feu, faisant exploser à son tour la seconde demi-gargousse qu'apportait un autre servant.

Et tout l'armement de la casemate a été atteint, asphyxié, brûlé.

 

Voilà le fait brutal.

 

Pourquoi s'est-il produit plutôt sur la Gloire qu'ailleurs ?

Le personnel s'est-il trouvé en défaut ?

A-t-il négligé plus qu'ailleurs les précautions indispensables ?

On peut affirmer que si, en effet, certaines précautions sont nécessaires, elles sont incompatibles avec la nature des exercices auxquels se livrait la 3e escadre, lorsque l'accident s'est produit.

 

Les tirs d'honneur sont des courses de vitesse autant que de précision.

Il s'agit non seulement de mettre le maximum de coups au but, mais encore de les tirer dans le minimum de temps.

Le second facteur entre en compte autant que le premier.

Dès lors, comment un certain relâchement dans les règles de sécurité ne se produirait-il pas ?

Peut-on en faire un reproche aux armements ?

 

Ils paient assez cher leur amour-propre et leur entrain.

Ils s'excitent, ils trépignent.

La culasse n'est pas plus tôt fermée que la voilà ouverte ;

les munitions volent des soutes à la pièce ;

le pointeur fait feu presque sans discontinuer.

C'est un emballement général, une course folle ;

l'image exacte du combat.

Ainsi, les tirs d'honneur eux-mêmes sont les vrais coupables.

Il n'est pas certain qu'ils survivent à cet accident.

Ils étaient déjà bien battus en brèche, et il se peut qu'ils viennent de recevoir le coup, de grâce.

 

On n'a été nulle part satisfait du classement auquel avaient donné lieu les tirs d'honneur de 1910.

 

Une commission des escadres,

présidée par le contre-amiral Gaschard, avait proclamé des résultats qui furent annulés par l'état-major général ;

celui-ci substitua au classement primitif un autre ordre de mérite, qui ne fut pas accepté sans murmures.

 

Cet incident fut cause que de nombreux commandants

se prononcèrent contre ce genre d'épreuves :

à quoi bon se donner tant de peine, pourquoi risquer la vie

dans de si dangereux tournois,

si les vainqueurs sont ensuite arbitrairement choisis ?

 

Les mécontents faisaient valoir que les tirs d'honneur incitent

à l'inapplication des mesures de sécurité les plus élémentaires ;

Contre Amiral Jean Gaschard

que le personnel doit faire fi de toutes les précautions, sous peine de se trouver déclassé ;

qu'à ce jeu on court tous les risques, et que les accidents sont inévitables.

 

Et voilà que l'avenir a donné raison à cette thèse...

 

Pourtant, si forts que soient les motifs de supprimer ou d'atténuer ces épreuves, il serait peut-être préférable

de les conserver telles qu'elles existent, en faisant simplement exiger, par les officiers et les gradés,

l'application intégrale des règlements de manœuvre.

 

L'artillerie jouera le rôle prépondérant dans les batailles navales.

Son utilisation exige précisément les qualités de souplesse, de précision et de vitesse que mettent en jeu

les tirs d'honneur.

Nous disions plus haut, en résumant les conditions dans lesquelles ils s'exécutent, qu'ils sont, par l'entrain,

« l'emballement » qu'ils suscitent, l'image de la guerre.

N'est-ce pas dire que nul autre exercice ne peut assurer un semblable entraînement ?

 

Le ministre ne manquera pas, avant de se prononcer pour ou contre les tirs d'honneur,

de mettre en balance leurs avantages et leurs inconvénients.

 

En attendant, saluons les victimes du terrible accident.

Que la terre bretonne leur soit légère !

Ils sont morts en forgeant pour la France des armes qui peuvent servir un jour prochain,

et ils ont acquis l'auréole, égide de leur bâtiment : la GLOIRE !

 

A. DUQUESNOY.

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Dernière mise à jour - Janvier 2021