Fenêtres sur le passé

1888

Pierre Loti dans l'intimité

par Victor Le Lan, Médecin de marine, brestois

Source : La Dépêche de Brest 23 janvier 1888

 

Remerciement à : Philippe Rouyer

 

Auteur : Victor Le Lan

Détails sur l'auteur en bas de page

 

Pierre Loti dans l'intimité.

 

Enfin la Triomphante arriva à Toulon.

 

Il y avait déjà plus d'un an que je connaissais Pierre Loti, seulement je ne l'avais jamais vu.

 

Je lui avais écrit un jour.

 

Je lui avais envoyé des vers : il y avait retrouvé quelques-unes de ses pensées

et nous étions devenus de très grands amis, malgré les quelques mille lieues qui nous séparaient.

 

Depuis le 25 janvier nous l'attendions.

Vers le 7 ou le 8 février, à neuf heures du soir, on vint m'avertir qu'un navire entrant en rade avait hissé ses feux de position,

et que malgré la nuit on avait cru reconnaître la Triomphante.

 

Le lendemain matin, au petit jour, j'étais sur le pont

et je vis près de nous un grand vaisseau blanc,

sur l'arrière duquel le nom du cuirassé se détachait en lettres d'or.

 

Je me fis conduire à bord presque immédiatement.

J'étais attendu.

 

On me conduisit à la chambre de Pierre Loti.

 

— C'est vous, mon ami, me dit-il, tout doucement, et sans étonnement,

comme si nous étions de vieilles connaissances.

 

— Oui, lui dis-je. Et il me tendit les deux mains.

 

— Je vous garde, reprit-il, car nous avons bien des choses à nous dire...

Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus.

 

En effet, c'était la première fois que nous nous trouvions ensemble.

 

Puis je m'assis près de lui.

 

Tout en causant de mille choses charmantes — car il parle comme il écrit — j'examinai sa chambre à loisir.

 

Ceux-là qui n'ont jamais vu de cuirassés se la figureront difficilement.

 

Qu'on imagine une grande boite en fer intérieurement barbouillée de peinturé blanche.

 

Deux mètres dans tous les sens.

 

La muraille qui regarde la mer est percée d'une petite fenêtre, ouverte quand il fait beau,

fermée lorsqu'on est en marche, par de lourds volets en bois épais et laissant pénétrer le jour par un hublot

de quinze centimètres de diamètre.

 

En face, la porte, juste assez haute pour ne pas se courber en passant dessous,

assez large pour n'y point passer les mains sur les hanches.

 

À gauche en entrant, un lavabo, une couchette.

À droite une armoire, un secrétaire.

 

Seulement, chez Pierre Loti, les murs étaient recouverts de tentures,

et l'on avait l'impression d'un boudoir de petite maîtresse japonaise,

tout frais et tout gai, sentant les parfums orientaux, et perdu au milieu

de cette grande masse lourde d'acier et de fer, la Triomphante.

 

Les meubles étaient entièrement cachés sous des panneaux sculptés à jour

avec un art infini et qui avaient été arrachés, là-bas, aux vieilles pagodes ennemies,

les soirs de bataille.

 

Des bas-reliefs étaient appliqués à toutes les murailles, et de grands dragons dorés, bleus et rouges, avec des contorsions de rêves, semblaient sortir des cloisons.

 

Le lit était maintenu par de grandes pièces de bois sculpté et doré,

avec des incrustations de nacre à reflets irisés.

Et puis des draperies qui retombaient lentement d'en haut, avec de grands plis épais et lourds,

comme dans un temple.

 

Dans un coin un brûle-parfums, et dans tout l'air une senteur exquise et inconnue.

 

Des boudhas ventrus, en argent, en bronze, en bois sculpté, en pierres de toutes sortes et de toutes couleurs,

étaient jetés çà et là, pêle-mêle, sans ordre, sur les étagères, à terre,

comme des dieux tombés au hasard après un pillage.

 

Et au milieu de tout cela, lui, pensif, en tenue de lieutenant de vaisseau.

 

— C'est vous, mon ami ?

