Fenêtres sur le passé

1884

Les prisons de Bretagne au XVIIIe siècle

Source : Le Finistère janvier 1884

 

Auteur : Henri Hardouin

Conseiller honoraire à la Cour d'appel de Douai, Bâtonnier des avocats.

Les prisons de Bretagne au XVIIIe siècle

Sous ce titre a été naguère publié, à Brest et à Rennes, par M. le professeur Dupuy, de la faculté des lettres, un opuscule du plus haut intérêt.

 

Puisse-t-il frayer la voie, province par province, à de nombreuses imitations.

 

L'histoire authentique de l’administration de la justice, ainsi que de l'état des prisons françaises de toute espèce, vers la fin du siècle dernier, se trouverait dès lors vulgarisée, avec ses enseignements, non moins lugubres, hélas ! que saisissants et l'étude pratique des nécessites de tout régime pénitentiaire en serait aidée d'autant.

 

Peut-être aussi, l’indifférence qui, en réalité et au fond, continue d'être, en pareille matière, l'état dominant

des esprits, en ressentirait-elle quelque passager réveil, en même temps que s'atténuerait la prédisposition

à substituer des théories préconçues et des systèmes improvisés ou ressuscités de leur tombe,

à une initiation patiente aux réalités et aux exigences de la mise à exécution des peines privatives de la liberté.

 

Le riche dépôt des archives d'Ille-et-Vilaine, où se conservent — collection unique en son genre au point de vue de la continuité comme de l'importance — les registres des délibérations des États, de 1532 à1789,

sans la moindre lacune, n'a pas d'explorateur plus infatigable que l’auteur de l'opuscule

dont il va être dit quelques mots.

Une publication de longue haleine en avait déjà hautement témoigné (1).

 

L'exégèse, dans le nouveau travail du savant professeur,

est la méthode mise de plus en plus à l'œuvre par la citation,

la reproduction ou l'analyse de documents, pour la plupart inédits.

 

Laissant de côté, pour ne s'occuper que des prisonniers ordinaires,

les détenus par lettre de cachet, soit dans les monastères

soit dans les forteresses des côtes, qui seront l'objet d'une étude à part,

M. Dupuy débute par l'aperçu suivant :

 

« Les prisons sont très nombreuses en Bretagne, au XVIII" siècle, moins nombreuses cependant que les tribunaux

.

La justice royale seule, indépendamment des tribunaux civils et criminels, comme le parlement, les quatre présidiaux de Rennes, Vannes, Nantes et Quimper, et vingt-six sénéchaussées, présente huit groupes de juridictions spéciales, civiles ou militaires...

Le nombre des tribunaux qui relèvent du roi n'est rien à côté de celui des juridictions seigneuriales.

Il y en a tant sur tous les points de la province, que l'administration s'y perd et se déclare incapable de les compter...

 

Plus de neuf cents seigneuries sont investies du droit de la haute justice ; celles qui n'exercent que la moyenne,

ou la basse justice sont en bien plus grand nombre. »

 

Des rapports officiels, des doléances locales, des projets de réforme accumulés au sujet de l'état matériel

et du régime des plus notables d'entre les innombrables prisons, l'auteur extrait, textuellement le plus souvent,

les constatations, à la fois les plus navrantes et les plus ignominieuses, matériellement et moralement parlant,

qui se puissent imaginer.

 

La plume se refuse parfois à la reproduction de certaines d'entre elles.

 

Ce n'est pas seulement la promiscuité à son paroxysme d'abjection qui y sévit en permanence.

 

La misère, la faim, les maladies infectieuses y déciment la population, en dépit des efforts persévérants

— c'est un devoir de le constater — du parlement, des magistrats, de l'intendance souvent,

et de notabilités charitables.

 

L'autorité souveraine n'est autre, en fait, que le geôlier, entrepreneur général bien plus encore que surveillant redouté.

«  C'est un grand abus, écrit en 1787, l'intendant Bertrand de Molleville (2),

que les prisonniers, même les plus criminels, soient abandonnés sans aucun secours

dans les lieux infects où les gens les plus charitables n'osent les aller visiter.

 

Le roi donne aux prisonniers ce qui leur est nécessaire pour ne pas mourir de faim,

et rien au-delà.

 

S'ils sont malades, s'il leur faut un lit, du linge, des habits,

c'est la charité qui les leur fournit....

