Fenêtres sur le passé

1899

Portsall
Choses de Bretagne

 

Source : La Dépêche de Brest 18 juillet 1899

 

Auteur : Louis Coudurier.

 

Les poètes parisiens, qui chantent notre Bretagne sur tous les modes connus de la prosodie, auraient eu,

vendredi, jour de fête nationale, une magnifique occasion de mettre sur pieds — alexandrins ou autres —

quelque joli poème bien vécu, et composé d'après nature.

 

Ce jour-là, ce pendant que les grandes villes en liesse célébraient avec force fanfares, drapeaux et salves d'artillerie, l'anniversaire de la prise de la Bastille, le chemin de fer, ce grand émancipateur du siècle, prenait tout doucement possession d'un coin de notre côte bretonne, fréquenté seulement, jusqu'alors, par quelques rares touristes,

choisi comme lieu de villégiature par quelques plus rares familles encore.

Je veux parler de Portsall que, pour ma part, je ne connaissais guère avant la date du 14 Juillet 1899.

Une fois ou deux j'avais eu l'occasion de consulter l’Annuaire du département du Finistère

au sujet de ce hameau breton, et j'avais lu ceci :

 

« Le port de Portsall, qui dépend de la commune de Ploudalmézeau,

est à quatre kilomètres du chef-lieu de cette commune.

Il est d'un accès difficile et asséché dans toute son étendue.

Les navires de trois mètres de tirant d'eau n'y peuvent rentrer qu'en vives eaux, et dans la mauvaise saison

la violence du ressac y rend leur séjour dangereux, bien qu'il soit un peu abrité par un petit brise-lames établi

à la pointe de Bar-ar-Lann.

Cet ouvrage, flanqué d'une cale, a 60 mètres de longueur sur 3 m, 40 de largeur.

Deux autres cales existent dans l'anse, mais elles ne sont accostables que pour les embarcations

et seulement à certaines heures des marées.

Malgré ces inconvénients, le port de Portsall, qui est relié avec l'intérieur par la route départementale n° 6,

est le siège d’un mouvement commercial assez important, consistant surtout en importation de houille,

bois du Nord, vins, eaux-de-vie, etc.

Les exportations, moins considérables, ne comprennent que des produits chimiques et du poisson.

120 bateaux de pêche dépendent de Portsall. »

 

Et c'est tout.

En réalité, le public n'allait guère à Portsall, ne connaissant guère ce petit port de pêche, où le commerce,

malgré les affirmations de l'annuaire, doit être des plus restreints.

Et ici, comme partout, c'est le chemin de fer qui va très certainement changer la face des choses.

Notez que les guides des touristes les plus répandus daignent à peine signaler Portsall et Kersaint.

 

Or, sans avoir la prétention de découvrir ce coin très pittoresque de notre côte bretonne immédiatement voisine

de Brest, il me sera bien permis de dire qu'il mérite mieux que la notice dont je viens de donner le texte,

mieux aussi que l'indifférence glaciale de guides officiels ou officieux de la fantaisie excursionniste.

 

La ligne inaugurée vendredi dernier est le simple prolongement du chemin de fer de Brest à Ploudalmézeau.

On sait que par suite d'on ne sait quelle bizarre conception des besoins de notre contrée,

nos lignes d'intérêt local s'arrêtaient toutes à cinq ou six kilomètres de la mer,

c'est-à-dire du point terminus qu'elles auraient dû avoir pour but principal.

Ainsi, la ligne de Brest à Ploudalmézeau s'arrêtait à cinq kilomètres des plages de Portsall et de Kersaint,

celle de Brest à Lannilis s'arrête encore à une distance à peu près égale de la plage de l'Aberwrach,

et enfin la ligne de Landerneau à Plounéour-Trez se casse le nez en plein champ, à trois kilomètres de Brignogan.

On aurait voulu à toutes forces retarder autant que possible l'essor de nos plages du Finistère

qu'on n'aurait pas agi d'autre façon.

Il a fallu des années et des années, des rapports et des rapports, pour faire comprendre cette erreur qui se répare maintenant à la douce, en commençant par Portsall, pour continuer, dans deux mois, dit-on, par l'Aberwrach.