 

— Oui, fis-je, tout ému par la simplicité de cet accueil.

 

Et puis, nous nous racontions tout ce qui nous était arrivé pendant cette longue année.

 

Or, pendant que nous causions tous deux, un grand chat, point farouche, me sauta sur les genoux.

 

— Ah ! voilà, me dit Loti, vous savez que j'aime les chats.

 

— Mais oui, répondis-je, je me rappelle certain passage de Fleurs d'ennui où...

 

— Taisez-vous donc, me dit-il, et laissez-moi plutôt-vous conter son histoire.

 

Le matin, quelques hommes étaient allés à terre pour une raison quelconque de service; au moment

où ils revenaient à bord, sans défiance, ils aperçurent, à une portée de fusil devant eux, une petite jonque,

qui se laissait dériver au fil de l'eau.

 

Ils n'y faisaient point attention, quand un coup de feu en partit et vint briser le plat de l'un des avirons.

— Bien touché ! cria le patron.

 

Souque un peu, mes gars, pour attraper les moricauds.

 

Et l'on allongea la nage.

 

Debout, à l'arrière, la barre entre les jambes, son bonnet à la main,

le quartier-maître suivait les mouvements des rameurs avec un balancement

de corps et les excitait de la parole et du geste.

 

— Allons, mes fils... double un peu sur les avirons...

 

Ils arrivèrent en quelques secondes près de l'embarcation.

 

Blotti tout au fond, au milieu d'un tas de choses sans nom,

a moitié mort de frayeur, un Chinois était caché.

 

Il se laissa prendre sans résistance.

Mais il fallait une vengeance à ces grands enfants, qui riaient maintenant du danger passé.

 

Ils s'armèrent, qui d'une gaffe, qui d'un bout de vergue, et en quelques minutes la jonque se remplit d'eau.

 

Une pauvre chatte miaulait tristement à l'avant.

 

Ils la sauvèrent et la rapportèrent avec eux à bord... comme souvenir.

 

La petite bête effarée, à peine lâchée sur le pont, courut de tous côtés,

grimpa aux cordages et vint enfin se réfugier dans ma chambre et se cacher sous mon lit.

 

Je n'eus pas le courage de la renvoyer.

 

Elle s apprivoisa peu à peu, je finis par m'attacher insensiblement à elle et je la ramenai avec moi en France.

 

Au moment où nous allions quitter sa chambre pour passer à table, un gros cahier attira mon attention.

 

— Qu'est cela? lui dis-je.

 

— Je vous le montrerai après déjeuner, me dit Pierre Loti.

C'était « Pêcheur d'Islande ».

 

Après déjeuner, nous allâmes à terre.

 

Pierre Loti me conduisit dans une vieille maison de Toulon, rue de la République.

 

Il y avait une chambre au quatrième étage.

 

— C'est ma chambre d'aspirant, me dit-il.

 

Quand je reviens à Toulon, je demeure toujours là.

 

C'est là que j'ai recopié en entier « Mon frère Yves ».

 

C'est là que nous allons lire « Pêcheur d'Islande ».

 

Et nous nous assîmes au coin du feu.

 

Je pris respectueusement entre mes mains le gros cahier

et je l'ouvris, plein d'émotion.

 

C'était encore absolument inédit.

J'avais la première lecture.

 

J'en étais joyeux, très naïvement, et je le lui disais.

 

Mais j'avais peur que cela ne fût pas à la hauteur des œuvres antérieures et surtout du « Mariage de Loti ».

 

J'étais très embarrassé.

 

Je n'osais pas encore lire, comme si j'avais craint de gâter le souvenir de mes premières admirations.

 

Mes espérances devaient être dépassées.

 

— Voulez-vous lire tout haut, mon ami ? me dit-il, afin que je puisse voir mes fautes ?

 

Ses fautes !

 

Est-ce qu'il y en a dans ce livre-là?

 

Il écoutait.

 

Breton, je me retrouvais au milieu de mon pays ; marin, je sentais plus vivement la poésie indicible de la mer et la fidélité de ces peintures de bord, de ces caractères de matelots qu'il a si exactement décrits.

