Fenêtres sur le passé

1911

De Cézembre à Ouessant

 

Source : Le Matin 15 avril 1911

 

Auteur : J. Joseph-Renaud

 

Les disciplinaires étaient mal à Cézembre voici qu'on les envoie à Ouessant, où ils y seront affreusement.

Et en cette île très curieuse où il n'y a guère que des femmes, des vieillards et des enfants,

leur présence sera un véritable fléau.

Tous les artistes et les lettrés qui aiment cet admirable coin de la vieille Bretagne protesteront.

 

Une étude pathétique de M. Léo Gerville-Réache nous apitoya, voici deux mois, sur le sort des disciplinaires reclus

en l’île bretonne de Cézembre.

Son appel fut entendu.

Les ex « bat' d'Af » n'attristeront plus l'horizon mondain de Saint-Malo et de Dinard.

Mais où les envoie-t-on ?

En l'endroit de France le moins désigné pour les accueillir, à Ouessant, en breton Enez Heussa :

« l'île de l'Épouvante », dont on dit « Qui voit Ouessant voit son sang »,

où ils seront plus malheureux encore qu'à Cézembre, et où ils gâteront définitivement une race typique.

 

La population de là-bas est composée quasi exclusivement d'enfants, de vieillards et de quinze cents femmes ;

tout Ouessantin - et il n'y en a guère que trois cents - navigue au long cours pour l'État ou le commerce ;

il n'est à son foyer que tous les quatre ans environ, pendant quelques semaines.

On comprendra que l'île s'affole à l’idée d'un pareil débarquement !

Et tous les écrivains et artistes qui admirent cette terre antique

et la race très curieuse qu'elle abrite vont être aussi indignés

que stupéfaits à la nouvelle de cet affreux « sabotage ».

 

Ouessant était la Tahiti de France en raison de son isolement

parmi d'horribles récifs et la rage éternelle des flots, là-bas,

à seize kilomètres de Brest, dernière terre du Vieux-Monde,

elle avait conservé une innocence biblique, candide et spontanée,

celle-là même des popinés que Loti célébra !

Mais quand la France possède quelque chose d'admirable,

elle s'empresse de le détruire…

 

Le bureaucrate qui, d'une signature, a accompli cette besogne

de vandale, ignore certainement tout d'Ouessant.

Du Conquet, où l'on s'embarque, jusqu'à l'île Molène, on évolue parmi une série de dangereux rocs à fleur d'eau, pareils à des monstres antédiluviens et qui ont des noms Béniguet, Morgoll, Quéménès, Lytiry.

De Molène, on devine Ouessant, tout là-bas, suspendue à l'extrême horizon, entre ciel et terre, comme en mirage.

Puis c'est la violence épouvantable de deux courants, le Fromveur et la Jument plus tard on se rappellera avec effroi les montagnes glauques, écumeuses, offertes à l'ascension quasi perpendiculaire du vieux petit vapeur,

les gouffres vertigineux où il tombe, l'arrière en l'air, les assaillantes masses d'eau,

le crissement sinistre de l'hélice tournant à vide…

 

Enfin après une traversée toujours dure et souvent dangereuse, voici Enez-Heussa.

 

Elle semble bénigne d'abord :

Une lande verte parmi du brouillard, des flots violents et d'énormes rocs.

Mais dès qu'on la visite : l'enfer !

 

En nul endroit de Bretagne la terre n'est aussi aride, le ciel aussi affreusement gris, le vent aussi fou,

les pierres aussi menaçantes ;

et en nul endroit, non plus, l'humanité n'est aussi originale et belle.

Les disciplinaires y deviendront fous et vous devinez

ce que sera leur voisinage pour les Ouessantines.

 

Ah ! Cette île de l'Épouvante ! …

Les côtes, déchiquetées, horribles, monstrueuses, expriment clairement le désespoir, comme si elles avaient été taillées, peu à peu, par le dernier regard des innombrables naufragés qui périrent

en les contemplant ;

à l'ouest, surtout, les lames de l'Atlantique s'abattent sur d'immenses rocs aux silhouettes absolument humaines et qui semblent lever

des bras épouvantés on dirait une assemblée de géants pétrifiés par Neptune, tandis qu'ils gesticulaient d'horreur en apercevant la mer.

