Fenêtres sur le passé

1909

La crise sardinière dans le Finistère

Source : Écho de Bretagne octobre 1909

 

Auteur : Docteur Piton, Conseiller Général du Finistère

 

La crise sardinière dans le Finistère

 

La colère gronde au « Pays de la Faim » le long de la côte bretonne, à Camaret, à Douarnenez, à Audierne,

à Penmarc'h, à Loctudy, à Concarneau, de lourds murmures naissent et gagnent les centres de pêche,

précurseurs de l'orage prochain.

 

Et cependant, à la trop longue période de disette vient de succéder une année d'abondance.

 

La sardine est revenue, offrant aux pêcheurs et aux industriels une moisson rémunératrice.

 

Pourquoi donc ces murmures ?

 

Pour quoi ces grèves ?

 

Problème complexe dont je vais essayer de dégager les facteurs généraux dans une première étude.

 

I— Intérêts en présence

 

Pour la clarté du sujet, le lecteur doit tout de suite connaître les divers intérêts en présence.

Ces intérêts sont représentés par :

1° Le pêcheur ;

2° Le patron-pêcheur ;

3° L'industriel-usinier ;

4° Le personnel de l'usine, qui comprend le personnel gérant

et comptable et le personnel soudeur et ouvrier des deux sexes.

 

Ce qui crée la difficulté de mise à point d'un contrat honnête et loyal d'entente c'est la coexistence fréquente de la connexité

et de l'opposition des intérêts des partis engagés.

 

Pour ne citer qu'un exemple, chacun reconnaîtra que l'intérêt

de l'industriel usinier est connexe de celui du pêcheur au point de vue

de l'apport de la sardine ;

mais qu'il lui est opposé au point de vue du prix de vente.

 

D'autres exemples trouveront une place facile au cours de mon travail.

 

II. — Comment se fait la pêche à la Sardine

Pour bien comprendre la genèse de ces oppositions ou de ces connexités d'intérêts,

il est indispensable de connaître succinctement le mode et les procédés en usage pour la pêche à la sardine.

 

Cette pêche nécessite, outre le bateau approprié,

des appuis divers dont le principal est la « rogue » et un assortiment très varié de filets.

 

1. Le bateau.

 

Celui qui servait jusqu'à ces dernières années aux pêcheurs du Finistère était le même que celui qu'ils utilisent

pour les autres pêches, pêche à la ligne, pêche aux filets de raies, aux filets de maquereaux, etc.

 

À l'exemple des pêcheurs du Golfe de Gascogne et des pêcheurs du Sud-Bretagne,

plusieurs patrons ont annexé à leur bateau principal un petit canot, plus facile à manœuvrer.

 

Le but de ce canot est d'éviter la fatigue imposée par la manœuvre d'une lourde embarcation pendant les heures

de pêche ou le retour au port, par temps calme.

 

Il est surtout utile dans les ports à marée où le gros bateau ne peut toujours entrer en mer basse.

 

Eh ! bien, nous verrons que l'existence de ce petit canot, presque nécessaire, a été une source de conflit,

dont j'indiquerai les causes ultérieurement.

2. La rogue.

 

Que la pêche se fasse avec la grande ou la petite embarcation,

la manœuvre est la même.

 

Le premier acte est la « levée du poisson ».

 

Le patron qui croit avoir découvert le banc de sardines,

se met en devoir de l'attirer à la surface, en jetant de la « rogue ».

 

Qu'est donc cette « rogue », si précieuse, si indispensable,

d'un prix si élevé qui atteint 120 et 130 francs le baril.

 

C'est tout simplement un composé d'œufs de poisson salés,

principalement d'œufs de morue.

 

La rogue la plus réputée, à tort ou à raison, est la rogue de Norvège.

 

Il existe aussi des rogues françaises ;

oserai-je dire que le Français éprouve souvent le besoin de répudier

ses propres produits qu'il reçoit, sans s'en douter, et qu'il utilise

en pleine confiance lorsqu'ils ont reçu l’estampille d'une nation étrangère ?

Oui, je l'ose et je l'oserai toujours : je ne cache jamais la vérité, surtout à mes amis.

 

Je rappellerai encore pour mémoire les rogues artificielles, morphi-rogues, similirogues, etc ;

l'énumération en serait longue ;

je réserve cette question …

 

Le patron vient donc de jeter la rogue ;

plus lourde que l'eau elle roule, en partie, à la recherche de la sardine qui se meut à des profondeurs variables.

 

Bientôt, la mer se couvre d'une nappe argentée ;

la manne marine a ramené à la surface d'innombrables bancs que vont se disputer les pêcheurs.

 

3. Le filet.

 

Vite il faut jeter le filet à la mer ;

mais auparavant il faut le choisir dans le tas déposé au fond du canot.

 

Quelle est la grosseur de la sardine ?

 

Quel filet faut-il utiliser ?

 

Au patron et à l'équipage d'en juger ;

le filet ne doit, en effet, être ni de mailles trop grandes, ni de mailles trop petites.

 

Si les mailles sont trop grandes, le poisson passera à travers le filet ;

si elles sont trop petites, la sardine ne sera pas prise ; la pêche sera nulle dans les deux cas.

 

C'est pourquoi il faut au patron-pêcheur une assez grande variété de « moules » de filets ;

et cette nécessité joue, avec le prix élevé de la rogue, le rôle le plus important dans la solution du problème

que nous nous sommes posé...

Le filet est à la mer ;

il doit flotter verticalement,

entièrement développé à l'arrière du bateau.

 

Le liège de la corde supérieure assure sa flottabilité ;

le plomb ou les pierres de la corde inférieure assurent

son développement vertical.

 

Une petite vitesse imprimée en avant au bateau par les avirons

achève la manœuvre qui développera totalement le filet en surface

et en profondeur.

 

Le moment est solennel au cœur du brave pêcheur qui se sent renaître à l’espérance ;

le filet s'argente de sardines prises dans les mailles, pendant que le patron maintient à la surface le banc de poissons, au moyen d'un nouvel appui d'un prix moins élevé : la farine.

 

Cette farine est le plus souvent de la farine d'arachides.

 

Hélas ! que d'ombres au tableau des farines ;

mais soyons tout à la joie : la sardine « maille ».

 

Laissons les ombres pour plus tard.

 

Le premier filet a fini sa pêche : ce n'est plus qu'un tissu de mailles d'argent qui menace de couler.

 

Un second lui succède, un troisième, un quatrième vont continuer son œuvre.

 

Mais jetons tout de suite le cri d'alarme « Heureux les pêcheurs qui savent s'arrêter ».

 

Que la pêche miraculeuse de chaque jour ne leur soit pas fatale ;

l'abondance des sardines avilira les prix de vente.

 

Le conflit va naître ; la colère gronde au « Pays de la Faim ».

 

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La semaine dernière, je jetais le cri d’alarme prophétique :

« Le Conflit va naître » ;

et le conflit est né, la colère a grondé, le sang a coulé ; au « Pays de la Faim ».

 

La fatalité a donné raison à la loi néfaste, poétisée par Victor Hugo :

Une loi, qui d'en bas semble injuste et mauvaise dit aux uns : JOUISSEZ ! aux autres : ENVIEZ ! »

 

Oui, elle est injuste ;

oui, elle est mauvaise, cette conception de la mentalité humaine !

 

L'envie haineuse, la jouissance orgueilleuse doivent disparaître ;

l'entente entre le travail et le capital s'impose ; elle prendra pour devise les vers sublimes de Lamartine :

« O Travail, sainte loi du monde »

« Ton mystère va s'accomplir... »

Dans un premier article, j'ai sommairement décrit la pêche à la sardine, travail du pêcheur.

 

À cette description doit logiquement succéder celle de la préparation de la conserve,

travail de l'industriel et de son personnel.

III. — Préparation de la Conserve de Sardines

 

Les divers actes successifs de la fabrication sont :

 

1° La fabrication des boites ;

2° L'achat du poisson;

3° Le Salage ;

4° L'étêtage ;

5° Le saumurage ;

6° Le séchage ;

7° La cuisson ;

8° La mise en boites ;

9° L'huilage ;

10° Le soudage ;

11° La stérilisation ;

12° La visite des boites stérilisées.

 

1°. La fabrication des boites.

Les boites étaient faites autrefois à la main ;

depuis longtemps elles sont faites à la machine,

soit dans l'usine même, au cours de l'hiver, soit dans des centres spéciaux de production qui les livrent aux industriels usiniers.

 

Les boîtes sont, en général, livrées, en trois pièces séparées : fonds, côtés, couvercles.

 

Les soudeurs de l'usine relient, pendant la saison-morte, les côtés aux fonds, au moyen de soudure à l'étain pur ;

le couvercle ne sera soudé qu'après la mise en boite de la sardine.

 

Quelques usines ont acheté des boites dont le fond et les côtés étaient faits d'une seule pièce :

première difficulté avec les ouvriers soudeurs.

 

Mais le vrai conflit n'a pris naissance que lorsque les industriels ont voulu remplacer la soudure à la main

par le sertissage à la machine.

Mon ami, M. le député Le Bail a traité cette question dans une monographie

très documentée et fort intéressante où il expose la valeur relative de la soudure

et du sertissage :

je reviendrai sur ce sujet délicat.

 

Quoiqu'il on soit, le stock de réserve des boites doit être considérable et se compter par centaines de mille de diverses dimensions ;

car, en pleine production, une usine bien dirigée travaille, chaque jour,

200.000 sardines, quelquefois plus, produisant, à la fin de la saison de pêche

près de trois millions de boîtes contenant quarante millions de sardines.

 

2° L'achat du poisson.

Georges-Auguste Le Bail

Né le 15 juin 1857 à Quimper

Décédé le 3 février 1937

à Quimper

Cet achat se fait par l'intermédiaire de personnes déléguées par l'industriel ou par le gérant de l'usine.

