Fenêtres sur le passé

1896

Les Morts

Paul Cadiou, Commissaire de marine et poète

 

Source : La Dépêche de Brest 28 mars 1896

 

Auteur : Anatole Le Braz

 

On se rappelle ces mots de Renan, dans sa merveilleuse étude sur la Poésie des races celtiques :

« Nulle part la condition des morts n'a été meilleure que chez les peuples bretons ;

nulle part le tombeau ne recueille autant de souvenirs et de prières.

C'est que la vie n'est pas pour ces peuples une aventure personnelle que chacun court

pour son propre compte et à ses risques et périls :

c'est un anneau dans une longue tradition, un don reçu et transmis, 

une dette payée et un devoir accompli. »

 

Anatole Le Bras

Cette constante préoccupation, non de la mort, mais des morts, est en effet le trait le plus profond de l'âme bretonne, et M. Paul Cadiou n'a fait qu'obéir aux antiques suggestions de sa race, en consacrant son premier recueil  de vers

à célébrer, sur un mode discret et attendri, ces innombrables et silencieuses théories de Mânes, d' « Anaon »,

dont notre pays, aujourd'hui encore, reste hanté.

 

Je ne puis que goûter un tel livre, moi qui ai passé tant d'inoubliables soirées à recueillir des lèvres de nos paysans

et de nos marins les mythes funèbres du peuple breton.

 

Mais, c'est là un charme un peu amer et auquel je crains fort

que la majorité des lecteurs ne soit guère sensible.

 

Le titre seul :

Les Morts, en sa brièveté presque sinistre, ne laissera pas, j'imagine,

de surprendre assez désagréablement et sans doute d'écarter

plus d'un acheteur.

 

Après tout, tant pis pour cet acheteur trop impressionnable !

 

Il y perdra l'occasion, plus rare qu'on ne croit, de faire connaissance avec une œuvre sincère, très pénétrante en sa simplicité même.

 

M. Cadiou n'a pas la prétention d'avoir révolutionné quoi que ce soit

ni de révéler au monde un frisson nouveau.

 

Il m'en voudrait, j'en suis sûr, comme d'une plaisanterie

de mauvais goût, si je vantais dans ses vers autre chose

que ce qu'il lui a plu d'y mettre, j'entends, avec du naturel

et de l'aisance, une pensée tout unie, un sentiment mesuré,

une émotion délicate et sobre.

Paul Cadiou,

Né le 15 février 1860 à Brest

Mort le 31 octobre 1924 à Brest

Fils d'un capitaine de vaisseau, maire de Guipavas,

Neveu de l'amiral Thomas Louis Le Normant de Kergrist,

Frère de la romancière M. Maryan.

Il suit des études de droit,

soutient sa thèse pour la licence en 1880

Élève-commissaire de la Marine en 1880

Aide-commissaire de la Marine en 1882.

Sous-commissaire de la Marine à Ajaccio en 1888,

Administrateur de la Marine à Morlaix, puis à Brest.

Source wikipédia

En matière d'art, par le temps qui court, des qualités de ce genre sont presque des vertus.

Vous est-il arrivé, le soir, à l'heure grise du crépuscule, de traverser l'enclos d'un cimetière breton ?

 

Les inscriptions, souvent un peu gauches, des tombes racontent des vies obscures et d'humbles trépas. 

Entre les tertres herbeux, des sentiers circulent, pareils à ceux des champs. 

Des ifs, des sapins, des arbres à verdure permanente, symboles d'éternité,

allongent sur le sol leurs ombres grandissantes.

 

L'église, déjà enveloppée de nuit, ne forme plus qu'une grande masse indistincte, ses vitraux faiblement éclairés, comme d'une pâle lueur d'étoile, par la veilleuse du sanctuaire.

 

Le calvaire, en revanche, tout noir sur le ciel d'améthyste, se dessine avec un relief singulier.

Il domine le jardin funèbre, et son haut spectre solitaire ajoute encore à la désolation du lieu.

 

Une sorte de tristesse religieuse plane dans le silence

que troublent seuls, à de rares intervalles, des abois lointains

au seuil des fermes ou des sonorités de sabots sur les routes.

 

C'est d'une impression très mélancolique qui,

pourvu qu'on ne s'y attarde pas trop longtemps,

a sa volupté mystérieuse et sa douceur.

 

Cette impression, je l'ai éprouvée à quelque degré à lire les vers de M. Cadiou. 

Ils inclinent aux pensées graves, ils ont un charme plaintif et pas l'ombre d'une déclamation. 

On les dirait murmurés, en effet, par cet « ange des tombeaux » dont nous parle le poète dans son prélude.

 

C'est tantôt une station dans la cathédrale de Tréguier, auprès des évêques

et des chevaliers de granit couchés dans les enfeux ;

tantôt une cantilène dolente sur le destin des « Péris en mer » qui, dans leurs mouvantes sépultures,

aspirent vainement au repos,

Car, comment dormir dans le bruit

De la mer qui va, vient, s'enfuit ?

Les prières mêmes qu'on dit

Par la voix des (lots sont couvertes.

 

Ou bien, c'est un deuil domestique,

l'évocation d'une figure vénérée dans la majesté du soir suprême :

 

...Et dans son crépuscule, on admirait encore

Comme un dernier reflet pâle et splendide à voir

La sérénité calme et douce de l'aurore.

Je tourne la page, et voici des strophes onduleuses et flottantes comme des mousselines,

faites pour envelopper délicatement le corps de l'amie et qui sont comme imprégnées du parfum de son souvenir :

 

C'est auprès d'un fiord de Norvège,

Dans un bois de sapins très noir,

Que j'aurais souhaité la voir

Couchée à jamais sous la neige.

Elle eût dormi là doucement

Dans des roses ensevelie,

Non loin du pays d'Ophélie....

Il n'est, dit-on, pour louer dignement les poètes, que de laisser à leurs poèmes le soin de parler pour eux.

 

Force, m'est cependant d'arrêter ici ces trop brèves citations. 

Aussi bien je n'ai eu dessein que d'entrouvrir le livre, afin de donner envie de le feuilleter tout entier.

 

Faites ce que j'ai fait : lisez.

 

Vous en serez récompensé, non, encore une fois, par de surprenantes découvertes,

mais par de généreuses émotions qui ont et leur saveur et leur prix.

 

Vous entendrez passer les « plaintes d'âmes » ;

vous frissonnerez au contact de « l'intersigne » ;

vous compatirez à la muette douleur des sphinx du « pays d'Égypte » devant les tombeaux profanés

et les momies royales embarquées pour l'exil ;

vous regarderez se mirer dans l'azur des eaux les « sanctuaires blancs » des côtes méditerranéennes ;

vous ferez enfin, si j'ose dire, le pèlerinage de la mort à travers le vaste cimetière du monde.

Car l'auteur, par vocation et par métier, est un nomade,

et ce n'est pas la moindre originalité de ses poèmes

que d'avoir été rêvés sous les latitudes les plus changeantes,

au hasard des courses marines, sans qu'à réfléchir tant de ciels

ils aient rien perdu de leur harmonieuse unité.

 

Cela seul montre à quel point M. Cadiou est de son pays et de sa race.

 

Il n'y a guère que les Bretons pour avoir de ces persistances de sentiment.

 

Ce n'est pas nous qui lui en saurons mauvais gré.

© 2018 Patrick Milan. Créé avec Wix.com
 

Dernière mise à jour - Décembre 2021