Fenêtres sur le passé

1900

Les tramways - Questions brestoises

Source : La dépêche de Brest janvier 1900

 

Les tramways – Questions brestoises

 

Voici l'hiver, l'affreux hiver, avec tout son cortège de pluies, de boues, de frimas, de tempêtes.

 

Heureux celui que ses occupations ne forcent pas à quitter le coin du feu où il fait si bon rêver,

les pieds sur les landiers, lorsqu'au dehors le vent est âpre.

Et dehors, le vent âpre souffle.

 

À l'horizon, pas la moindre apparence d'accalmie prochaine ; aussi, je me demande, plein d'anxiété, si avec un concours aussi fâcheux de circonstances je parviendrai à guérir

les quelques rhumes et bronchites dont m'a déjà gratifié

la mauvaise saison.

 

Et quand je songe au nombre incalculable de visites

qu'il me faut faire à l'occasion de ce nouvel an,

aux interminables séries de marches qu'il me faudra monter, parfois pour ne trouver que porte close et sonnette muette, mon humeur se noircit encore.

Ah! qu'il est loin le temps où je considérais janvier comme le mois idéal, à cause des gâteries des étrennes !

 

Pour vous rendre chez vos amis et connaissances, prenez le tram ;

c'est rapide et bon marché, me direz-vous.

Fort bien, je ne dédaigne pas ce genre de locomotion et je vous promets de mettre votre conseil en pratique

lorsque j'aurai à me présenter chez des personnes habitant des rues fréquentées par les cars.

 

Puis, vous ne connaîtrez pas l'amère désolation de vous présenter chez vos connaissances avec des souliers crottés.

Ici, je vous arrête.

 

Comment, vous osez me dire que l'usage du tramway

vous permet de conserver immaculée la noirceur étincelante de vos chaussures ?

 

Entendons-nous, je vous prie.

 

Si vous prenez le tram entre la place des Portes

et la rue Ducouédic, peut-être, en effet,

aurez-vous la chance de ne pas récolter une miette de boue.

Au-delà de ces deux points extrêmes, je vous défie bien de vous en tirer indemnes.

 

Donc, dans les deux tiers de la rue de Siam, tout va bien.

 

Est-il nécessaire d'en dire la raison ?

 

N'a-t-on pas deviné, dès longtemps, que si l'on peut embarquer là sans trop se salir, c'est que la rue est pavée,

et qu'en montant ou en descendant du car on ne patauge pas dans un marais gluant ?

Le désir de commodités, tel fut le motif de la création

de nos lignes de tramways.

 

Il est fâcheux qu'une fois en si bonne voie,

on se soit arrêté et que l'on n'ait pas complété l'innovation par l'établissement de quelques petites choses

dont nous allons parler bientôt.

 

Donc, je disais que dans les parties haute et moyenne de la rue de Siam, on peut prendre le tram sans trop se crotter.

 

Il n'en n'est pas de même autre part

Allez rue de Paris, allez à Recouvrance, partout où le sol est de cailloux tassés,

avant que vous atteigniez le marchepied du car, il vous faut marcher dans une épaisse boue !

 

Ne pourrai-t-on remédier â cette malpropreté ?

 

Je pense que cela ne serait pas impossible.

 

Certes, je ne demande pas que l'on pave d'un bout à l'autre les rues traversées par les différentes lignes de tramways.

 

De là à dire qu'il n'existe pas de moyen d'améliorer la situation, il y a plus d'une lieue.

 

J'ai l'honneur de proposer aux autorités compétentes une solution qui, bien que peu dispendieuse,

n'en mettrait pas moins la joie au cœur de ceux qui n'éprouvent qu'un maigre plaisir à barboter dans la boue.

 

Le moyen, le voici :

Ne pourrait-on paver la rue à la hauteur des arrêts du car, établir de ces sortes de passages,

comme il en existe déjà près de la gare, coupant la rampe qui descend au port de commerce?

 

Un coup de balai sur ce passage pavé, et le voilà net pour un bon bout de temps.

 

Il me semble que ce serait plus propre.

En tout cas, on ne risquerait plus de s'enliser lorsque, abandonnant le trottoir, on s'élance à l'assaut du tram.

 

Là où un pavage complet s'impose, c'est au-delà des portes du Conquet, près du bureau de l'octroi.

 

La semaine dernière, j'étais allé de ce côté,

curieux de me renseigner, de visu, sur l'état de santé

de mes vieux amis les remparts de Recouvrance,

car je vous avouerai qu'aux moments où le froid se fait sentir, je nourris l'espoir — peut-être un peu prématuré —

de les voir se crevasser et s'écrouler.

Donc, je descendis du tram au terminus de l'octroi.

 

Ce dans quoi je posai les pieds n'a de nom dans aucune langue.

 

C'était une glu noire, épaisse, visqueuse.

 

Je conseille fort aux petits garçons désirant prendre des oiseaux aux gluaux d'aller là faire leur provision.

 

Et le plus fort c'est que, de chaque côté de là route, se dressent, menaçants, des tas de boue énormes,

et qui, sans doute, dans six mois seront encore à la place qu'ils occupaient il y a huit jours.

 

Jamais, non jamais, Jean Lédile n'avait eu l'occasion d'en saluer, au passage, d'aussi imposants !

 

Que témoigne la présence de ces tas de boue, sinon de sérieux balayages ou raclages antérieurs ?

 

Sans doute, la chaussée a été nettoyée.

 

Mais la pluie ayant de nouveau détrempé le sol, ce qui fut fait est à recommencer.