 

Le tronçon de ligne que nous venons d’inaugurer, sans aucune pompe d'ailleurs, sans tambour, sans pompiers

et sans ministres, ne présente rien de particulier au point de vue de la superstructure ou de l'infrastructure.

Il semble, dans cette suite de landes, parsemées de quelques champs de blés aux épis d'or piqués de bouquets écartâtes de coquelicots, qu'on n'ait eu qu'à poser les traverses à même le sol et, pardessus, les rails.

Le train traverse la route au sortir de Ploudalmézeau, puis s'engage dans la lande, où des bêtes affolées s'ébrouent

au sifflet de la machine.

 

Trajet très court, coupé d'un seul arrêt.

Tréompan !

Connaissez-vous la grève de Tréompan ?

Si vous l'avez visitée, vous vous expliquerez difficilement que le département n'ait pas autorisé la compagnie à faire un tout petit crochet qui lui eut permis d'aller déposer ses voyageurs sur cette plage, dont l'aspect sauvage,

les vastes solitudes n'eussent pas manqué d'attirer les touristes.

Au lieu de cela, et comme pour se conformer à une détestable tradition, le train s'arrête à deux kilomètres au moins de la grève, dans une sorte de marais où jamais personne ne descendra.

 

Laissant Tréompan sur la droite, nous découvrons bientôt Portsall.

C'est d'abord le clocher gris qui montre sa corne pointue au-dessus des maisons au toit bas, puis voici l'anse

avec sa dentelle de rochers, de sinistre forme, ses découpures dans la falaise,

qui présente une série de petites baies sablonneuses.

Enfin, le train stoppe en gare de Portsall !

 

Gare est beaucoup dire.

C'est une simple cabane de bois construite pour la distribution des billets et la réception des marchandises.

On débarque dans un champ de blé imparfaitement défriché encore, et dans les flancs duquel on aperçoit la fraîche entaille de la pioche des terrassiers.

 

Rien n'est terminé.

La compagnie a été au plus pressé.

L'important était d'amener les voyageurs à Portsall, dès les premiers jours de la belle saison.

Voilà qui est fait.

L'arrivée du chemin de fer a été le signal d'un développement immédiat pour la localité.

Des constructions coquettes s'élèvent, toutes neuves, un peu de tous côtés.

Voici un hôtel qu'on inaugure aussi, en même temps que la ligne ;

tout neuf par conséquent et moderne.

Dimanche, cet hôtel servait quatre-vingt-dix déjeuners !

Des achats de terrains se font chaque jour.

On me montre un « caillou » perché tout là-bas, au loin, près de la mer, et qui vient d'être acquis par un Brestois, séduit sans doute par la perspective étendue sur la mer, sur les brisants innombrables de cette côte,

où l'Océan semble être en une perpétuelle furie, et où il fait entendre le perpétuel tonnerre de sa voix irritée.

 

Kersaint se ressentira forcément du développement de Portsall.

Depuis quelques années, des villas se sont élevées autour des ruines majestueuses de l'antique manoir de Trémazan, où niche une armée de corbeaux.

 

Il y a là, autour de cette crique charmante de sable fin comme une poussière d'or, tout un cadre de verdure qui repose les yeux des scintillations aveuglantes de la mer sous le soleil.

D'ici à quelques jours, cette plage encore solitaire se peuplera d'habitués qui viendront, à l'heure des marées

pour le bain, à l'heure de la basse mer pour la pêche à la crevette, très abondante en ces parages.

Et je ne sais pas d'observatoire plus séduisant que le sommet de ces grandes roches qui s'avancent dans la mer,

à gauche et en avant de la baie de Kersaint.

Par temps calme et clair, du haut de ce roc autour duquel s'écroulent d'antiques cabanes de douaniers,

on aperçoit au loin, très loin, la mer sautant par-dessus de fantastiques granits aux formes terrifiantes, très hauts, menaçants et sinistres ;

soumis à l'éternel assaut du flot, ils résistent éternellement et tiendront de même, fiers en leur résistance séculaire, quand ce chemin de fer inauguré d'hier aura été lui-même remplacé par quelque invention nouvelle,

plus rapide et plus confortable, comme l'automobilisme, ou mieux encore.

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