 

Ce sont le plus souvent des femmes, appelées « Commises » qui se rendent à l'extrémité de la digue,

comme à Douarnenez, d'où elles lancent d'une voix aigüe et perçante, le prix proposé par l'usine au bateau

qui revient de la pêche ;

ou, comme à Concarneau se tiennent à l'entrée de la jetée où les hommes de l'équipage apportent des spécimens

du poisson pêché et débattent le prix d'achat avec les « Commises » ;

ou bien encore, comme à Audierne, viennent à la cale d'accostage inspecter la valeur de la pêche et proposer un prix.

 

Parfois, la vente est acquise à l'avance au pécheur ;

son bateau a été loué à l'année à une usine qui s'est engagée à lui acheter sa pêche.

 

Dans ce cas, l'industriel est lui-même fournisseur des filets et de la rogue ;

le patron-pêcheur touche une rémunération pour la location de son embarcation et reçoit sur le produit de la pêche, une part égale à celle de ses marins.

 

3° Le Salage.

 

Lorsque le poisson, bien lavé à l'eau de mer, a été porté à l'usine dans des paniers spéciaux,

il est étalé sur des tables basses et recouvert de gros sel, en attendant que la quantité soit suffisante

pour procéder à l'opération de l'étêtage.

 

4° L'Étêtage.

 

Cette opération est pratiquée par des ouvrières, le plus souvent femmes, sœurs, filles de pêcheurs.

 

Au moyen d'un couteau, elles enlèvent la tête et les intestins du poisson qui est ensuite porté au saumurage.

 

5° Le saumurage.

 

De grandes cuves sont disposées dans une pièce voisine, contenant une solution saturée de sel marin ; un pèse-sel a remplacé le procédé ancien de la pomme de terre et de l'œuf pour indiquer la saturation de la saumure.

 

La durée du saumurage varie suivant la grandeur et la qualité de la sardine : un tour de main est ici indispensable ; et je le dis, sans jeu de mot ; car la personne préposée au saumurage doit, de temps en temps, prélever à la main, quelques sardines, pour se rendre compte de l'état du poisson.

 

En général, la sardine séjourne dans le bain salé, pendant un laps de temps variant d'une demi-heure à deux heures.

6° Le Séchage.

 

Au sortir de la saumure, la sardine est essuyée et déposée

en rangs serrés et méthodiques sur un gril métallique.

 

Autrefois le séchage se faisait à l'air libre ;

mais que de mécompte aux jours humides.

 

Aussi le séchage à « L'ÉTUVE » a-t-il remplacé le séchage naturel,

au mieux de la préparation de la conserve.

 

Et voilà la première machine introduite !

 

La voilà acceptée de tous !

La voilà reconnue nécessaire pour la meilleure utilisation de la main d'œuvre qui suivra !!

 

7° La Cuisson.

 

La cuisson se fait dans de grandes cuves ou bassines sur nos côtes bretonnes ;

rarement on y utilise les chambres à vapeur en usage en Espagne.

 

Les bassines, de différents types, contiennent, à leur partie inférieure, de l'eau où tombent les divers détritus ;

au-dessus de l'eau se trouve l'huile dans laquelle plongent les grils qui ont servi assécher le poisson.

 

Cette huile, huile d'œillette, huile d'arachide, trop rarement hélas ! huile d'olive,

est chauffée au moyen de serpentins à vapeur.

 

Ici, encore, un technicien est nécessaire pour mener à bien la cuisson,

sous peine de compromettre la valeur du produit.

 

8° La mise en boites.

 

La cuisson obtenue, la sardine est mise en boîtes ;

ces boîtes sont des boîtes entières, des demi-boites, des quarts ou des huitièmes de boites.

 

Les bottes entières doivent peser un kilog ;

les demi-boites 500 grammes ;

les quarts de boîtes 250 grammes,

et les huitièmes 125 grammes.

 

D'autres boîtes, supérieures à la boîte entière, sont encore employées ;

ce sont, par exemple, les doubles ou les triples boîtes, pesant respectivement 2 à 3 kilogs.

 

Le quart est l'unité la plus employée ;

la grosseur de la sardine en est fonction, au point de vue usinier et pêcheur.

 

Ainsi, lorsqu'on dit qu'un moule de sardines est de 10, de 15 au quart, cela signifie qu’une boite de quart,

soit 250 grammes, contiendra 10, 15 sardines, suivant la grandeur du poisson.

9. L'huilage.

 

Lorsque la sardine a été mise en boites, on procède à l'huilage.

 

La qualité de l'huile assure la conservation

et la valeur de la conserve ;

l'huile d'olive supérieure est absolument nécessaire

pour obtenir des produits supérieurs.

 

À la qualité de l'huile tient la réputation des industriels

qui le savent mieux que personne ;

mais je me hâte aussi d'ajouter que c'est leur plus grosse source de dépenses.

La fraude est du reste sévèrement punie ;

une loi sévère protège désormais le consommateur attentif contre l'industriel sans conscience,

dans toutes les branches de l'industrie française.

 

L'huile d'olive est toujours employée pour les produits dits «supérieurs» et « moyens ».

 

L'huile d'arachide, ne sert qu'aux produits dits de «rebut».

 

Une étiquette doit on indiquer la présence sur la boite de conserve, dont le contenu utilisable pour l'alimentation

est nécessairement de goût inférieur à la sardine conservée dans de l'huile d'olive.

 

10° Le soudage ou le sertissage.

 

Dans ces deux mots couvait le conflit qui vient de se produire ;

l'ouvrier soudeur a ouvert le feu, appuyé à Concarneau par le marin pêcheur.

 

On connaît les événements qui ont suivi, les grèves qui ont éclaté ;

leur étude économique sera malheureusement intéressante.

 

Aujourd'hui je veux me restreindre à l'étude technique sommaire des procédés en usage

pour la fermeture des boites.

 

Le Soudage DOIT SE FAIRE A L'ÉTAIN PUR ;

la loi est-elle observée ?

 

Je ne pose qu'un simple point d'interrogation ;

que je serais heureux de recevoir des réponses positives unanimes ! !

 

Autrefois, l'ouvrier soudeur se servait du vulgaire réchaud au charbon de bois où rougissait le fer à souder.

 

Aujourd'hui le chalumeau à gaz a remplacé l'antique charbon de bois :

un jour, sans doute, la fée « électricité » qui déjà unit les fils de cuivre et de fer,

prêtera son concours plus direct à l'industrie sardinière.

 

Le sertissage se fait au moyen d'un appareil mécanique qui assure l'étanchéité de la boite, sans soudure.

 

Le travail est vite fait ;

la production de l'usine est considérablement augmentée.

 

Mais aussitôt deux questions se posent :

 

1° La conserve sera-t-elle aussi bonne ?

2° Que faire des soudeurs ?

 

À l'industriel et au consommateur de prendre la responsabilité de la première question ;

le soudeur n'y est pas matériellement intéressé.

 

À l'industriel et au soudeur de s'entendre pour résoudre

le second facteur de ce problème économique.

 

Au « Pays de la Faim » la question est vitale ;

j'y reviendrai dans un prochain article où j'essaierai de concilier les intérêts de l'industriel, du soudeur, du pêcheur,

de tous ceux qui vivent de l'industrie sardinière.

 

11° La Stérilisation.

 

La stérilisation de la sardine mise en boîtes s'obtient par deux procédés ;

l'ébullition simple à 100 degrés ou l'autoclavage à une température de 120 degrés environ.

 

La plupart des industriels rejette ce dernier procédé, lui reprochant de ramollir le poisson.

 

La durée du séjour dans l'eau bouillante ou à l'autoclave est fonction de la grosseur du poisson

et de la grandeur de la boîte ;

au praticien le soin de l'apprécier.

 

12° La visite des boîtes stérilisées.

 

Au sortir de cette dernière opération, les boites sont soumises à une visite minutieuse.

 

Celles qui ont été mal soudées ou mal sorties sont plates,

à l'inverse des boîtes bien fermées dont chaque face bombe sous la pression de l'huile chaude.

 

Les boîtes mauvaises, dont le soudeur est responsable, sont réparées et vendues comme produits inférieurs.

 

Les boites reconnues bonnes sont mises en caisse pour être livrées à l'industrie alimentaire en France

et dans le monde entier…

 

Ah ! Soutenons de toute notre énergie le renom de l'industrie sardinière ;

que les bonnes volontés s'unissent pour solutionner, au pays breton,

le problème de « l'entente du travail et du capital » dont « le saint mystère non s'accomplir ».

 

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Le lecteur connaît par mes deux premiers articles,

le travail du pêcheur et le travail de l’industriel-usinier et de son personnel.

 

Qu'il se rappelle que « ce qui crée la difficulté de mise au point d'un contrat honnête et loyal d'entente,

c'est la coexistence fréquente de la connexité des partis engagés »

IV. — Connexité des intérêts

 

Lorsque la pêche est bonne, c'est-à-dire lorsque la rogue est achetée à un prix moyen, lorsque le poisson est vendu à un prix moyen,

tous les intérêts sont connexes.

 

Le pêcheur, qui n'a aucun matériel de pêche à sa charge,

peut rapporter un gain journalier suffisant pour la subsistance

de sa famille.

 

Le patron-pêcheur, à qui appartiennent le bateau, les filets et la rogue, fait une recette supérieure à sa dépense ; l'existence des siens est assurée pour cette période normale.

 

L'industriel-usinier, dont les découverts en argent sont souvent considérables, réalise des bénéfices

qui lui permettent de faire honneur à ses engagements financiers et de subvenir aux besoins de son intérieur.

 

À l'usine, le gérant, les comptables, les soudeurs, les ouvriers, les ouvrières, qui n'ont aucun capital engagé, travaillent avec ardeur.

