Fenêtres sur le passé

1896

Fraises de Plougastel

 

Sources : La Dépêche de Brest 17 mai 1896

 

La fraise, la mignonne fraise, est la reine du jour.

Aux halles Saint-Louis, elle occupe actuellement la place d'honneur.

C'est donc le moment de parler un peu de ce fruit délicieux et de l'important commerce auquel il donne lieu,

dans un coin du Finistère voisin de nous, à Plougastel.

 

Sans remonter au déluge, il n'est pas mauvais de rappeler tout d'abord que la fraise fut importée en Bretagne

vers 1690 par un voyageur qui, singulière coïncidence, se nommait Frézier.

On ne pouvait rêver un meilleur parrain. La fraise mit cependant près d'un siècle à se répandre,

et sa culture n'est arrivée à un haut perfectionnement que de nos jours.

 

Depuis que la fraise est connue en Bretagne, on peut dire qu'elle est récoltée à Plougastel.

Les habitants se bornèrent d'abord à la cultiver pour leur usage personnel,

puis pour vendre leur récolte sur le marché de Brest.

En 1865, quelques commerçants, voyant dans l'expédition des fraises de Plougastel sur Paris une source de revenus, s'organisèrent dans ce but, mais il n'y eut à cette époque que des tâtonnements.

Ce n'est qu'en 1870 que le commerce prit une certaine extension et se régularisa.

Les premières personnes qui s'en occupèrent furent MM. Proust père et fils, de Roscoff ;

Delhomel et Montrieul, de Brest ;

Mme Lucas, de Brest ;

MM. Poterlet, de Vouziers ;

Lavigne, de Marmande, etc.

Les fraises étaient achetées sur place aux cultivateurs et transportées ensuite, soit à Brest, par bateau,

soit à Landerneau, par charrettes, pour être expédiées par voie ferrée sur Paris.

À partir de ce moment, la culture de la fraise qui, jusqu'alors,

ne se faisait que sur le bord de la mer, s'étendit à toute la commune ; aujourd'hui on peut évaluer à quatre ou cinq cents hectares

la partie du territoire couverte de fraises.

La moyenne de la récolte a été depuis de 1,000 tonnes par an,

et comme la livre a été vendue en moyenne quinze centimes,

il est entré de ce chef, dans la commune de Plougastel,

depuis vingt-cinq ans, une somme qu'on peut évaluer

à sept millions et demi.

 

L'expédition des fraises en Angleterre remonte à l'année 1872.

En 1868, un premier essai fut tenté par M. Lavigne, de Marmande, sans grand succès, et la question paraissait abandonnée quand, quatre ans plus tard, elle fut reprise par MM. Proust père et fils, Poterlet, Lavigne et Mme Lucas.

Ces commerçants achetaient les fraises aux cultivateurs

et les expédiaient par Landerneau à Saint-Malo,

d'où les bateaux à vapeur de la compagnie South-Western

les transportaient à Southampton.

De ce port, elles étaient expédiées par voie ferrée sur les principales villes d'Angleterre.

Depuis lors, le commerce des fraises n'a fait que croître,

et de nombreux cultivateurs de Plougastel sont devenus expéditeurs pour leur propre compte.

Il y a six ans, quelques essais infructueux avaient été tentés pour l'exportation directe par vapeur du port de Brest

sur divers ports d'Angleterre.

Cette année, un service direct a été organisé par une partie des expéditeurs de Plougastel.

Le steamer affrété Resolute, du port de Leith (Ecosse), a dû appareiller cette nuit, pour son premier voyage,

du Passage de Plougastel à destination de Plymouth.

Il jauge 70 tonneaux, mais il en peut porter en lourd 125.

Sa vitesse est de dix nœuds.

On espère qu'il pourra effectuer sa traversée en dix-sept heures.

La cale a été spécialement installée pour le transport des fraises et des mesures ont été prises

pour empêcher la chaleur de la machine d'arriver à la cale.

 

Les expéditeurs qui ont frété le bateau espèrent obtenir ainsi un meilleur résultat.

Les autres — moins téméraires, disent-ils, — continuent à faire leurs expéditions par Saint-Malo.

La récolte de 1896 se présentait, il y a quinze jours encore,

comme devant être particulièrement belle.

