Fenêtres sur le passé

1875

Culture de la pomme de terre à Loctudy

Source : Le Finistère décembre 1875

 

1875 – De la culture de la pomme de terre dans la commune de Loctudy

 

L'agriculture a réalisé depuis une trentaine d'années d'immenses progrès dans le département du Finistère ;

mais l'élan progressif n'a pas présenté partout le même caractère ;

lent en certains endroits, en d'autres il s'est accentué avec vigueur, et il y a produit des résultats si surprenants,

que les habitants du pays en restent étonnés quand ils le suivent dans sa marche et ses diverses manifestations.

 

Le vif élan de progrès ne se rencontre que là où la culture, devenue intensive, s'est spécialisée et s'est consacrée,

soit à produire une plante industrielle ou commerciale,

soit à perfectionner les méthodes d'élevage et d'engraissage des animaux pour obtenir la précocité.

 

La production abondante d'une denrée de première qualité a toujours pour effet d'attirer l'attention du commerce

qui prend une activité d'autant plus considérable qu'il a à sa portée la proximité d'une voie ferrée

ou d'un port facilement accessible.

 

Signalons les lieux où la culture a accompli des transformations si extraordinaires,

exposer les causes qui les ont produites n'est pas, je crois, une œuvre inutile.

 

Le public y peut trouver un enseignement profitable, une excitation à tenter, dans des situations analogues,

la pratique des procédés qui ont si bien réussi en certains lieux.

 

Loctudy est une des communes du département du Finistère où la culture s'est modifiée le plus radicalement.

 

La production des céréales y était autrefois le pivot de la culture ;

depuis quelques années le principal est devenu un accessoire,

et la pomme de terre a progressivement occupé des surfaces de plus en plus grandes.

 

Au lieu de revenir sur le même terrain une fois tous les trois ans, elle y est cultivée deux années consécutives ;

la terre loin de s'épuiser se fertilise, car les rendements grandissent,

tant pour l'excellente solanée que pour les céréales qui, placées dans un milieu bien préparé, poussent,

se développent et fructifient dans les meilleures conditions propres à satisfaire complètement

à toutes les exigences de leur végétation.

La commune de Loctudy occupe une vaste plaine

d'une étendue de 1263 hectares.

 

Cette plaine légèrement ondulée est coupée par un petit nombre

de dépressions qui généralement courent de l'ouest à l'est

et du nord au sud.

 

Elle jouit de l'exposition du midi ;

la mer l'entoure sur ses limites sud et est, et,

lui apportant les chaudes effluves du Gulf Stream,

lui constitue un climat tempéré exempt au printemps

des gelées tardives si préjudiciables aux cultures de primeur,

et en été d'une atmosphère sèche et brûlante qui suspend

et arrête toute végétation.

Le sol y est généralement profond, d'une consistance moyenne, doué de fraîcheur et facile à travailler.

 

Les exploitations y sont nombreuses et desservies par d'excellentes voies de communications qui forment un réseau de 24 kilomètres.

 

Les goémons d'épave amenés en grande quantité à la côte par les vents du sud

ont été un des grands éléments de la fertilisation acquise.

 

Riches en matières organiques, ils contiennent une proportion considérable de sels minéraux ,

principalement du carbonate de chaux, du phosphate de chaux, de la potasse et de la magnésie.

 

Les analyses faites au laboratoire de chimie du Lézardeau ont établi que, pour les diverses espèces de goémons,

les proportions de phosphate de chaux, la dominante du blé, varient entre 8 et 13 pour 100,

et celles de potasse, la dominante de la pomme de terre, entre 4,840 et 5,758 pour 100.

 

La richesse en azote est de 1,282 pour 100 de matière sèche.

 

La science confirme par ces données la judicieuse idée qu'ont les praticiens de multiplier les cultures

de pommes de terre, et elle leur fait entrevoir la possibilité de continuer longtemps de la sorte une méthode

qui leur assure une moyenne très-satisfaisante de bénéfices.