 

La semaine sera bonne ;

le vieux père, la vieille mère, la femme et les enfants recevront une douce compensation aux jours de misère.

 

V. - Opposition des intérêts

 

Mais que les conditions d'équilibre changent, que le prix de la rogue monte à 100, 120 et 130 francs,

que le prix de la sardine baisse d'une façon dérisoire, comme en 1898, à Audierne,

où la moyenne du prix du mille a été de 3 fr. 87, les intérêts, aujourd'hui connexes, seront opposés demain.

 

Le patron-pêcheur ne voudra plus acheter ni filets, ni rogue ;

ses dépenses excéderaient ses recettes, s'il se livrait à la pêche ;

il préférera ne rien gagner que de se trouver en déficit.

 

Qui donc osera lui donner tort ?

 

Et cependant, le pêcheur, l'industriel, le personnel de l'usine,

la population entière du port de pêche vont instantanément ressentir le contre-coup de la grève.

 

Le pécheur reprochera à son patron de manquer à ses engagements de faire la pêche à la sardine.

 

Tous deux crieront leur angoisse aux fournisseurs de rogue, aux usiniers, jusqu'à ce qu'une entente survienne.

 

Les industriels chômeront ;

ils ne pourront plus peut-être faire face aux obligations contractées ;

combien d'entre eux sont déjà tombés !

Le gros capitaliste seul surnagera, malgré ses pertes.

 

Le gérant, le comptable, le soudeur, l'ouvrier seront congédiés

en totalité ou en partie ;

l'usine sera fermée.

 

Le mouvement commercial el industriel sera arrêté ;

les maigres économies de la pauvre ménagère s'envoleront ;

la hideuse faim, « cette mauvaise conseillère »,

montera la garde à la porte du marin-pêcheur

 

VI. — Étude des causes du conflit

 

Examinons de plus près les causes de rupture d'équilibre dans l'harmonie

de l'industrie sardinière ;

et, dans ce but, reprenons l'étude des engins de pêche.

 

1. LE BATEAU

 

a) Le patron-pêcheur propriétaire de son bateau.

 

Depuis le milieu du siècle dernier, le marin a commencé à devenir propriétaire de son instrument de travail ;

ce mouvement s'est étendu à tel point que, de nos jours, presque toutes les embarcations de pêche

sont la propriété du marin-pêcheur.

 

« Le temps n'est pas loin de nous, dit notre compatriote,

le docteur en droit Théodore Le Gall, d'Audierne, dans sa remarquable étude sur « L'Industrie de la Pêche », parue en 1904,

où les barques qui ne comprenaient que cinq hommes d'équipage appartenaient à des armateurs, commerçants ou rentiers de la ville.»

« À Douarnenez, le mouvement très curieux de « la barque aux pêcheurs » se précipita surtout aux alentours de 1859,

lorsque le pêcheur Pencalet eut découvert des parages très fréquentés

par le maquereau, au large du Guilvinec ».

 

L'exemple des bénéfices acquis par l'armateur fut la cause de ce désir

fort légitime de devenir propriétaire ;

le succès couronna l'entreprise de quelques-uns, grâce à leur prudence

dans l'emploi de la rogue et à la collaboration des femmes de la famille

à la réparation des filets.

 

Mais combien d'autres se virent arrêtés par le manque d'argent

pour l'achat des engins auxiliaires, les filets et la rogue !

 

Aux Sociétés coopératives, aux Syndicats, au Crédit maritime de faciliter l'accession du marin-pêcheur à la propriété de ses instruments de labeur.

 

b) Mode de répartition des bénéfices

 

L'industrie de la pêche

dans les ports sardiniers bretons

Archives Ifremer

http://archimer.ifremer.fr/doc/00032/14312/11592.pdf

Théodore Le Gall nous instruit du mode de partage en usage à bord des bateaux appartenant au bourgeois armateur.

 

« L'équipage avait un mille de sardines sur quinze, c'est-à-dire que l'on partageait la pêche en quinze fractions égales.

 

Le bourgeois en prélevait quatorze ; l'équipage se partageait le quinzième lot.

 

Le patron en avait une part et quart, chaque « teneur debout (*) » une part ;

le novice avait trois  quart ou part entière, suivant que le mousse bénéficiait d'une demi ou d'un quart de part ».

 

(*) Teneurs debout, hommes de l'équipage qui, au moyen d'avirons, maintiennent le filet vertical, « debout »,

en imprimant une petite vitesse en avant à l'embarcation, pendant la pêche.

 

« En plus de cette participation aux bénéfices, il était alloué aux pêcheurs, une rémunération fixe que l'on nommait

« le sillage » …

 

Ces avances perdues étaient réglées d'un commun accord entre le pêcheur et l'armateur.

 

Un bon patron pouvait être payé jusqu'à 150 francs pour la campagne, un teneur debout,

selon sa force de 60 à 80, un novice de 30 à 40 et un mousse de 20 à 30 francs ».

 

Les usages et les subventions variaient un peu suivant le port sardinier, mais en restant calqués sur le même modèle.

 

Au début, le marin armateur avait voulu maintenir le même mode de répartition

mais une transformation s'opéra vite.

 

À Audierne, j'ai toujours connu la façon suivante de procéder.

 

La pêche est divisée en deux parties égales entre l'armateur, quel qu'il soit et l'équipage ;

à l'armateur était en outre alloué un franc par mille de sardines.

 

Ce franc du mille a nécessairement été supprimé, lorsque le prix du mille a baissé jusqu'à 1 fr. 50 et même 0 fr. 50, aux jours les plus mauvais de la vente.

 

Prenons un exemple, en supposant une pêche de 8 mille sardines, à 10 francs le mille,

faite par un bateau monté par 7 hommes, y compris le patron et un mousse.

 

La valeur de la pêche sera de 8 multipliés par 10 égal ; 80 francs.

 

Le patron pêcheur prélèvera la moitié, soit 40 francs ;

Les 40 autres francs seront divisés en parts et demi :

ce qui donnera au patron 5 fr. 30 en sus de ses 40 francs, et 5 fr. 30 à chaque homme, le mousse touchant 2 fr. 65.

Des conditions particulières de détail peuvent légèrement changer ce mode de partage ;

mais la règle générale est celle que je viens d'exposer.

 

c) Description du bateau sardinier.

 

Le bateau sardinier breton est une embarcation non pontée

de 25 à 28 pieds de quille, soit de 8 à 9 mètres environ,

à deux mâts ;

sa valeur variable, suivant la taille,

est de 1.000, 1.500 et 2.000 francs. 

Il sert indistinctement à la pêche du gros poisson, du maquereau, de la sardine, etc. .

 

En hiver, on exhausse parfois la partie arrière au moyen de « fargues » mobiles,

pour mieux se préserver des coups de mer.

 

En été, ces fargues sont enlevées ;

un grand caisson est déposé au fond du bateau, à l'arrière du grand mât, pour recevoir les filets secs.

 

La manœuvre de ce lourd bateau est pénible ;

aussi beaucoup de patrons lui ont-ils annexé un petit canot dans le but de diminuer la fatigue des « teneurs debout » et de pouvoir rapporter la pêche au port, à toute heure, surtout dans les ports où la mer descend très bas,

comme à Audierne.

 

Et voilà que ce petit auxiliaire, presque nécessaire, est devenu une source de conflit !

 

La vraie, la seule raison de ce conflit, réside dans l'appétit exagéré de certains pêcheurs.

 

Ils ne se sont pas contentés de se servir du petit canot ;

ils ont péché avec les deux embarcations, la grande continuant même sa pêche,

pendant que la petite rentrait au port.

 

Faut-il donc en vouloir au moissonneur qui récolte une ample moisson, après de longues années de disette ?

 

À un examen superficiel, non ;

À un examen approfondi, oui, dans le cas particulier.

La surabondance de pêche a vite produit un résultat désastreux, faute à prévoir : l'avilissement des prix.

 

À juste raison, le patron qui ne possède pas de petit canot, a jeté la pierre à celui qui en possède ;

le possesseur lui-même un petit canot en veut à celui qui en a abusé.

 

Le différend est porté devant l'Administrateur de l'Inscription maritime, en se basant sur ce point de droit maritime qu'un bateau ne peut faire la pêche s'il n'est muni d'un rôle régulier d'équipage.

 

Or, il n'existe qu'un seul rôle pour les deux embarcations, la plus petite n'étant qu'une annexe de la plus grande.

 

La pêche simultanée faite par les deux bateaux est donc illégale.

 

II parait que les avis sont partagés et « adhuc sub judice lis est ».

 

Conclusion : Au département de la Marine de trancher ce premier point litigieux

 

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2. Le filet.

 

Le seul filet actuellement employé par le pécheur du Finistère,

est le filet de rogue.

 

Sa grandeur est variable ;

il mesure, en général, de 15 à 20 mètres ;

Camille Vallaux, dans sa Basse Bretagne, Étude Géographie humaine

lui donne 30 mètres de long sur 9 mètres de hauteur ;

et Théodore Le Gall va jusqu'à 40 et 45 mètres de longueur,

avec 6.400 mailles environ.

 

La corde supérieure est garnie de liège destiné à le faire flotter ;

la corde inférieure reçoit en général un léger lest de plomb ou de pierres ;

parfois elle est nue : son poids suffisant à la faire couler.

 

Le moule des filets, évalué par cinq nœuds successifs,

tendus suivant la diagonale des mailles, varie de 30, 40, 50, 60 et 70 millimètres, afin de s'adapter à la grosseur de la sardine ;

d'où la nécessité d'en avoir un jeu assez considérable.

 

Camille Vallaux

Né le 2 octobre 1870 à Vendôme

Mort le 10 septembre 1945

Au Relecq-Kerhuon

Géographe, Philosophe, Océanographe

Son prix est variable suivant sa taille ; il atteint 40, 50 et 80 francs.