On comptait sur une expédition d'au moins un tiers supérieure

à la moyenne des années précédentes, mais la sécheresse persistante a nui au développement de la fraise, et on estime

à cent mille francs la perte déjà subie par les cultivateurs.

Si la sécheresse dure quinze jours encore, la perte pourrait être

de 500 tonnes, soit environ la moitié de la récolte.

 

Deux espèces de fraises sont surtout cultivées à Plougastel :

la fraise de Mayenne et la fraise du Chili.

La fraise de Mayenne, cultivée comme hâtive ou précoce,

est de moyenne grosseur et d'un rouge vif.

Elle a un goût agréable, légèrement acidulé.

La fraise du Chili est grosse, sa chair est ferme.

Elle a peu de couleur et de saveur.

Elle est connue à Paris sous le nom de navet.

 

On cultivait aussi à Plougastel une petite fraise anglaise dite

sivi bian et connue dans le pays sous le nom de fraise de Paris.

Excellente sous tous les rapports, cette fraise a presque disparu

du pays, à cause de sa maturité tardive et de son peu de résistance au transport.

La petite quantité qu'on en récolte encore est envoyée sur le marché de Brest, où cette fraise, très appréciée,

est vendue à un prix généralement assez élevé.

 

Depuis les premiers jours du mois, une grande animation règne à Plougastel.

C'est l'époque de la cueillette des fraises.

Dès l'aube, hommes, femmes et enfants sont aux champs, courbés sur les fraisiers, détachant les fruits vermeils

qu'ils déposent, au fur et à mesure, dans un petit panier d'osier passé à leur bras.

Quand le panier est plein, ils vont le vider dans un mannequin.

 

Une centaine de jeunes gens, choisis parmi les plus intelligents de la commune, ont été recrutés par les expéditeurs pour être leurs intermédiaires avec les cultivateurs.

Ce sont eux qui assistent au pesage des fraises, à leur mise dans de petites caisses en bois fabriquées à Brest

par la maison Riou, Abalan et Cie.

Ces petites boites, qui ont la forme d'un parallélépipède, contiennent environ deux kilos de fraises

et sont liées deux à deux.

L'assemblage forme un « fardeau ».

L'expérience a fait reconnaître ce procédé comme le meilleur pour faire franchir une longue distance à la marchandise sans qu'elle soit avariée.

 

Ainsi mises en boites, les fraises sont transportées par des charrettes qui, le soir, vers onze heures,

quittent Plougastel, pour arriver vers deux heures du matin à la gare de Landerneau.

120 à 140 voitures arrivent toutes les nuits à la queue-leu-leu à la gare de Landerneau, et les caisses de fraises sont aussitôt déposées dans les wagons.

À 5 h. 30, départ du train, suivi souvent d'un train supplémentaire.

L'arrivée h Saint-Malo a lieu le jour même, à 4 h. 30 du soir ;

le lendemain matin, les fraises sont à Londres et à Paris.

Les expéditions pour l'Angleterre ont commencé depuis le 4 mai courant, et déjà il en est parti 80 tonnes environ.

La moyenne de l'expédition par an a été jusqu'à présent

de 450 tonnes.

 

250 tonnes de fraises sont consommées par an à Brest et 100 à 150 à Landerneau et dans les environs.

 

Cette année, au début de la campagne, la livre de fraises

a été vendue aux expéditeurs à raison de 60 centimes.

Depuis deux jours, elle est à 40 centimes.

Les années précédentes, les prix de début n'avaient pas dépassé

40 centimes.

 

En 1860, un savant à l'humeur plaisante annonçait à l'Académie

des sciences qu'il avait rendu la considération à une jeune fille soupçonnée de légèreté de conduite, mais qui,

en réalité, n'était qu'atteinte d'hydropisie, en lui faisant manger

des fraises médicinales pendant une quinzaine de jours.

Il ne semble pas que le procédé soit entré dans la pratique, mais la fraise n'est-elle pas douée de qualités assez estimables pour qu'on

se dispense de lui prêter la vertu de venger l'honneur des filles ?

 

Souhaitons donc qu'une pluie bienfaisante tombe sur les champs de fraises de Plougastel,

afin que nous puissions voir les étalages des marchands des halles se garnir de ce fruit délicieux, qui,

pour le moment, n'a qu'un tort.... celui d'être trop cher.

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Dernière mise à jour - Octobre 2021