 

Et puis, de temps en temps, l'émotion me prenait à la gorge.

 

Je sentais le besoin de m'arrêter un peu pour ne point avoir l'air attendri au récit de la mort du petit Sylvestre, à la mort du grand Yann et aux douleurs de Gaud.

 

Alors je le regardais en face, lui, très tranquille et je lui disais, ne trouvant plus de mots :

— C'est très chic, ça. Savez-vous ?

 

Il ne répondait rien, mais il me devinait peut-être.

 

Il y avait dans ce livre des détails exquis, et comme je lui demandais :

— Mais comment trouvez-vous tous ces riens-là ?

 

Il me répondait :

— Je ne les ai pas inventés, je les ai vus.

C'est ainsi qu'après la mort de Yann, il raconte que Gaud conservait dans son armoire le tricot de marin du bien-aimé, posé tout seul sur une planchette et gardant les formes du beau corps du pêcheur.

 

Je m'étonnais.

 

— Ce tricot-là existe, me dit-il.

 

Il y a deux ans, je l'ai vu chez une bonne vieille grand'-mère dont le petit-fils était mort à l'État

et qui n'avait plus de lui que ce souvenir-là.

 

C'était à Tréflez, en pays de Léon.

 

Et comme la lecture était finie, il m'appela. 

— Alors, mon livre vous plait ? 

— Ce sera votre chef-d'œuvre, c'est...

— Il vous plaît ?

— Oui.

— Eh bien, alors, venez déjeuner, mon ami.

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Docteur Victor Marie  Le Lan

 

Sources :

Gallica

FR ANOM Fonds ministériels Série géographique Indochine Nouveau Fonds 326

Notices sur l'Indo-Chine, Cochinchine, Cambodge, Annam, Tonkin, Laos, Kouang-Tchéou-Ouan / publiées à l'occasion de l'Exposition Universelle de 1900 sous la direction de M. Pierre Nicolas,... Nicolas, Pierre (1864-1930).

Université de Côte d'Azur

Photographes d’Asie (1840 – 1944)

Annuaire colonial, 1907.

Annuaire de la Marine, 1890.

Annuaire général de l’Indochine, 1913

Docteur Victor Marie  Le Lan.

Né le 12 juillet 1863 à Brest, le docteur Le Lan est mort à l’hôpital militaire de Mulhouse le 9 décembre 1918 ;

 

il appartenait alors au 2e régiment de Tirailleurs marocains

et était médecin-commandant.

Le Lan a été photographe amateur.

Quelques-uns de ses clichés sont publiés par Robert Dubois dans : le Tonkin en 1900,

ainsi que dans les notices publiées sur l’Indochine,

à l’occasion de l’exposition universelle de 1900.

Ainsi, il a photographié le jeune empereur d’Annam,

Thanh-Thaï, décoré de la Légion d’Honneur,

et en costume de cérémonie.

Il a été récompensé par une mention honorable à l’exposition de Hanoi en 1902 pour des clichés qu’il y a présentés.

Le Lan a été médecin (chirurgien-dentiste) 

à l’hôpital de Hanoi,

pour lequel il a conduit une mission en 1895-1896.

En 1911, il est en poste à la station climatique du Tam Dao.

Le docteur Le Lan n’a pas terminé sa carrière à Hanoi,

car en 1912 il est au Maroc, comme médecin-lieutenant au camp d'Oudjda.

C’est au Maroc que la Première guerre mondiale le surprend.

En 1917, il est promu médecin-capitaine, puis médecin-major.

Il est titulaire de la Légion d'honneur, de la Croix de guerre,

et est aussi officier des Palmes académiques.

En 1916, l'Imprimerie d'Extrême-Orient à Hanoi

a publié un ouvrage du docteur Le Lan

sur le jardinage et les potagers au Tonkin.

Légion d'honneur reçue le 21 mars 1925. 

Sa sœur, Madame Kerminon, habitait en 1925

au 15 rue de la mairie à Brest .

Découvrez la vie de Victor Le Lan au Tonkin

Polyglotte, musicien, poète, comédien ...

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Dernière mise à jour - avril 2021