 

Disons tout de suite que deux défauts sont inhérents à cette sorte de filet :

 

1° La nécessité d'un appât ;

 

2° L'impossibilité de l'utiliser parfois, même par temps calme, en présence de bancs de sardines.

 

L'étude de la rogue fera ressortir surabondamment le premier défaut ;

le second demande quelques explications immédiates.

 

Que de fois n'avons-nous pas entendu le pêcheur découragé répondre, comme suit, à nos questions !

 

Nous avons bien levé la sardine, mais elle n'a pas travaillé.

 

Cela veut dire qu'elle n'a pas maillé, qu'elle ne s'est pas fait prendre dans le filet.

 

Pourquoi cette inertie du poisson ?

 

Est-elle due à une apathie physiologique ou morbide dont les causes nous sont inconnues ?

 

Est-elle due à une abondance d'aliments naturels répandus au sein de la mer ?

 

La réponse est difficile ;

mais le fait est exact et se renouvelle trop fréquemment.

 

Quel remède apporter à la situation ?

 

Il semble bien simple à indiquer ;

il consiste dans la suppression du filet de rogue et son remplacement

par un filet tournant qui pêchera la sardine par enveloppement du banc

Ce filet porte le nom de « senne » ;

il est bien connu de tous les pêcheurs dont plusieurs

l'ont déjà utilisé.

 

En 1872, un industriel de Douarnenez, M. Belot,

préconisa cet engin en vue de la pêche à la sardine.

 

En 1874, le ministre de la Marine recommanda la senne Belot aux marins pêcheurs comme le moyen le plus efficace

et le moins dispendieux de leur industrie.

 

Cette senne avait cependant un défaut elle était trop grande.

 

La manœuvre, très pénible, nécessitait la collaboration de plusieurs bateaux.

 

Aussi, d'autres filets plus petits, basés sur le même principe, senne Eyraud, senne Guézennec,

remplacèrent-ils la senne Belot.

 

Mais, sur la plainte de quelques pêcheurs qui accusaient ces engins de bouleverser les fonds marins,

un décret du 10 octobre 1897 interdit l'usage de la senne dans la baie de Douarnenez du 1  janvier au 15 octobre.

 

Grandes et petites sennes furent englobées dans le décret prohibitif ;

pourtant, si les grandes sennes pouvaient être coupables, les petites sennes étaient bien innocentes.

 

Les pêcheurs de Penmarc'h et de Saint-Guénolé que le décret ne touchait pas,

improvisèrent des sennes en reliant leurs filets les uns aux autres ;

et Théodore Le Gall nous apprend que la pêche leur fut fructueuse,

tandis que le filet de rogue ne rapportait rien aux vétérans de la routine.

 

Instruits par le succès, ils se ruèrent sur Douarnenez, achetant les vieilles sennes à demi usées 800 et 900 francs ; malgré celte élévation exagérée de prix, ils réussirent à éviter la crise de 1881 et 1882,

dont souffrit toute la Bretagne.

 

Mais l'antique routine n'avait pas désarmé ;

une pétition des pêcheurs d'Audierne arracha au ministre le décret du 28 octobre 1882,

plus tard corroboré par un décret du 21 janvier 1888.

 

« L'interdiction de la pêche à la senne était étendue à toute la baie d'Audierne ».

 

En 1883, les pêcheurs de Penmarc'h et du Guilvinec protestèrent ;

mais la vérité qui était en marche dut s'arrêter.

 

Elle attend toujours le moment propice pour reprendre sa marche en avant ; souhaitons qu'il soit proche.

Le Gall ne croit pas qu'il faille incriminer la seule routine ;

il accuse également la jalousie et l'apathie.

 

Mais apathie et routine sont sœurs quant à la jalousie,

je ne lui reconnais qu'une seule sanction :

la répression immédiate par les moyens légaux.

 

Il est certain qu'il faut plus d'esprit d'initiative, plus d'esprit d'observation, plus de ténacité pour trouver la sardine lorsqu'on la pêche à la senne, sans appât ou avec une quantité minime, que lorsqu'on la pêche au filet de rogue, après avoir recouvert et inondé la mer d'appâts considérables.

 

Mais il est un terme moyen qui sera, je crois, la solution de l'avenir ;

il faudra dire aux pêcheurs :

« Cherchez et découvrez la sardine au moyen de la rogue parcimonieusement

et prudemment répandue à la surface de la mer ; pêchez-la au moyen de petites sennes. »

 

L'objection, tirée de la nécessité de réunir deux ou trois bateaux de grande taille pour manœuvrer

la lourde senne Belot, a disparu depuis l'apparition des petites sennes et surtout depuis qu'au grand bateau

est annexée une petite embarcation.

 

La manœuvre sera faite par le même équipage à qui reviendra tout le bénéfice de la pêche ;

l'annexe collaborera légalement au travail de la grande embarcation, le même patron dirigeant l'opération.

 

Quelle économie pour le patron-pêcheur, même aux jours où la recherche sera longue !

 

Plus de dépenses exagérées de rogue, ce lourd boulet du pauvre marin.

 

Je vais plus loin : au bénéfice matériel s'ajoutera un bénéfice moral.

 

Le développement de l'esprit d'initiative et d'observation est de première nécessité chez nos pêcheurs ;

ils ont, certes, de belles qualités, nos braves compatriotes ;

mais ils me pardonneront de leur dire, en ami, qu'ils doivent sortir de leur indolence, de leur fatalisme.

 

Écoutez la voix d'un des vôtres ;

secouez votre trop naturelle nonchalance ;

haut les cœurs, haut le courage pour le relèvement de votre situation matérielle, de votre niveau intellectuel et moral !

 

Diminuez les dépenses pécuniaires inutiles ;

dépensez sans compter votre énergie ;

développez au maximum vos qualités d'observation.

La fonction fait l'organe ;

ces qualités maîtresses se fortifieront à l'usage, tandis que la bourse

ne peut, hélas ! que se vider dans la main qui y puise,

sans la remplir à nouveau.

 

À ces avantages de la petite senne, ses détracteurs ont opposé

quelques objections.

 

Les voici :

 

1° Le poisson péché à la senne est vite détérioré ; 

2° Il est de moule très varié ; 

3° Il est d'espèces variées ; 

4° Il est pris en trop grande quantité.

 

La réponse me semble facile :

 

Comme le fait remarquer Le Gall, le poisson pris à la senne n'est pas gavé d'appâts fermentescibles ;

il résistera mieux à la chaleur lourde des temps orageux.

 

C'est donc la suppression d'une première cause de détérioration.

 

La senne elle-même n'abîme pas plus la sardine que le filet de rogue.

 

En effet, ce dernier engin, dont les mailles retiennent le poisson par la tête ou par le corps,

est ramené assez brutalement à bord du bateau, où il tombe enroulé sur lui-même.

 

Le poids des parties supérieures écrase les sardines retenues dans les parties inférieures.

 

La senne, au contraire, peut être vidée de son contenu, avant d'être rentrée dans l'embarcation.

 

Au moyen d'haveneaux, il sera facile d'en enlever les sardines, lorsque le filet flotte à la surface.

 

Si l'état de la mer ne permettait pas cette manœuvre, et ce sera bien rare, le poisson, libre dans la senne,

sera encore moins abimé que le poisson prisonnier dans les mailles du filet de rogue.

 

La senne peut prendre évidemment des poissons de divers moules ;

mais ce fait a peu d'importance.

 

La sardine se présente, en effet, par bancs de poissons d'à peu près même grosseur ;

les marins le savent bien.

 

La présence de quelques centaines de petites sardines au milieu de grosses, ou inversement, ne troublera guère l'acheteur ni le pêcheur, qui n'hésiteront pas à apprécier le moule moyen de la sardine péchée.

 

À l'usine se fait du reste le triage qui est confié aux femmes chargées du salage, de l'étêtage et de l'emboîtage.

 

Il ne leur sera pas plus difficile de faire ce triage, que le poisson soit apporté par un ou par plusieurs bateaux.

 

Le décret du 10 octobre 1878 accusait la senne de détruire une foule d'autres poissons et même le frai.

 

Chacun sait que le poisson de surface pond ses œufs à la surface des eaux ;

les poissons qui vivent à une certaine profondeur confient leurs œufs aux courants sous-marins ;

et ceux qui vivent dans les eaux de très grande profondeur ou sur le sol sous-marin se reproduisent dans les algues

et les divers végétaux de ce sous-sol.

 

La petite senne ne peut atteindre ces deux dernières espèces de poissons dans leurs moyens de reproduction.

Quant aux œufs de surface, combien en détruira-t-elle ?

 

Pas plus certainement que le filet de rogue.

 

« Que l'homme est petit, vu du haut de la mer de glace ! » s'exclame M. Perrichon dans la célèbre comédie de Labiche.

 

Que les filets sont petits, pourrais-je dire,

vus sur l'étendue des océans !

 

Cette objection doit donc tomber aux yeux du lecteur qui connaît le nombre prodigieux des œufs contenus

par centaines de mille et par millions dans les ovaires des poissons femelles.

 

La quatrième objection n'est pas plus sérieuse, car la prise d'un trop grand nombre de poissons est aussi aisée

avec le filet de rogue qu'avec la senne ;

j'en ai fourni la preuve dans les articles précédents.

 

Aux pêcheurs prudents et sérieux de se limiter ; leur volonté suffit pour arrêter le mal.

 

UN CONSEIL DE PHUD'HOMMES MARINS SERAIT UTILEMENT CONSTITUÉ À CET EFFET,

COMME POUR TOUTES LES QUESTIONS RELATIVES À L'INDUSTRIE DE LA PÊCHE.

 

En résumé, il ressort de cette rapide étude que le mode de pêche doit être modifié.