 

Les détenus, à Ploërmel, écrit le Sénéchal Thuault, dont le nom est également

à rappeler avec éloge, seraient morts de misère, dans l’hiver 1781-1792,

sans les secours de la charité, plus active ici, peut-être, que partout ailleurs,

parce qu'on y connaît mieux la pauvreté, qui se montre partout, qui environne tout....

À Rennes, quand les aumônes (produit annuel 8,000 fr. au plus) viennent à s'arrêter,

les prisonniers sont dans une affreuse misère, rongés par la vermine, sans linge, sans vêtements,

ayant presque, tous la gale, plusieurs attaqués par la fièvre....

 

Il n'y en a pas un seul qui ne se trouvât très heureux d'être envoyé aux galères. »

 

Ce langage était tenu en 1786, après l'exil du parlement.

 

Une enquête de 1769 établit le délabrement général des prétoires et des prisons.

 

Le gouvernement s'effraie de la dépense.

 

Par arrêt du Conseil, du 29 mars 1773, le fardeau en est rejeté sur les villes.

 

Les intendants, qui connaissaient l'impuissance des communautés municipales de Bretagne,

firent si bien que l'arrêt resta sans sérieuse exécution.

 

« À Quimper, où siège cependant un des quatre présidiaux de la province, ajoute, en analysant les délibérations des États,

M. Dupuy, les prisons consistent en quatre appartements et un petit caveau.

 

Le rez-de-chaussée est occupé par le geôlier, la chambre au premier étage sert de chambre criminelle.

 

Dans un des recoins, on a dressé une cloison qui sert de séparation, mais peu sûre, pour enfermer les femmes....

 

Au troisième est une chapelle....

 

Le geôlier y dresse des lits pour les gens de distinction.... »

 

D'immenses progrès relatifs ont, assurément, succédé, surtout dans les prisons des grandes villes, à l'horrible situation qui, de l'ancien régime retracé sur pièces et sur place quant à la Bretagne, par M. Dupuy, ne laissa pas de longtemps continuer sous le nouveau.

Il n'est pas moins résulté de la mémorable enquête parlementaire de 1872,

si regrettablement négligée, que, dans le plus grand nombre des prisons d'arrondissement, comme dans les bouges sans nom

et sans description avouable, au service de la police municipale,

s'éternise avec et par la promiscuité, un état trop souvent abject

et repoussant, même physiquement parlant.

 

L’élément générateur par excellence de la dépravation récidiviste n'est autre, on ne saurait trop le répéter, que l'inexécution, longtemps systématique,

de la sage et prévoyante loi du 5 juin 1875, par laquelle a été décrétée

la transformation des établissements actuels.

 

Quotidiennement, par milliers, y sont déflorés des mineurs, des enfants même, et s'y pervertissent ou achèvent de s'y dépraver,

au contact des vices les plus hideux, les détenus adultes.

 

Seule, la transformation qui commence à peine, porterait la hache aux racines du mal, c'est à dire du récidivisme et de sa progression continue.

Francisco de Goya

Supplanter cette réforme par la déportation des mendiants, des vagabonds et autres délinquants réputés incorrigibles, c'est, ruineusement pour les finances de l'État, et sans plus de profit pour la sécurité que pour la moralité publique, s'attaquer partiellement, aux effets, en laissant subsister la cause ; c'est légiférer comme il arriverait si,

s'agissant de conjurer les périls de la production des substances les plus nuisibles, il n'était pourvu

qu'à leur exportation, cette production continuant en toute sa liberté à l'intérieur.

 

Revenant, un moment, pour terminer, sur les prisons actuelles en général et sur celles de Quimper en particulier,

il ne saurait être hors de propos d'y déplorer la persistance d'un provisoire qui date, présentement, de près d'un siècle.

 

La maison d'arrêt, fort éloignée du palais de justice, y est distincte de la maison de justice qui, de son côté,

est loin d'en être voisine; de là une circulation quotidienne, dans les quartiers les plus populeux de la ville,

de détenus trop souvent escortés par la foule des oisifs ou des curieux.

Il s'agit, d'ailleurs, quant à l'une et quant à l'autre, d'anciens couvents hâtivement appropriés à leur destination actuelle, et à grands frais entretenus

dans un état qui, à peine tolérable, au point de vue de l'hygiène et de la salubrité,

continue de susciter des obstacles insurmontables à la surveillance la plus active, quant aux périls moraux de la promiscuité.

