Fenêtres sur le passé

1909

Graves désordres à Concarneau

Source : Écho de Bretagne juillet 1909

 

Graves désordres à Concarneau

 

Nous avons déjà entretenus nos lecteurs des différents qui avaient surgi entre les fabricants de conserves

et leur personnel, au sujet des machines à souder.

 

Le conflit semblait conjuré, à la suite du compromis intervenu entre patrons et ouvriers que l’Écho de Bretagne a publié dans son numéro du 9 juillet et rien ne faisait prévoir les scènes de violence qui se sont déroulées lundi dernier.

 

Plusieurs réunions avaient été tenues la veille par les ouvriers boîtiers auxquels s'étaient joints les marins pécheurs

et les femmes employées dans les usines.

Ces dernières réclament une rétribution de 20 centimes de l'heure pour le transport du poisson des quais à l’usine.

 

Ce travail très pénible auquel elles sont astreintes durant plusieurs heures de la journée et qui doit s'opérer par tous les temps,

ne comporte aucune rémunération.

 

Leurs réclamations dans ce sens étant demeurées infructueuses,

elles résolurent de se refuser dès lundi à exécuter cette besogne,

de sorte que plusieurs bateaux thoniers qui se trouvaient dans le port et qui avaient vendu leur poisson,

durent affecter leurs équipages au déchargement et au transport.

Les ouvriers venus en très grand nombre sur les quais conseillèrent aux marins de ne pas transporter le poisson

dans les usines où avaient été installées des machines à sertir.

 

Le spectacle ayant, d'autre part, attiré une foule énorme qui ne tarda pas à sympathiser avec les protestataires,

les esprits ne tardèrent pas à n'échauffer au point qu'en un clin d'œil,

la ville de Concarneau devint le théâtre de scènes de violence indescriptibles.

 

La colonne des manifestants grossie à chaque instant de nouveaux arrivants se trouvaient bientôt

devant l'usine Roulland que les ouvriers occupés à leur travail, abandonnent aussitôt.

De là, elle se dirigea vers l'usine Teyssonneau où le débauchage

des ouvriers se renouvela, puis ce fût le tour de l'usine Ouizille.

 

Ici, les portes sont barricadées et la gendarmerie, entre temps prévenue,

fait bonne garde, ce qui ne contribue pas peu à exaspérer les manifestants.

 

Une poussée formidable se produit, les portes de l'usine sont enfoncées, l'établissement envahi et la machine à souder qui n'a pas tardé à être découverte est bientôt réduite eu miettes.

 

On se dirige ensuite sur l'usine Caillé.

 

Malgré les gendarmes, le commissaire de police et les agents qui en défendent l’entrée, la foule pénètre dans l'établissement où deux machines à sertir ainsi que le moteur sont brisés.

 

L'usine Bouvais ne tarde pas à subir le même sort.

 

Revenant alors sur ses pas la colonne se porte à l'usine Teyssonneau

où machines et moteurs sont démolis à coups de marteau.

 

L'usine Cassegrain n'est pas mieux traitée.

Enfin à l'usine Chatelard, le matériel est complétement  mis hors d'usage.

 

Il ne reste plus une seule machine à souder à Concarneau.

 

Il est à remarquer, toutefois, que les manifestants ne se sont attaqués jusqu’ici,

qu’aux machines à sertir et aux moteurs.

 

Mais on redoute dans les milieux bien informés que, si une entente définitive n'intervient pas à bref délai,

le mouvement ne se propage dans d'autres centres et prenne des proportions beaucoup plus considérables.

 

Une grande effervescence continue à se manifester au sein de la population maritime.

 

Des mesures d'ordre très rigoureuses ont été prises : des renforts de gendarmerie et d'infanterie ont été demandés.

 

Le juge d'instruction de Quimper et le commissaire spécial sont sur les lieux.

Les Patrons de Concarneau ont décidé le lock-out.

 

17 juillet 1909.

 

À la suite des graves incidents de Concarneau, au cours desquels les ouvriers sardiniers mirent à sac plusieurs usines où avaient été introduites les nouvelles machines à souder, les fabricants de conservée se sont réunie à Quimper

et ont pris à l'unanimité la grave décision suivante :

Les fabricants de conserves de sardines de Concarneau et de la région, adhérents à la convention du sixième congrès

de février dernier, se sont réunis aujourd'hui à Quimper pour étudier les mesures prendre à la suite

des si regrettables événements de Concarneau.