 

La senne est adoptée en Méditerranée, dans le golfe de Gascogne, en Espagne, au Portugal.

 

Pourquoi l'interdire dans le Finistère ?

 

Nul n'a le droit d'imposer au pêcheur, qui souffre et qui n'en peut plus, l'achat d'un appât ruineux.

 

En achètera qui voudra !

 

Je m'élève de toutes mes forces de « fils du pêcheur » contre l'obligation tyrannique.

 

L'instrument libérateur est à vos portes, mes chers amis ;

ouvrez-la toute grande ;

chassez, avec la faim, les erreurs du passé !

 

Les décrets prohibitifs doivent être rapportés ;

le glas funèbre du « trust de la rogue » va tinter.

 

Pêcheurs et industriels, tendez-vous une main loyale et amicale au mieux de vos intérêts communs.

 

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3. La rogue.

 

La rogue est un composé d'œufs de morue salés :

par extension on a donné ce nom aux agglomérats

d’œufs d’autres poissons ;

mais on doit faire suivre le mot rogue du nom des poissons qui ont fourni les ovaires, tels que les cabillauds, harengs, maquereaux, etc...

 

Avant d'utiliser cet appât, les pêcheurs se servaient de divers produits, au nombre desquels se trouvait la « résine ».

 

Elle fut interdite, nous dit Le Gall par une ordonnance de 1681 dont voici le texte :

« Faisons défenses aux pêcheurs d’employer de la résine pour attirer la sardine et à tout marchand d’en vendre,

qu’elle n’ait été visitée et trouvée bonne, à peine de trois cents livres d’amende. »

 

Le produit favori était la « gueldre » composé de crevettes pilées et de frai de poissons

ou de détritus de poissons crus ou cuits.

 

Cette gueldre ou des mélanges analogues sont toujours employés pour la pêche à la ligne

et donnent d'excellents résultats.

 

Dès que la rogue fut connue, elle détrôna tous les autres appâts :

l'ordonnance de 1681, qui interdit l'emploi de la résine, préconisa ce nouvel appât supérieur à tous.

 

Elle semble cependant n'avoir fait son apparition en Bretagne qu'en 1727,

la gueldre ayant été prohibée le 23 avril 1726.

 

Un droit de priorité ayant été accordé aux pêcheurs pour l'achat de la rogue à bord des navires

qui rapportaient de Norvège.

 

Mais, bien vite, les négociants usèrent de subterfuges pour éluder l'ordonnance Royale qui donnait

« aux maîtres de chaloupes le privilège de se fournir de rogue à l’arrivée des bâtiments étranger avant tout particulier

qui voulait se pourvoir de rogue pour la revendre »

 

Ils faisaient directement leur achat en Norvège, au moyen de « traités secrets » ou, dès la présence sur rade

des bâtiments chargés de rogue, par l’intermédiaire d’interprètes qui retenaient la cargaison complète.

 

Le pêcheur, pauvre alors comme aujourd’hui, n’essuyait que des refus, à moins que des offres

de prix de vente exagérés, atteignant le même but, ne le missent dans la triste obligation de se retirer.

 

Le traité de paix conclu à Paris en 1763 nous enleva le Canada ;

la Norvège devint dès lors maîtresse du marché de la rogue.

 

Avant la perte de cette colonie, la France armait 300 navires morutiers qui produisaient 2.000 barils de rogue ;

après la paix, le nombre des morutiers descendit à 20 bateaux qui ne jetèrent plus que 30 barils sur notre marché.

Aussi le prix s'éleva-t-il rapidement apportant

les plus grands entraves à l'industrie sardinière, surtout,

lorsque en 1766, trois grandes compagnies réussirent

à accaparer toute la rogue norvégienne.

 

Le roi de France, Louis XV, socialiste avant l'heure,

dit Théodore Le Gall, s'en émut et acheta plusieurs cargaisons entières qu'il fit distribuer, au prix coûtant,

aux pêcheurs malheureux.

 Le commerce de la rogne s'en ressentit ;

les stocks accumulés ne pouvaient s'écouler, et lorsque l'action bienfaisante de l'État pris fin,

ce fut encore le consommateur qui paya le préjudice causé aux négociants.

 

Un sieur Bassemaison voulut alors accaparer officiellement le marché ;

il proposait d'acheter la rogue au nom du roi et s'engageait à la vendre au prix maximum de 24 livres,

à la condition qu'on lui accordait un privilège de dix années.

 

Quelques administrateurs de la marine appuyèrent cette proposition ;

mais les protestations des négociants eurent raison du projet Bassemaison qui, lui-même,

était un des principaux accapareurs de rogue.

 

D'autres propositions furent encore faites pour remédier à la déplorable situation faite aux marins pêcheurs :

achat direct à l'étranger fait par l'État, utilisation des rogues Terre-Neuviennes, création de deux entrepôts,

à Concarneau et à Camaret, pour l'écoulement de ces rogues.

 

Et pendant qu'on tournait dans le cercle vicieux de la théorie, la misère grandissait toujours.

 

Elle fut si profonde en 1772, que les pêcheurs songèrent à s'expatrier pour tâcher de trouver chez l'étranger

une subsistance à celle de leur famille.

 

À la fin du XVIIIe siècle, l'État français veut favoriser la préparation de la rogue à Terre-Neuve,

aux îles Saint-Pierre et Miquelon et sur les navires morutiers.

 

La Norvège s'émeut et frappe de mort cette tentative de restauration de l'industrie de la rogue,

en abaissant à 5 francs le prix du baril ;

puis, de nouveau maîtresse du marché, elle élève le prix qui, de 36 francs en 1897, passe à 50 francs en 1903,

en même temps que la consommation s'élevait de 10.000 à 20.000 barils.

 

Une ordonnance du 8 février 1906 veut de nouveau encourager la préparation des rogues françaises

en accordant une prime de 20 francs par 100 kilos de rogue ;

mais son effet est encore nul (*).

 

(*) Depuis cette époque jusqu’à nos jours, le prix s'est constamment élevé.

Il a longtemps varié de 60 à 80 francs au début de la campagne, mais depuis plusieurs années il atteint 90, 100, 120 et 130 francs et parfois dès le début de la pêche.

 

On a essayé alors de tourner la difficulté en utilisant des produits divers

auxquels on donna le nom de « rogue artificielle ».

 

Se furent tour à tour ;

le son mélangé à de l'huile de noix, les grains de mil, les mélanges de chair de différents poissons crus ou cuits.

Grévart, de Douarnenez, proposa un mélange de pommes

de terre cuites et pilées, de son, de rogue de rebut,

de crevettes, de saumure grasse.

 

Ce mélange ne devait servir que lorsque la sardine

aurait été « levée » par de la bonne rogue.

 

Mentionnons encore la rogue de Rabot, de Quimper (1853) ,

la rogue de Capelan, la rogue de harengs du Sénégal,

la rogue de poudre de sauterelle.

 

De nos jours, M. Fabre Domergue, inspecteur général des pêches, a fait connaître une formule nouvelle.

 

Son produit est obtenu par pétrissage au malaxeur de 100 parties de farine de froment, 100 parties de farine de seigle, 1 partie de caséine pulvérisée, 1 partie d'albumine de sang pulvérisée, et 0 gr. 4 d’huile de poisson.

 

Au moyen d'eau bouillante, on en fait une pate homogène à laquelle on ajoute un 5e de son poids

de farine de tourteau de harengs et la même quantité de sel gris pulvérisé.

 

Le tout est mélangé, et par cette dernière opération, on obtient, au dire de de l'auteur, une masse granulée,

ayant la consistance, l'aspect et l'odeur de la vraie rogue.

 

Mais l'appât le plus répandu est la FARINE préparée avec les résidus provenant de la fabrication de l'huile d'arachide.

 

Le prix du sac est de 15 à 18 francs.

 

Elle ne sert en principe qu’à maintenir la sardine en surface après qu'elle y a été attirée par la rogue.

 

Mais son emploi n'est pas sans inconvénient, surtout quand elle n'est pas fraîche ;

et, que de fois, le pêcheur n'est-il pas dans la triste nécessité de ne pouvoir employer que de la vieille farine.

 

Je termine cet article par un fait dont j'ai été témoin et qui justifie ce que j'avance au sujet de la farine avariée.

 

Il y a 2 ans, je rencontrais un pêcheur d'Audierne trainant une petite charrette d'où s'exhalait une odeur nauséabonde.

 

En m'approchant, j'aperçus un sac de farine, en partie éventré, d'où sortait une poudre noirâtre en putréfaction.

 

J'interrogeai le marin qui me répondit qu'il venait d'acheter ce sac au Syndicat.

 

À ma remarque que c'était là un appât, non seulement inutilisable, mais nuisible,

il me répondit avec une flegmatique résignation : « Ah! il faut bien employer les vieux sacs avant de toucher aux neufs! »

 

Or, ce sac avait 4 ans de magasin et il avait encore l'impudique audace de porter son plomb de sureté,

tout éventré qu’il était !

Eh bien! non, mille fois non ;

il ne faut pas se servir de vieux stocks putréfiés,

il faut les détruire.

 

Qu'on remédie à cette perte par un moyen quelconque

tel que l'élévation du prix des sacs en bon état,

mais qu'on ne les utilise pas ;

car, souvenez-vous, pêcheurs, mes amis,

que les « mouches ne se prennent pas avec du vinaigre ».

 

Vous ne pêcherez pas de sardine avec un appât fermenté ;

ou si vous la péchez, l'industriel vous la refusera.

 

Vous serez la première victime de la mauvaise farine.

 

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Le lecteur connaît la lamentable histoire de la rogue naturelle et des produits appelés « rogue artificielle »,

ces « sacs enfarinés qui ne me disent rien qui vaille ».

