Fenêtres sur le passé

1873

Les enfants assistés

Rapport au Conseil Général du Finistère

 

Source : Le Finistère septembre 1873

 

I

 

Nous publions un résumé des observations que nous a suggérées le rapport présenté au Conseil général

sur le service des enfants assistés.

Les questions qui se rattachent à celles des enfants assistés sont multiples,

et nous ne nous proposons pas de les discuter ici ;

notre tâche se bornera à présenter quelques observations sur ce service dans le département.

Ce travail, quoique tardif, n'en sera pas moins intéressant, croyons-nous, et pourra dans tous les cas être utilement rappelé au moment de la prochaine session du Conseil général.

 

II

 

Les enfants assistés comprennent plusieurs catégories :

enfants trouvés, enfants abandonnés et les orphelins pauvres de père et de mère.

 

Il y a quelques années, tous les enfants appartenant à l'une ou à l'autre de ces catégories étaient confiés

aux hospices civils, qui se chargeaient de les élever jusqu'à leur majorité.

Depuis que le Conseil général du Finistère, malgré l'opposition de quelques-uns de ses membres,

non des moins influents, adoptant la mesure mise en pratique dans presque tous les départements, a décidé,

qu'il y avait lieu de laisser aux filles mères, en les aidant, et de leur imposer même au besoin, le devoir d'élever

leurs enfants, qui composaient autrefois la catégorie des enfants abandonnés, d'immenses résultats ont été obtenus, tant au point de vue de la moralité, qu'au point de vue très-essentiel aussi, de la conservation des enfants.

Les statistiques que nous présente le rapport de M. l'inspecteur

du service pour 1872, constatent, en effet, de grandes diminutions, sur les années précédentes, dans le nombre des enfants abandonnés proprement dits, et aussi dans le chiffre des décès, qui est cependant encore bien élevé.

 

Notons en passant, que parmi les enfants abandonnés volontairement, le nombre des enfants légitimes est supérieur

à celui des enfants naturels.

 

Il ne nous appartient pas de rechercher les causes de ce fait,

qui paraitra sans doute extraordinaire, mais qui,

disons-le tout de suite, n'est pas particulier au

département du Finistère.

Une statistique d'un autre département que nous avons

sous les yeux indique en effet les mêmes résultats.

 

En ce qui concerne les décès, si dans le premier âge,

il meurt près de deux fois plus d'enfants naturels que de légitimes,

il faut observer cependant que la mortalité des enfants naturels secourus chez leurs mères, pris isolément,

est inférieure à celle des enfants légitimes.

 

Library of Congress

Colorisation Rob Van den Berg

On peut donc dire, dès à présent, que du jour où l'on cessera d'une façon définitive d'admettre les enfants naturels dans les hospices pour les laisser à leurs mères, la mortalité sera moindre chez eux que chez les enfants légitimes.

 

Ce résultat, dont les causes nous échappent, et qui mériterait attention, se trouve parfaitement annoncé

par les chiffres que nous tirons du rapport.

Ainsi, la mortalité des enfants légitimes y est indiquée comme étant de 22,19 %.

 

Celle des enfants naturels, y compris ceux qui entrent dans les hospices et ceux qui reçoivent le secours

chez leurs mères  est de 38,46 %.

 

Mais si on divise ces derniers en deux catégories comme ils doivent l’être,

on constate que la mortalité chez les enfants des hospices est de 62,50 %.

C'est donc au régime hospitalier, que l'on s'étonne de voir défendu par des hommes dont l'intelligence

et le mérite ne sauraient être mis en doute, qu'est due la grande mortalité qui frappe les enfants assistés.

 

Ce système d'admission ainsi jugé par ses funestes résultats, doit donc être abandonné au plus vite.

 

Il est certains cas cependant, où on ne peut se dispenser de l'utiliser ;

lorsqu'il y a abandon complet de l'enfant, par exemple, ou impossibilité pour la mère de le conserver près d'elle.

Il est aussi le seul possible, quant à présent, pour les enfants trouvés et les orphelins pauvres de père et de mère.