 

Dans les annuaires administratifs, se lit la composition de la Commission

dont chacun de ces établissements parait avoir été pourvu.

 

Ces deux Commissions ont-elles originairement siégé ?

 

Le fait est probable.

Rembrant van Rujn

Toutefois, il en est à peine mémoire, présentement.

 

À Quimper, chef-lieu de Cour d'assises, comme dans tant d'autres sièges, l'administration pénitentiaire,

absorbée par d'autres préoccupations, n'a point encore avisé à l'état de choses qui est ici signalé.

 

Quimper, octobre 1883.

Henri Hardouin

Conseiller honoraire à la Cour d'appel de Douai, Bâtonnier des avocats.

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Nécrologie du Conseiller Hardouin par Théodore Hersart de La Villemarqué

 

Henri Hardouin décédé à Quimper, le 13 janvier 1892

LE CONSEILLER HARDOUIN


A tous ses titres, il faut en ajouter un, le plus modeste,

mais auquel le digne conseiller n'était pas moins sensible.


Quand il arriva à Quimper, il sollicita l'honneur d'être admis

dans la Société Archéologique du Finistère, et y fut reçu le 1 octobre 1881, sur la présentation du Président de cette Société et sur celle du Président du Tribunal civil.


Depuis dix ans, son zèle, malgré son grand âge, ne s'est pas ralenti un instant.


Presque toujours présent à nos séances, il y débuta, le 20 mars 1882,

par un mémoire sur « La réformation des Cou­tumes en Bretagne ».

Théodore Hersart de la Villemarqué

« C'est avec un vif sentiment de gratitude, écrivait notre secrétaire si autorisé, M. A. de Blois, que la Société s'associe au légitime hommage rendu par cet ancien conseiller à notre compagnie parlementaire et au barreau breton,

qui fournit les plus illustres commentateurs du droit provincial; car chez nous, en effet, avec l'amour

de l'indépendance et de la liberté, se sont toujours conservés le culte du droit et le respect de la magistrature. »


L'étude du savant conseiller sur Le Domaine ducal à Morlaix et à Lanmeur témoigne de la même ardeur

et de la même compétence.

 

Aussi était-il tout désigné pour nous représenter à Paris au Congrès des Sociétés Savantes,

où il s'empressa de se rendre en 1883, 1888 et 1889, et il mérita l'honneur insigne de faire partie du bureau.


L'autorité de son nom pesa dans la balance dans deux circonstances, dont l'une fut particulièrement importante

en ce qui regarde la Société archéologique du Finistère.

 

Aucun de nous n'a oublié que nous lui devons, comme à notre autre confrère M. Louis Hémon,

la reconnaissance d'utilité publique.


Je n'ai pas à rappeler ses démarches incessantes près du Conseil d'Etat pour la validité d'un legs dépendant

de cette reconnaissance officielle.

Tant de zèle, tant de services lui méritaient une place à notre tête, et elle lui fut donnée

dans la séance du 20 juillet 1889.


Mais cet honneur, auquel le vénérable octogénaire répondit par un excès de travail,

a peut-être épuisé les dernières forces de notre trop zélé confrère.


Théodore Hersart de La Villemarqué.

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(1) Histoire de la réunion de la Bretagne à la France.

 

(2) Antoine François de Bertrand de Molleville,

né à Montesquieu-Volvestre le 28 mars 1744 et mort à Paris le 19 octobre 1818, est un homme politique français, conseiller au Parlement de Toulouse en 1766, puis maître des requêtes en 1774

et finalement Intendant de Bretagne, en 1784.

 

Bertrand de Molleville est chargé en 1788 de la mission de dissoudre le parlement de Bretagne.

Favorable à la réunion des États généraux de 1789, il conseille par la suite au roi la dissolution de l’Assemblée.

Nommé ministre de la Marine et des Colonies, il organise l’émigration des officiers en masse.

Du fait de nombreuses dénonciations, il démissionne de ses fonctions et devient le chef de la police secrète royaliste.

Avant et après la journée du 10 août 1792, il essaie de faire évader le roi, mais il doit se résoudre à fuir en Angleterre.

 

(3) Théodore Hersart, vicomte de La Villemarqué (7 juillet 1815 à Quimperlé - 8 décembre 1895 à Quimperlé),

est un philologue français spécialiste de la culture bretonne.

Il est notamment connu comme auteur du Barzaz Breiz, recueil de chants populaires bretons.

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Dernière mise à jour - Juillet 2020