 

Ce rapide historique a été emprunté au travail du docteur Le Gall ;

quatre tableaux fort instructifs vont le compléter : ils résument la situation budgétaire d'une famille de patron-pêcheur sardinier, de deux familles de simples pêcheurs sardiniers, avec apport, dans la première, du gain de deux fils soudeurs, et d'une famille de marin-agriculteur ne péchant pas la sardine.

L'analyse de ces quatre tableaux va me permettre de formuler quelques remarques utiles.

 

Oh! je n'ai pas la prétention, comme dit Le Gall, de trouver une panacée, mais je serai trop heureux de pouvoir indiquer des correctifs à la misère des 20.000 pêcheurs qui, sur 3.000 bateaux, pêchent chaque année la sardine

de Camaret à Quiberon et dont le gain, dans l'année relativement bonne 1901,

n'a été en moyenne que de 250 à 711 francs, suivant les ports et de 37 à 305 francs dans la mauvaise année 1902.

 

Et depuis, que de désastres accumulés ;

et encore faut-il que l'année d'abondance 1909 n'ait même pas apporté au ménage la plus modeste aisance.

 

La première remarque facile à faire, c'est que le gain de la pêche à la sardine a été plus élevé

pour les simples pêcheurs que pour le patron-pêcheur.

 

Les deux premiers gagnent respectivement 920 et 673 francs, lorsque le patron-pêcheur n'en gagne que 471,

soit la moitié moins que le premier.

 

Pourquoi cette différence ?

 

La raison est simple ;

elle existe dans les dépenses du patron qui montent à 3.387 francs, quand le simple pêcheur n'a rien dépensé ;

et, malgré le droit à la moitié du produit de la pêche, la recette du patron a été inférieure à celle de ses marins.

Quels remèdes apporter à cette anomalie ?

 

Ils sont au nombre de TROIS :

1° la location du bateau à une usine ;

2° l'achat en commun des engins de pêche ;

3° la transformation des procédés de pêche.

 

1° La location du bateau.

 

Je me souviens qu'au temps de ma jeunesse, ma mère louait à l'usine Pellier, l'unique bateau qu'elle possédait ;

le prix de location était de 200 francs pour la saison de la sardine.

 

Que le patron propriétaire suive la même méthode ;

il n'aura plus à s'occuper de filets ni de rogue ;

et il recevra une part égale à celle de ses marins.

 

Quel intérêt peut donc avoir l'industriel à faire la dépense que ne peut supporter le patron-pêcheur ?

 

La réponse est facile :

s'il ne fait aucun bénéfice sur la pêche proprement dite, il aura la certitude de pouvoir alimenter régulièrement

son usine ; les bénéfices seront réalisés par la vente de ses conserves.

 

Et je dois ajouter que cette location sert l'intérêt général ;

car, les bateaux loués à l'usine sont pourvus de bonne rogue et de filets appropriés aux divers moules de poissons.

 

Ce sont toujours eux qui, allant les premiers à la recherche de la sardine, la découvrent les premiers,

offrant ainsi une pêche plus facile à la collectivité.

 

On m'objectera que tous les bateaux aujourd'hui trop nombreux, ne peuvent être pris en location ;

le second remède trouvera ici sa place.

 

2° L'achat en commun des engins de pêche

 

Le patron-pêcheur, propriétaire du bateau, a remplacé le bourgeois armateur ; comme lui, il doit fournir les filets et la rogue.

 

Lorsque ces engins étaient fournis par un armateur non pêcheur, le patron n'hésitait pas à jeter de la rogue pour attirer le poisson ; actuellement, il hésite parfois à se servir de l'appât qui lui appartient.  

 

Des discussions s'élèvent fréquemment, en pleine mer, entre lui et son équipage, mécontent de sa parcimonie.

 

N'est-ce pas une des causes réelles de la disparition de la sardine ou plutôt de sa disparition de la surface de la mer ?

 

La sardine apparait sur les côtes en mai, écrit Camille Vallaux, lorsque la température est favorable.

 

On pensait, autrefois, que cette apparition résultait de grandes migrations en masse, et que le poisson avait des zones d'existence hivernale et estivale sous différentes latitudes.

Mais, on incline, aujourd'hui, à croire que, même en hiver,

la sardine ne quitte pas les parages où elle se montre en été ; seulement, en hiver, elle se tient entre deux eaux, à des profondeurs moyennes, inaccessibles aux procédés de la pêche  côtière.

 

Pour qu'elle se montre en grandes troupes, il faut que les eaux

de surface lui fournissent une nourriture planktonique assez riche,

et il semble que le plankton sardinier n'abonde

que si les eaux ont une température minimum de 12 ou 13 degrés.

 

Or, le plankton est un ensemble d'animalcules

de très petites dimensions qui vivent en suspension dans l'eau,

depuis la surface jusqu'à 200 mètres de profondeur environ.

 

Je puis tout de suite conclure que le plankton doit être remplacé,

pour la capture de la sardine, par son appât favori : « la rogue »,

surtout dans les étés à température relativement basse.

 

Voilà donc bien défini le rôle de cette matière précieuse :

attirer la sardine en surface.

 

Mais la rogue doit disparaître au moment opportun,

c'est-à-dire dès que la sardine est « levée ».

 

Puisque l'achat de la rogue pèse trop lourdement dans le budget du patron-pêcheur,

il faut gravir un échelon de plus dans l'accession des marins à la propriété de leurs instruments de travail.

 

A la pêche aux gros poissons, à la pêche aux langoustes, à la pêche aux maquereaux,

chaque homme de l'équipage doit apporter ses engins ;

le produit de la pêche est partagé à parts égales, en y ajoutant une part pour le bateau.

 

Mon avis est net et ferme :

Il faut appliquer à la pêche à la sardine les conventions en usage pour les autres pêches.

 

Les filets et la rogue (au moins la rogue, comme dans le Morbihan) strictement nécessaire seront achetés en commun ; si l'achat n'a pas pu être fait au comptant, une somme à déterminer sera prélevée sur le gain de chaque jour,

en vue de payer les dettes contractées ;

le reste sera divisé conformément aux méthodes suivies pour les autres genres de pêche.

 

Chacun pourra ainsi, dans le bateau, donner légalement son avis sur l'utilité de jeter de la rogue à la mer ;

la majorité fera loi.

 

Le patron sera délivré du lourd souci des grosses dépenses ;

l'équipage participera tout entier aux pertes et aux bénéfices.

 

Je vois venir une objection trop naturelle.

 

Les négociants en filets et en rognes accepteront-ils la vente à crédit à une collectivité, sans un responsable désigné ?

La question est sérieuse ; voici ma réponse :

 

Le Syndicat ou le crédit maritime pourra se rendre responsable ; sinon, la voie est toute ouverte aux Sociétés coopératives.

 

Une conduite bien entendue de ces trois institutions,

si hautement humanitaires, peut sauver nos populations côtières.

 

Au Gouvernement, au Parlement, aux hommes de bonne volonté, la noble mission de les appliquer.

 

Je n'insisterai pas plus longuement ;

un jour, cependant, j'en entreprendrai l'étude qui ne trouve pas sa place dans le cadre

que je me suis tracé de la crise sardinière ;

et j'arrive au troisième remède.

 

3° La transformation des procédés de pêche.

 

Les chiffres accusés par le patron pêcheur D..., d'Audierne, sont d'une éloquence terrible :

Revenez donc, mes chers amis, à la petite senne ;

diminuez, par l'usage de ce filet, vos ruineux approvisionnements de rogue.

 

Vous changerez aussitôt la formule économique actuelle, contraire à tous les intérêts de l'industrie sardinière

et que je traduis comme suit :

« PLUS IL Y A DE SARDINES, PLUS SON PRIX BAISSE ; PLUS IL FAUT DE ROGUE, PLUS SON PRIX S 'ÉLÈVE ».

 

Tuez ce trust néfaste qui n'a pas pitié de vous ; la senne, voilà votre libérateur!                            

 

La deuxième remarque a malheureusement trait à l'un des péchés mignons de nos pauvres marins : l'imprévoyance.

 

Comparons les dépenses faites pour la nourriture et pour les menus plaisirs :

 

 

Aucune proportion ne peut être établie dans cette famille de marin-agriculteur entre la nourriture et la dépense.

 

Néanmoins, l'on doit reconnaître que les menus plaisirs coûtent bien cher, malgré l'aisance relative.

 

Et cette aisance, à quoi est-elle due?

 

Aux produits de la mer ?

 

Non, elle est due aux produits de la terre.

 

« Felices nimium sua si bona vorent agricolas ».

 

Mais le vrai marin dédaigne — le mot n'est pas trop fort — les travaux de l'agriculture.

 

Il a une idée trop élevée de sa profession  sa fierté fausse son jugement,

« Illi robur et oes triplex erat

Qui primus …. »

Oui, elle est belle, elle est noble, l'énergie de celui qui lutte

avec la mer déchaînée ;

nous admirons ces sauveteurs qui, chaque jour arrachent à la mort, en risquant leur propre vie, les naufragés de la tempête.

 

Mais, il est de notre devoir de leur dire qu'il n'est pas moins beau

de se plier aux exigences et aux devoirs de la vie quotidienne.

 

Et, cependant, nous connaissons la réponse habituelle faite aux moralistes importuns :

« Faut-il donc se priver en été comme en hiver ? 

« Et puis, qui sait ? Demain, je serai peut-être mort. Ah: tant pis!»

 

Aussi, que de catastrophes au foyer du marin !

 

Le mari, le père sont partis gais, insouciants peut-être, bien portants.

 

Tout-à-coup, le vent souffle, la mer grossit : la mort a fait vite son œuvre.

 

« La veuve du marin et son jeune garçon

Sont en deuil ….. »

 

Tout a sombré avec le père ; la misère s'est assise au seuil de la maison …..