 

Le travail préparatoire donné à la terre, il y a quelques années, alors que le cultivateur suivait rigoureusement l'assolement triennal, consistait en deux labours successifs donnés à la charrue, le premier, très-léger,

écroulant la surface gazonnée sur une faible épaisseur, le second, plus profond,

recouvrant la première bande par une couche de terre prise à la ligne qu'elle recouvrait précédemment.

 

Ce travail appelé dans le pays « discantage » avait pour objet de nettoyer le sol et de placer en dessous

de la région des racines les herbes parasites dont le développement eût nui à la végétation des tubercules.

 

Il était long à effectuer, et il avait l'inconvénient de n'atteindre qu'imparfaitement le but proposé.

 

Aussi a-t-il été remplacé, partout où la netteté de la couche arable a été obtenue, par un seul labour donné

à la charrue à une profondeur de 25 à 30 centimètres, et opéré au commencement du mois de février.

 

Jadis on n'appliquait au sol aucune fumure.

 

Quelques terres privilégiées produisaient alors la pomme de terre de qualité.

 

Un changement dans la méthode culturale a immédiatement amené un changement dans la nature de la récolte.

Les tubercules qui ont trouvé à leur portée la nourriture

qu'ils réclamaient ont pris une peau plus forme et plus colorée

et dépourvue de rugosités, et, élaborant une sève plus riche,

ils ont formé plus de fécule.

 

La presque totalité des terres consacrées à la pomme de terre

est aujourd'hui fumée.

 

Les terres fortes, froides et mal assainies échappent seules

à cette règle.

 

Ce sont celles auxquelles on ne confie qu'une seule variété,

plus rustique que les autres, la Chardon.

 

Chaque fois que le cultivateur effectue la fumure avec des goémons, l'épandage se pratique en décembre et janvier.

 

Sous l'action des pluies le goémon fond

et imprègne la terre des principes fertilisants qu'il contient.

 

Ces principes, dissous dans l'eau, subissent des transformations et deviennent promptement assimilables

sous l'action des agents atmosphériques.

 

Ce genre de fumure est sans contestation celui qui donne les meilleurs résultats dans les terres douées de légèreté.

 

Le mélange de goémon et de fumier d'étable est préféré dans les terres fortes et profondes.

 

On ne l'applique au sol qu'après le premier labour.

 

Le choix de la semence exige les plus grands soins.

 

Jadis il était d'usage d'opérer dans la récolte un triage et de réserver les moyens tubercules pour semer ;

aujourd'hui cette méthode est moins suivie.

 

On demande à la parcelle la mieux venue les tubercules de reproduction.

 

On les arrache vers la mi-septembre, à l'époque où la maturité est complète, on les transporte dans un lieu sain,

où ils sont placés à l'abri d'une trop forte humidité ou d'un froid excessif.

 

Les cultivateurs s'attachent à ne pas les amonceler, à les tenir étendus sur une vaste surface ;

il importe de les soustraire à une fermentation possible, de les soumettre à de fréquentes manipulations

qui ont pour objet de retarder la pousse hâtive des germes.

 

L'observation et la pratique démontrent que les tubercules les plus propres à assurer une bonne récolte

sont ceux qui présentant de gros germes bien constitués, qui sont exempts de rides,

et qui par conséquent ont conservé toute leur eau de végétation.

 

À l'époque de la plantation ou doit les garder de toute cause de dessiccation trop grande.

 

Les cultivateurs de Loctudy ensemencent 1,000 kilogrammes à l'hectare ;

ils effectuent la plantation à la charrue, traçant des raies dans le sens de la plus grande longueur,

ils placent les tubercules à vingt centimètres les uns des autres dans la ligne,

ils mettent entre les lignes un espacement de soixante à soixante-dix centimètres.

L'ensemencement commence vers la fin de février

pour s'achever au 20 mars.

 

Au moment de l'apparition des jeunes bourgeons à la surface du sol

on donne un hersage.