 

La réunion, ayant reconnu que ces incidents rentraient dans la catégorie des faits ne permettant pas une exploitation normale des usines, a décidé à l'unanimité la cessation des achats de tous poissons à partir du 16 juillet,

à Concarneau, Doëlan et Brigneau.

 

Elle a décidé également que cette mesure subsisterait tant que les machines destinées à remplacer

celles qui ont été brisées n'auront pas été mises en mesure de fonctionner et jusqu'à ce qu'ait pris fin le boycottage 

des usines travail tant avec ces machines.

C'est donc le lock-out complet et les usiniers sont décidés à lutter jusqu'au bout, car céder est la mort fatale de leur industrie.

 

La nouvelle du lock-out a produit dans tous les ports intéressés une vive effervescence et les violents parlent d'aller incendier

les usines.

 

En prévision d'incidents, des troupes ont été envoyées

à Concarneau, Audierne et Douarnenez.

 

Des patrouilles de fantassins et de cavaliers circulent constamment et les usines sont gardées militairement.

 

D'autre part, le parquet continue son enquête pour retrouver les ouvriers qui participèrent au sac des usines.

 

Les recherches sont facilitées par un cliché photographique pris au moment du cortège.

 

On compte 180 noms compromis.

 

À Concarneau seulement, les dégâts sont évalués à 250.000 francs.

 

On redoute des troubles plus graves, car d'autres ports vont suivre le mouvement de lock-out décidé

pour Concarneau, Doëlan et Brigneau.

 

Ces trois ports composent, en effet, une des sections formées par le congrès de février dernier, qui a décidé que, quand des incidents se produiraient dans un port, les mesures prises par les fabricants

seraient appliquées à tous les ports dépendant de cette section.

La grève à Concarneau

 

18 juillet 1909.

 

La situation est stationnaire.

 

Mais l'émotion soulevée par la nouvelle du lock-out patronal continue à être très vive et,

si une solution n'intervient pas à bref délai, de graves incidents sont à redouter.

 

Cette grève venant après les nombreuses années de disette qui ont déjà frappé l'industrie sardinière,

causera un préjudice incalculable parce qu'elle éclate justement à l'époque où la pêche de la sardine bat son plein.

En vue de remédier à cette crise, M. Viviani, ministre du travail, vient d'envoyer

sur place M. Brice, chef du service de l'inspection du travail, pour procéder

à une enquête sur les conditions économiques du travail dans cette industrie.

D'autre part, la plupart des députés de la région bretonne dans laquelle a éclaté

la grève des sardineries ont quitté Paris pour se rendre dans leurs circonscriptions.

 

Ils vont essayer d'amener une entente entre les ouvriers et les patrons pour éviter

un lock-out qui consommerait la ruine des populations de Concarneau

et autres centres sardiniers.

 

Hier, le lock-out a été appliqué strictement.

 

Les dix-huit usines adhérentes au lock-out ont refusé l'achat de 1,200 francs

environ de poisson ;

mais les pêcheurs ont pu l'écouler sur les autres usines non adhérentes.

 

Toutes les usines de la côte, sauf deux ou trois, sont complètement d'accord

et ont décidé de fermer immédiatement leurs usines si le plus petit mouvement

de grève se produisait.

René Viviani

Ministre du Travail

et de la Prévoyance sociale

25 octobre 1906

3 novembre 1910

Cofondateur du journal L'Humanité avec Jean Jaurès

C’est pour pouvoir lutter contre la concurrence étrangère — chaque jour plus redoutable —

que les usiniers ont décidé d'employer le sertissage mécanique.

 

Tous les pays étrangers ont d'ailleurs recours à ce mode de fabrication, bien plus rapide et plus économique et,

pour ne pas perdre les marchés étrangers où jusqu'ici, nous avons régné en maîtres, les fabricants ont dû suivre

cet exemple, remplacer leur vieux matériel par des machines à sertir qui rapportent au moins

deux à trois francs de bénéfice par caisse.

 

Ce sera d'ailleurs l'intérêt du pêcheur, car le poisson sera payé plus cher, la production sera plus forte,

et les cours se maintiendront plus élevés.

 

En un mot, les usiniers ne peuvent céder ;

ou ils emploieront des machines comme l'étranger et leurs collègues du bassin d'Arcachon,

ou ils fermeront leurs usines : il n'y a pas de demi-mesures.

L'arrivée du préfet

 

Concarneau, 18 juillet.

 

À 11 h. 17 du matin, le train entre en gare.