 

Ah ! la Sainte Charité, chantée par Victor Hugo, va cicatriser les plaies saignantes.

 

Bénissons-la, en souvenir de son passage en Bretagne, aux récentes années de misère.

 

Remercions l’instigatrice de ce grand élan de solidarité française et mondiale — que sa modestie me pardonne — Mme Le Bail, la femme si dévouée du sympathique député.

 

N'oublions pas, cependant, qu'il est une autre forme d'assistance qui prévoit et qui guérit :

elle s'appelle  « LA MUTUALITÉ » ;

elle est à la fois digne et réconfortante.

 

Écoutez, mes chers compatriotes, la voix du Président de l'Union Mutualiste du Finistère.

 

Vous me connaissez.

 

Je sors de vos rangs, je connais vos besoins, je connais votre cœur et c'est à lui que je m'adresse.

 

Venez tous à la Mutualité.

 

Venez pour vous ;

venez pour vos femmes ;

venez pour vos enfants.

 

Là, est l'avenir ;

là, est le salut ;

là, est la clef du problème social !

 

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L'étude des engins de pêche — bateau, filets, rogue, farine —

a mis en lumière les causes de la rupture d'harmonie préjudiciables aux pêcheurs et aux patrons pêcheurs.

 

Pour mettre le problème au point, examinons les conditions économiques nécessaires au bon fonctionnement

de l'usine représentée par le propriétaire et par son personnel.

 

A. LE PROPRIÉTAIRE

 

Tout comme le pêcheur, le propriétaire est soumis aux aléas de la pêche ; mais, il est, en outre, tributaire de facteurs industriels et commerciaux de la plus haute importance.

 

Les facteurs les plus directs, les facteurs immédiats sont :

1. L'usine.

2. Le personnel.

3. Les découverts en argent.

 

1. L'usine.

Une usine est composée d'un certain nombre de vastes locaux d'intercommunication facile.

 

Rien de compliqué ;

pour s'en faire une idée suffisamment nette, il suffit de se rapporter à l'énumération que j'ai faite

des actes successifs de la préparation de la conserve de sardines, en dehors de la fabrication des boites.

Dans une première pièce, se trouvent des tables basses

où le poisson est salé, puis étêté.

 

Une chambre voisine contient les cuves destinées

au saumurage.

 

Le séchage se fait soit à l'air libre,

sur des claies métalliques, ou dans une pièce intérieure,

au moyen d'une étuve à air sec munie d'un ventilateur.

 

À côté de cette étuve, sont disposées de grandes bassines servant à la cuisson ;

puis le poisson est livré à la mise en boîtes et à l'huilage.

 

L'atelier le plus important est celui de la sardine, avec son annexe où se font la stérilisation

et l'essai définitif des boîtes soudées.

 

Une ou plusieurs machines accessoires fabriquent le couvercle de la boîte à l'intérieur de l'usine ;

des pompes à huile, à eau de mer, à eau douce, des magasins à destinations diverses, étiquetage, empaquetage,

mise en caisse, des bureaux, des logements complètent l'usine ou « friture » dans le langage local.

La première usine, appelée Confiserie de sardines, fut fondée en 1832, aux Sables d'Olonne, par M. Juette, qui eut l'idée d'appliquer

sur nos côtes le procédé inventé en 1804 par François Appert,

confiseur de la rue des Lombards.

 

Ce procédé, que son auteur fit connaître en 1811,

décrit dans son traité de L'art de conserver pendant plusieurs années toutes substances animales et végétales, édité en 1813.

 

Il consiste, dit Appert, à les débarrasser de l'oxygène qu'elles contiennent en les faisant bouillir au point juste de leur cuisson, et à les enfermer

dans des boîtes de fer blanc chauffées au bain-marie.

 

Duhamel-Dumonceau, dans son « Traité général des pêches maritimes »

— 1769- 1782 — avait déjà indiqué une méthode analogue

pour le transport à distance de la sardine ;

il conseillait de la faire cuire, de la mettre en boîtes de fer blanc ;

et il prescrivait, en outre, de la couvrir de beurre fondu.

 

De la combinaison de ces deux méthodes

«  EBULLITION ET CORPS GRAS » est né le procédé actuel qui donne

de si merveilleux résultats et qui se synthétise en

« CUISSON À L'HUILE ET STÉRILISATION ».

Mais M. Juette dut connaître les ennuis

et les tracasseries inévitables aux novateurs.

La Douane refusa, nous dit Le Gall, d'accepter comme caution

pour cette nouvelle industrie un négociant dont

« la maison de commerce est la plus recommandable des Sables ».

 

Les marins prirent, cette fois, fait et cause pour l'industriel

et firent grève en sa faveur, s'abstenant, pendant un jour, d'aller à la pêche.

 

Les esprits étaient très irrités ;

« on pourrait redouter, écrivait le maire des Sables,

que la tranquillité publique ne soit troublée ».

 

L'accord de l'industriel et du marin eut raison de l'Administration ; l'industrie de la sardine à l'huile avait reçu le baptême de la grève.

Duhamel Demonceau

L'enfant grandit vite ;

en 1834, un industriel, du nom de Lucas, construisit une seconde usine à Belle-Île ;

en 1841, la maison Pellier frères en fonde une troisième à La Turballe ;

en 1846, Belle-Île possède la quatrième usine ; puis, vint le tour de Tréboul qui vit naître l'usine Clériaut.

 

Douarnenez entre en ligne en 1849 et ne tarde pas à prendre la tête du mouvement avec Concarneau,

suivi relativement de près par Audierne.

 

Actuellement, Douarnenez possède 32 usines ; Concarneau, 36 et Audierne, 16.

 

À Camaret, à Morgat, à Saint-Guénolé, à Kérity-Penmarc'h, au Guilvinec, à l'île Tudy, à Loctudy,

pour ne parler que du Finistère, le nombre varie de 2 à 4, 6 et 8 usines par port.

 

Les usines sont la propriété d'industriels privés ou de maisons, plus ou moins puissantes, à raison sociale.

 

Je ne citerai aucun nom : je craindrai d'en oublier.

 

L'aléa de la pêche pèse lourdement sur tous ;

mais, comme dans tout commerce, dans toute industrie,

dans la société entière les isolés et les petits sont les plus vulnérables.

 

Il faut donc que l'on connaisse les charges supportées par l'industriel usinier pour tenir la balance égale

dans le conflit pendant entre lui et le pêcheur.

 

Une première question à résoudre est celle du prix de revient de l'usine.

 

La réponse est difficile, car l'importance des établissements industriels étant très variable,

leur valeur ne peut guère être établie que par unité.

 

D'après J. Le Bras, les capitaux engagés dans la construction et le matériel représenteraient

en moyenne 350.000 francs par usine.

 

Je ne puis accepter ce chiffre que sous toutes réserves, à moins qu'il ne s'applique aux dépenses

d'une année moyenne, « matériel et personnel compris », en dehors de l'achat du poisson.

 

Je connais mainte usine dont la valeur n'excède pas 60 à 80,000 francs ;

et je ne craindrais pas d'avancer qu'il en existe de moindre importance.

Une seule réponse me semble logique :

quel que soit le capital engagé par le propriétaire d'une usine, il est toujours fonction de sa fortune, modeste ou grande.

 

Il est son principal instrument matériel de travail, tous, nous lui devons aide et protection.

 

1. Le personnel de l'usine.

 

Le nombre d'employés varie avec son importance

et le mouvement de la pêche.

 

En pleine production, chacune d'elles utilise

80 à 160 ouvriers ou ouvrières.

 

Deux grandes catégories peuvent en être établies :

1° les ouvriers ;

2° les soudeurs.

 

Je ne parle que pour mémoire des employés permanents

ou temporaires : manœuvres, charretiers, menuisiers, mécaniciens, chauffeurs, etc. ;

dont les salaires sont les mêmes que ceux de la ville

où ils travaillent.

Les ouvrières proprement dites de l'usine sont des femmes ou des filles de pêcheurs en général ;

cependant, quelques-unes viennent de l'intérieur, se fixant parfois dans le port sardinier.

 

Il en est ainsi des « Bigoudens » qui viennent travailler à Audierne, Kérity, Saint Guénolé.

 

Leur salaire est calculé au nombre de mille de sardines travaillées ;

il est en moyenne de 1 fr. 50 par jour.

 

Le nombre des ouvrières employées étant environ de 50 à 100 et 120 par usine,

il en résulte une dépense fixe quotidienne, pendant la saison de la pêche, de 75, 150 et 180 francs,

suivant l'importance de l'usine.

 

Les soudeurs reçoivent un salaire proportionnel à la valeur et au nombre des boîtes soudées.

 

Le gain moyen de l'ouvrier soudeur est de 8 à 10 francs par jour ;

il n'est pas rare d'en trouver qui gagnent 12 et 15 francs à la journée de 10 heures.

 

L'usine employant 20 à 30 soudeurs en moyenne,

les frais généraux quotidiens incombant à leur profession est de 200 à 300 francs.

 

En dehors de ces deux catégories d'employés qui servent à la préparation directe de la conserve,

l'industriel doit rémunérer un personnel permanent composé d'un gérant, d'un ou plusieurs comptables,

d'un ou plusieurs surveillants ou contre-maîtres.

 

Un bon gérant reçoit, avec son logement, une solde annuelle de 2.400 à 4.000 et même 6.000 francs ;

le comptable est payé à raison de 1.800 à 3.600 francs ;

les surveillants et contre-maîtres touchent de 1.800 à 2.400 ou 3.000 francs.

Rien n'est évidemment précis dans l'évaluation de ces soldes ; il aurait fallu faire une enquête auprès

de chaque propriétaire d'usine ;

et je préfère ne donner qu'une approximation

que de commettre une indiscrétion, peut-être inutile.