 

Au contraire, pavée, la rue n'aurait été qu'appropriée par la pluie.

Je ne connais pas les ressources financières de la commune

de Saint-Pierre Quilbignon,

n'ayant jamais eu l'indiscrétion d'aller compter avec elle.

 

Je crois cependant qu'elle pourrait, sans trop s'obérer,

acheter quelques mètres cubes de pavés nécessaires

à la propreté de cette partie de la route de Brest.

 

« Ruinons Carthage », disait sans cesse Caton.

 

Au Delenda est Carthago de l'antiquité romaine,

vous me permettrez d'opposer cette formule plus moderne :

le terminus au pont National.

Quelle diable d'idée a eu la compagnie des tramways électriques d'aller placer son terminus

tout en haut de la rue de la Porte, alors qu'il l'était si bien au haut du pont, côté de Recouvrance,

à égale distance des deux points extrêmes de la ligne Petit-Paris et église de Saint-Pierre !

 

Sans doute, la compagnie avait ses raisons pour agir ainsi.

 

Reste à-savoir si ces raisons étaient vraiment bonnes et méritaient d'entraîner le changement du terminus qui,

très judicieusement, dès le premier jour, avait été si bien placé !

 

Pour nous, nous ne le pensons pas.

 

D'abord, la compagnie craint qu'en changeant de place le terminus en question,

elle ne porte un coup appréciable à ses recettes ;

mauvais raisonnement pour une compagnie, surtout pour une compagnie florissante

qui ne devrait pas hésiter à semer le contentement chez ses clients pour y récolter les bénéfices.

Voici, à peu de chose près, son raisonnement :

les habitants de Saint-Pierre Quilbignon,

ayant à descendre à Recouvrance,

ne paieraient plus que 10 centimes si le terminus était changé, au lieu de 15 centimes qu'ils acquittent présentement ;

de même pour les habitants de Recouvrance

ayant à se rendre à Saint-Pierre.

 

À cela, notre fréquentation assez grande de cette partie

de la ligne des tramways nous permet de répondre

que c'est très rare qu'une personne de Saint-Pierre

se rendant à Recouvrance prenne une correspondance.

 

C'est une économie d'un sou, et un sou, c'est quelque chose dans une nombreuse famille d'ouvriers.

 

Le même fait s'observe dans le sens inverse :

l'ascension de la rue de la Porte n'effraie point des gens que leur déjeuner ne gêne pas.

Puis, la compagnie se retranche derrière les travaux de transformation de lignes, pose d'aiguilles,

qu'il lui faudrait effectuer à l'entrée de la rue du Pont.

 

Vraiment, elle ne fut pas si regardante lorsqu'il s'agit d'arrondir ses dividendes,

en prolongeant sa ligne de Kérinou à Lambézellec, du port de commerce à Kermor, et d'établir des bifurcations

sur la route de Saint-Pierre Quilbignon, afin de pouvoir transporter vers la plage de Sainte-Anne

ses milliers de voyageurs, aux chaudes après-midi d'été !

 

En sus, la compagnie voudrait nous faire croire que le stationnement d'un car à la tête du pont

nuirait énormément aux nécessités de la circulation.

 

Eh bien ! Et actuellement, que se produit-il donc bien souvent ?

 

Ne voyons-nous pas les trams s'attendant cinq minutes, dix parfois, à la tête du pont ?

En cet endroit, la voie est large et les véhicules peuvent

y circuler d'autant plus aisément que leur allure

est toujours modérée au moment où ils vont entrer

ou lorsqu'ils sortent du pont.

 

Telles sont les raisons données par la compagnie

du maintien-du terminus à l'octroi des portes du Conquet.

 

J'espère, pour ma part, que ces raisons ne sont pas aussi immuables que le Pont-Neuf, et que, bientôt,

sous la poussée de l'opinion publique, la compagnie

reportera le terminus là où il se trouvait primitivement.

Puisque, aujourd'hui, nous traitons la question des tramways, autant soumettre à M. le directeur de cette compagnie une demande que j'ai entendue formuler par bien des pères de famille.

 

Ceux-ci souhaitent qu'il y ait pour les élèves du lycée — garçons et filles — des abonnements à prix réduit,

dans le genre de ceux que la compagnie des chemins de fer de l'Ouest accorde dans le même cas.

 

L'abonnement actuel de 60 francs est excessif pour de jeunes enfants qui usent du tram quatre fois par jour,

tout au plus.

 

Jusqu'ici, la compagnie n'a eu à délivrer que peu de cartes d'abonnement à cette catégorie de voyageurs.

 

Tout fait prévoir qu'il n'en serait pas de même si les prix étaient abaissés.

 

Si la compagnie ne veut s'engager à rien pour l'avenir, nul ne la force à prendre, du premier coup,

une mesure définitive.

 

Afin de se documenter sur les bons et mauvais côtés du système, qu'elle l'établisse provisoirement,

qu'elle mette à l'essai des abonnements de trois mois, à prix réduit, exclusivement réservés,

bien entendu, à la catégorie de voyageurs dont nous parlions plus haut.

 

Surtout, qu'elle fasse vivement, l'heure presse ;

la saison est mauvaise, et ce serait vraiment humain de permettre aux jeunes potaches domiciliés loin

du lycée de rentrer chez leurs parents sans être par trop exposés à toute cette série de rhumes,

de bronchites que nous valent les mois d'hiver.

 

Jean LÉDILE.

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Dernière mise à jour - Décembre 2021