 

Sur le quai, se tiennent MM. Hamon, secrétaire général de la préfecture du Finistère ;

le chef de bataillon Vachette, commandant les troupes actuellement à Concarneau ;

Rouquier, commissaire spécial ; Barjot, commissaire de police ; Brice, inspecteur général du travail, etc.

Quand M. Giraud, préfet du Finistère, descend du train, M. Hamon fait les présentations, tandis que le piquet de soldats du 118e, commandé par le sergent Auvray, prend la position du garde à vous.

 

Puis, à la sortie de la gare, M. Rouquier présente M. Bruzac, président du syndicat des boitiers et soudeurs de Concarneau, qui s'entretient durant quelques minutes avec le premier magistrat du département, auquel il déclare que la situation est très tendue et que son plus vif désir est d'arriver à une entente durable avec les usiniers.

 

À deux heures a eu lieu, dans la salle de la mairie, la réunion entre

le syndicat des soudeurs et le préfet du Finistère, assisté de M. Brice, délégué de M. Viviani, ministre du Travail.

 

La discussion a été très animée, parfois confuse.

M. Brice a déclaré que les sympathies du ministre allaient de préférence aux ouvriers et M. Giraud

a promis de faire tous ses efforts pour tenter d'arriver à une entente.

 

M. Bruzac, président du syndicat des soudeurs de Concarneau, et Chanteloup, du port d'Audierne,

ont longuement discuté avec MM. le préfet et Brice.

 

Le préfet a déclaré qu'il se propose de tenter une démarche de conciliation.

 

À cet effet, il a demandé aux soudeurs de formuler leurs propositions.

 

La réunion a été souvent interrompue par les cris de : « Pas de machines ! Pas de contrat ! »

 

D'autre part, la plupart des pêcheurs se sont déclarés partisans du contrat.

 

Le préfet a également eu une entrevue, à l'école de pêche, avec une délégation de marins-pêcheurs,

qui sont indirectement dans le mouvement.

 

Aussi la réunion a été très courte.

 

Le préfet du Finistère, accompagné de son chef de cabinet. M. Carré, est parti à quatre heures pour Quimper.

 

M. Brice est parti ce soir, mais il reviendra aux fins d'enquête.

On a décidé, après le départ du préfet, de faire circuler la pétition suivante dans toute la ville :

« Les habitants de Concarneau protestent par leurs signatures contre l'introduction des machines à sertir et à souder, 

qui ont pour but de ruiner le commerce dans notre pays. »

 

Un syndiqué me dit que toutes les usines Philippe et Canneau viennent de fermer,

les ouvriers se solidariseront avec les grévistes.

 

Ces usines n'ont pas de machines à souder,

mais les patrons sont partisans du lock-out.

Une bonne nouvelle qui a été annoncée à la réunion est la suivante :

« Les ouvriers soudeurs de plusieurs usines de Concarneau comprises dans le lock out par conséquent fermées

depuis vendredi, ont été invités à réintégrer l'usine demain pour continuer le travail à la main. »

 

Cette nouvelle provoque une vive satisfaction, car ce serait peut-être un grand pas vers la conciliation.

 

Il est permis d'en douter.

 

Une réunion des usiniers doit, parait-il, se tenir à Vannes pour prononcer le lock out sur tout le littoral.

 

Vingt gendarmes, commandés par un lieutenant, venant de Poitiers et d'Angers,

sont arrivés ce soir pour renforcer le service d'ordre.

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Quimper, 19 juillet

 

La réunion des usiniers a eu lieu aujourd'hui à 5 heures, à l'Hôtel de l'Épée.

 

À 7 heures et demie, après l'entrevue avec M. Giraud, préfet du Finistère, le bureau communique à la presse

la note suivante :

« Les fabricants de conserves de sardines de toutes les usines de Bretagne et de Vendée,

se sont réunis à Quimper et à Vannes.

 

Leur convocation était nécessitée par la déclaration de grève par la Fédération des ouvriers soudeurs, dans les usines autres que celles de Concarneau.

La grève n'ayant pu s'étendre, les ouvriers de la Fédération ont tous repris le travail.

 

Devant ces faits, les fabricants n'ont plus eu à déclarer le lock-out général,

qui devait recevoir son application immédiate.

 

La section de Concarneau reste donc seulement atteinte et les maisons qui devant les incidents déplorables

survenus dans cette localité ont dû fermer, le resteront aussi longtemps que la situation ne permettra pas

le fonctionnement normal de toutes les usines.

 

Les décisions prises par tous les membres du congrès, ont été à l'unanimité. »

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Dernière mise à jour - Janvier 2021