 

Elle suffit néanmoins à indiquer le taux élevé des dépenses courantes obligatoires ;

et, cependant, combien sont minimes ces dépenses,

si on les compare aux importantes sommes engagées

pour l'achat du matériel, des boîtes, de l'huile

et de toutes choses indispensables à l'industrie sardinière.

 

Ce sont elles qui créent le danger aux jours de chômage ;

l'ennemi de l'industriel et aussi, par contre coup, du pêcheur ;

c'est l'immobilisation du capital engagé ou emprunté.

 

1. Les découverts en argent.

 

Nul n'ignore que l'industrie possède un compte courant en banque.

 

Ce compte lui est nécessaire pour faire face aux engagements pris pour s'approvisionner en matériel

ou pour écouler ses produits.

 

Quand l'industrie marche, tout marche ;

mais que l'industrie se ralentisse ou s'arrête, rien ne va plus.

 

Et, cependant, il faut payer les intérêts des sommes dues ;

trop heureux, celui qui aux années mauvaises, peut maintenir l'équilibre à zéro de son budget !

 

Et si la banque se sent menacée, c'est l'effondrement, c'est la chute de l'industriel pauvre, mais non coupable !

 

Ah ! que d'insomnies ! que de cauchemars ! que de tristesses ! que de pleurs !

 

Bonheur, santé, tout sombre !

Tout est perdu, fors l'honneur !

 

Il servira peut-être un jour, cet honneur, à redonner du crédit au malheureux naufragé ;

mais, en attendant, la misère s'est assise au seuil de sa maison, après être entrée dans la demeure du pêcheur.

Et ces deux hommes qui, hier peut-être,

se regardaient en adversaires, sinon en ennemis,

sont aujourd'hui frères dans l'infortune.

 

Ah ! tendez-vous la main : l'union fait la force ;

levez-vous, le travail vous appelle !

 

La solidarité humaine vous commande ;

obéissez-lui, en inscrivant sur vos tablettes:

« Unis pour la Paix sociale »

 

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Dans l’article précédent, j'ai indiqué à larges traits les charges et les risques de l’industriel usinier.

 

Il me reste à présenter au lecteur l’intéressante situation du personnel spécial à l'usine à sardines.

 

B. PERSONNEL DE L'USINE

Les employés peuvent être divisés en :

1. Employés permanents.

2. Employés temporaires.

 

Les employés permanents sont le gérant, le comptable et les ouvriers nécessaires à l’entretien du matériel.

 

Tant que l'usine n'est pas fermée définitivement et que l'industriel compte sur la probabilité,

sur la possibilité même d'une pêche prochaine, la situation du personnel permanent est semblable

à celle de tout personnel d’un établissement industriel : son avenir n'est pas immédiatement menacé.

 

Mais que les années de disette se succèdent, le propriétaire se trouvera dans la dure nécessité de réduire

le nombre de ses collaborateurs :

le gérant lui-même sera peut-être frappé, au moins par la diminution de ses appointements.

 

Et voilà la misère encore assise au foyer de nombreuses familles !

 

Les employés temporaires sont les ouvrières et les soudeurs.

 

Les ouvrières ne peuvent être classées dans une véritable catégorie professionnelle.

Le travail domestique, la couture, la dentelle surtout,

le travail des champs, l’emploi dans les familles plus aisées, peuvent suppléer au manque de travail dans l'usine.

 

Les soudeurs, au contraire, présentent des conditions économiques spéciales ;

ils forment avec les pêcheurs et l’industriel la trilogie dont l'équilibre est absolument indispensable à l'industrie sardinière.

Si la pêche fait défaut, le soudeur se trouve dans la même précarité que le pêcheur et l’industriel ;

le gain prévu par sa profession ne se réalisera pas ; sa famille sera menacée de la misère.

 

Évidemment il peut, évidemment il doit, lui aussi, demander à d’autres travaux les moyens de faire subsister

sa femme et ses enfants ;

mais le meilleur de son gain lui fera défaut.

 

Un soudeur est en effet un ouvrier à physionomie particulière :

il est peintre ou menuisier, charpentier, forgeron, ferblantier, cultivateur etc. ;

il n'habite pas toujours le port sardinier : il n'y vient assez souvent, qu'aux mois de la pêche.

 

Jamais il n'est inscrit maritime.

 

Les meilleurs, dit Camille Vallaux, ceux qui reçoivent le prix le plus élevé du cent pour les conserves soignées

sont étrangers au pays.

Leur salaire quotidien peut s'élever à 12 et 15 francs par jour ;

il est vrai de dire que ce prix n'est atteint qu'aux périodes d'abondance,

et, qu'en dehors de la saison de pêche,

ils doivent reprendre une profession moins lucrative.

Autrefois, la plupart d'entre eux étaient occupés, pendant l'hiver,

à la fabrication des boites de conserves.

 

Je me souviens des premières années de l'établissement

de l'usine Pellier à Audierne, à côté du propriétaire de l'usine,

existait un industriel boîtier qui traitait d'égal à égal, ou peu s'en fallait, avec l'industriel sardinier.

 

Il occupait un nombre relativement élevé de soudeurs : pendant l'hiver

ils confectionnaient les boites qu'ils soudaient pendant l'été.

 

Le prix de fabrication du cent de boîtes était fixé au taux moyen suivant :

 

Actuellement les boites sont surtout confectionnées dans des établissements spécialisés,

tels que l'usine d'Hennebont.

 

L'industriel y trouve son avantage ; mais l'ouvrier soudeur y a perdu une notable partie de son gain.

 

Il soude encore les boites qui sont livrées à fond et cotés séparés ; mais le machinisme continue à progresser,

et divers modèles sont nés, où la boîte proprement dite, fond et côtés, est faite d'une seule pièce,

le couvercle seul restant indépendant.

 

La profession est fortement menacée ;

c'est pourquoi ses 2.000 représentants se sont unis pour la défense commune de l'apprenti et de l'ouvrier.

 

Jusqu'à nos jours, il fallait, en effet, être apprenti avant de devenir ouvrier ;

l'apprenti devait travailler trois années avant d'aspirer au titre de soudeur.

 

Il recevait, les deux premières années et pendant la saison de pêche, une somme fixe de 1 fr. 25 par jour

et une prime de 0 fr. 10 par cent de boîtes soudées ;

la troisième année, on lui versait un demi-salaire d'ouvrier, mais il était redevable d'une demi-amende

pour les boîtes mal soudées.

 

C'est ainsi, nous apprend Th. Le Gall, que le fils cadet de la famille L..., de Plouhinec, avait gagné,

en qualité d'apprenti soudeur, la somme de 280 francs, comme solde fixe et de 148 fr. 50, comme primes,

soit un total de 428 fr. 50.

Son frère aîné, ouvrier de valeur ordinaire, avait reçu 425 francs pour les boîtes fabriquées et 575 francs

pour les boites soudées, soit au total : 1.000 francs.

 

La création des établissements qui fabriquent la boite

a fortement ébranlé l'industrie du soudeur, apprenti et ouvrier ; l'apparition de la machine à sertir, en supprimant l'apprenti

et en diminuant considérablement le nombre des ouvriers nécessaires à la fermeture des boîtes de conserves,

a partout jeté le désarroi.

 

Aussi chacun se souvient-il du sac de l'usine Masson, en 1902, à Douarnenez, où fut installée la première machine à sertir.

 

L'émeute a grondé à Concarneau en 1909 ;

les machines ont été brisées par les soudeurs qui avaient gagné les pêcheurs à leur cause.

 

Douarnenez, Audierne, Camaret et quelques autres centres moins importants,

ont reçu le contrecoup de la grève de Concarneau ;

à Douarnenez seul, quelques dégâts, sans grosse importance, ont été commis.

 

Mais si la grève s'est faite sans bruit dans les autres ports,

on doit reconnaître que nulle part elle n'a encore donné de beaux résultats ;

soudeurs, pêcheurs et industriels en ont souffert.

 

Le dévoué représentant du Finistère, M. le député Le Bail, désireux d'apaiser ce troublant conflit,

a exposé dans une étude très bien documentée « L'industrie sardinière » les remèdes qu'il croît les meilleurs

pour la solution de la crise actuelle.

 

Je ne retiendrai, aujourd'hui, que les conclusions des trois expériences auxquelles il a assisté à Nantes le 21 août 1909, dans les ateliers d'un fabricant de boîtes très connu, en présence de soudeurs-boitiers,

de M. le député Roch et d'un publiciste de Nantes.

« Aucune boîte, dit .M. Le Bail, soudée à la main n'a laissé paraître la moindre trace d'huile à l'extérieur...

Au contraire, toutes les boîtes serties, françaises et étrangères, ont laissé paraître des suintements d'huile,

visibles à l'œil nu ou constatées à l'aide du procédé ci-dessus :

— Papier de soie ou à cigarettes promenées à l'endroit de la soudure. — »

 

« À cette heure, ajoute-t-il, la question est seulement posée sur le terrain de l'hygiène

et de la santé publique et de l'avenir de notre industrie. »

 

Les ouvriers boîtiers demandent des expériences ;

à titre de vice-président du conseil départemental d'hygiène, je joins ma voix à celle de M. Le Bail pour demander

au ministre de l'Intérieur de vouloir bien saisir de la question, le comité consultatif d'hygiène.

 

Industriels et soudeurs devront s'incliner devant le résultat obtenu ;

un contrat précis et sincère en sera le logique corollaire.

 

Que nul ne soit facteur de chômage, comme en 1909, où la sardine seule a continué à travailler.

 

Industriels, pêcheurs, soudeurs, souvenez-vous des années de disette, et n'oubliez pas que

LA PLUS DÉSASTREUSE DE TOUTES LES GRÈVES EST LA GRÈVE DE LA SARDINE.

© 2018 Patrick Milan. Créé avec Wix.com
 

Dernière mise à jour - Janvier 2021