 

La croûte formée sur le sol par les vents et la pluie est brisée de la sorte, les agents atmosphériques pénètrent la croûte arable

et excitent la vigueur de la végétation.

 

Quand les bourgeons en se développant ont bien dessiné leurs lignes,

on exécute à la houe à cheval un premier buttage ;

de quinzaine en quinzaine on effectue deux autres buttages.

 

Ces façons sont pratiquées soit à l'aide d'un butteur,

soit avec une houe à cheval à l'arrière de laquelle on fixe,

contre les deux dernières dents, une planche coupée en forme de triangle, la pointe du triangle regardant le sol.

 

Cette dernière méthode exige des lignes mathématiquement équidistantes.

 

Ces procédés expéditifs réduisent considérablement la main-d'œuvre,

ils sont complétés par l'extraction à la charrue partout où les pommes de terre sont cultivées seules.

 

Mais depuis quelques années, sur un grand nombre de parcelles, en juin, dans le creux des sillons,

on pique des choux de Milan.

 

En juillet, avec la boue à main on arrache les tubercules, et en faisant ce travail on butte les choux qui,

déjà bien repris, poussent promptement dans une terre bien fumée, bien nette et bien façonnée,

et donnent d'octobre à décembre un produit fort rémunérateur.

 

Les parcelles non complantées de choux sont ensemencées de navets.

 

Ces navets ont à Loctudy une végétation rapide ;

dès novembre ils fournissent un rendement considérable qui permet de nourrir abondamment en hiver

le bétail entretenu sur les exploitations.

 

Les soles consacrées aux légumes fournissent donc dans la même année deux récoltes avantageuses ;

comme elles occupent le sol deux années consécutives et qu'elles sont suivies d'une seule de céréales,

on obtient à Loctudy, en 3 ans, dans la même terre 5 récoltes excellentes.

 

Cette forte production dont nous venons d'analyser les causes explique la valeur élevée qu'à atteint à Loctudy l'hectare de terre et le taux de location auquel sont parvenues les propriétés.

 

Pour trouver une situation agricole aussi propice, il faut passer les riches pays de la Beauce et de la Brie,

et aller jusque dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais.

 

L'habileté des cultivateurs a beaucoup fait pour produire un tel mouvement,

mais il est juste de dire que l'activité des commerçants de Pont-l'Abbé a eu une grande influence sur ce résultat.

 

Ils ont trouvé un débouché qui procure généralement des prix de vente rémunérateurs.

 

Les autres communes du canton de Pont-l'Abbé ne sont pas aussi favorisées que Loctudy,

mais cependant leur production progresse, et elles s'efforcent de diminuer l'écart

qui se constate dans leurs récoltes respectives.

 

Elles ont sous les yeux un trop bel exemple pour qu'elles renoncent à l'imiter,

elles sont sollicitées à agir par les profils qu'elles espèrent.

 

Les résultats statistiques suivants donnent la preuve du fait que nous avançons.

Ce mouvement dont on peut suivre maintenant la marche croissante, est encore loin d'être arrivé à sa limite.

 

Quand l'usage des labours profonds se sera généralisé, quand 'intensité des fumures se sera accrue,

la production s'élèvera encore, mais pour cela il ne faut pas que l'administration supérieure laisse sur nos côtes

une concurrence acharnée raréfier la matière fertilisante, le varech, et il est à souhaiter que l'administration des ponts et chaussées complète les travaux d'amélioration qu'elle a entrepris à Pont-l'Abbé et à Loctudy.

 

Le port de Pont-l'Abbé a besoin de voir s'étendre la ligne de son quai vertical ;

la jetée de Loctudy est insuffisante, un nouveau prolongement y est de toute nécessité.

 

L'exécution de ces travaux permettra des embarquements rapides,

et diminuera la perte de temps que les cultivateurs subissent pour la livraison de leurs produits.

© 2018 Patrick Milan. Créé avec Wix.com
 

Dernière mise à jour - mars 2021