 

Mais les Ouessantines ! …

Bien justement célèbres pour leur grâce et leur beauté ! …

De claires et souples créatures, aux grands yeux doux,

aux dents blanchies, et qui semblent Irlandaises, ou Danoises,

et quelquefois Italiennes, justifiant ainsi les trois origines

que leur assigne l'histoire.

Leurs cheveux, coupés net sur le front, tombent librement

le long des joues et sur la nuque et s'arrêtent au bas des épaules

elles ont avec cette coiffure « aux enfants d'Édouard »

un air amusant de pages travestis en Bretonnes.

Leur costume noir, religieux, rehausse l'expression du visage.

Et elles ont un charme très spécial, aussi difficile à définir

qu'à oublier.

Mystère dans le sourire et le regard ?

Souplesse étonnante de la démarche ?

Voix lointaine, fine, et dont certaines inflexions un peu rauques rappellent le croassement des mouettes ?

 

Je ne saurais en dire les éléments.

Mais Ouessant est la dernière terre où l'on croit encore aux sirènes.

Il y a une quinzaine d'années, elles n'épousaient que des gars de l'île, qui n'étaient, et ne sont pas nombreux à peine trois centaines.

Et ceux-ci, les maris, les frères, les cousins, naviguant au loin,

elles étaient là quinze cents adorables créatures extrêmement seules.

Et il arriva que certains étrangers, qui avaient affronté

la redoutable traversée, furent accueillis romanesquement

par ces belles filles saines.

Plus d'un vécut l'aventure douloureuse et charmante de Rarahu…

 

Des volumes enthousiastes ont été écrits sur elles, sur leur île,

sur leurs coutumes, sur les antiques cérémonies qu'elles conservent.

Vous avez certainement lu, entre autres, « le Sang de la Sirène », l'admirable roman d'Anatole Le Braz ?

Et l'Odéon va jouer « Fille d'Ouessant », cinq actes de M. Vedel,

le collaborateur de Pierre Loti.

Nulle terre de Bretagne n'inspira la fiction aussi abondamment et intensément.

 

Or voilà qu'on va renvoyer le détachement d'infanterie coloniale qui y tient en ce moment garnison,

et que les disciplinaires vont le remplacer !

Le commandant vient d'en être avisé la plus grande partie du Bataillon d'Ouessant ira le mois prochain tenir garnison à Crozon, près de Châteaulin, afin de laisser la place aux ex « bat' d'Af ».

Ah voilà une abomination qui n'arriverait pas si Ouessant avait la moindre importance électorale.

Mais cette île presque sans hommes est presque sans votes.

Le conseil municipal a protesté.

Celui de Brest a fait de même.

Le préfet a transmis les doléances.

En vain !

Il faudrait de fortes interventions parlementaires elles n'auront pas lieu, naturellement.

 

Est-il permis d'imposer pareille disgrâce à une population « îlienne » presque exclusivement féminine, attachée plus qu'aucune autre à son rude sol, à ses traditions, et pour qui émigrer sur le continent serait un affreux exil ?

Le sort des disciplinaires sera pire qu'à Cézembre le climat est moins bon le décor effrayant ;

Ouessant est beaucoup plus loin de la côte et se trouve souvent isolée par le mauvais temps pendant des semaines parfois, nul bateau n'en peut approcher.

Le nombre des suicides, des mutilations et des folies soudaines augmentera ! …

 

Singulière philanthropie que celle qui consiste d'une part à remplacer le purgatoire par l'enfer,

et d'autre part à envoyer les éléments regrettables de notre armée

parmi une population îlienne de femmes, d'enfants et de vieillards.

 

Des sociétés existent pour défendre les monuments historiques, les ruines, les beaux sites de la France.

N'en est-il pas une qui aimera assez l'ethnologie pour défendre Ouessant et les Ouessantines ?

Laissera-t-on supprimer ou disperser les vestiges si intéressants, si gracieux, d'une race ancienne ?

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