Aussi ne doit- on pas manquer de l'améliorer et c'est à cela que le Conseil aurait dû songer.

 

Nous avons indiqué le mal.

Quel en est la cause, et où est le remède ?

 

Le vice de ce régime, dit le rapport :

« C'est qu'il est impossible de trouver dans les hospices, au moment nécessaire et au tarif départemental plus insuffisant que jamais, le lait nécessaire dont l'enfant abandonné a un si pressant besoin. »

 

Cette difficulté va toujours augmentant, et c'est ainsi que le rapport de la mortalité chez les enfants de l'hospice,

qui était en 1871, de 47 %, s'est élevé en 1872 à 52,5 %.

Et qu'elle n'est au contraire, chez les enfants secourus

chez leurs mères, que de 13,94 %.

 

Ainsi que nous le faisions remarquer plus haut, on voit que

la différence de la mortalité chez les enfants de cette catégorie, comparée à la mortalité des enfants légitimes,

est en moins de 8,25 %.

Quand nous aurons dit que le département accorde aujourd'hui

7 francs par mois pour une nourrice, on se rendra facilement compte de l'impossibilité signalée par M. l'inspecteur.

Il est certainement regrettable que l'attention du Conseil général n'ait pas été appelée d'une façon toute spéciale sur ce point,

et qu'aucune proposition budgétaire, tendant à la modification

de ce tarif, ne lui ait été présentée.

Nul doute que cette proposition eut été accueillie.

Il y avait là une question d'humanité qu'on ne devait pas Iaisser passer sous silence, et qui n'a pas reçu sa solution.

 

S'il nous eût été possible de dénoncer ce fait avant la réunion du Conseil, nous n'aurions certainement pas manqué d'accomplir notre devoir.

 

La population des enfants des hospices une fois réduite ainsi que nous l'avons vu dans la proportion de 62 %,

la situation des enfants survivants s'améliore-t-elle au moins par la suite ?

Le rapport de M. l'inspecteur est loin d'être affirmatif à cet égard.

À six ans, ils sont confiés aux soins, disons plutôt à la simple garde, d'habitants des campagnes, qui,

moyennant 5 francs par mois et en échange des services qu'ils peuvent en tirer, consentent à les recueillir chez, eux.

 

On comprend que dans de pareilles conditions, le placement des enfants est loin de répondre

aux sentiments d'humanité avec lesquels ils doivent être traités.

Le prix dérisoire de la pension fait que l'on ne trouve plus, si ce n'est dans la classe la plus malheureuse

des populations rurales, le placement des enfants ;

et que le gardien qui consent à en recevoir un, cherche à l'utiliser le plus qu'il peut,

sans se soucier des soins que réclamerait son éducation, ni de l'envoyer à l'école.

Il est un axiome chez l'habitant des compagnes, qu'on ne doit pas oublier :

« L'enfant mange, donc il faut qu'il rapporte. »

 

Pour donner une idée de la situation des enfants des hospices dans nos campagnes,

il n'y a qu’à lire le rapport de M, l'inspecteur.

Voici ce qu'on y trouve :

« Il y a lieu de s'étonner que pour 5 francs par mois, pension des enfants de 6 à 12 ans,

on puisse encore trouver des gens assez simples, pour solliciter comme une faveur,

une charge qu'ils ne voudraient pas accepter à un tarif double s'ils étaient capables d'en calculer le poids. »

 

« On pourrait désirer sans doute voir l'élève de l'hospice prendre de bonne heure des habitudes d'ordre,

de propreté et de travail ;

mais le milieu dans lequel il est forcément placé, n'autorise aucune espérance sur ce point.

Les précautions hygiéniques y sont méconnues ou dédaignées ;

la crasse, la vermine paraissent avoir des vertus conservatrices, auxquelles les nourriciers de nos enfants

tiennent autant qu'à leur routine et à leur ignorance.

Les avis, les menaces sont sans effet ; l'intérêt seul pourrait les faire agir. »

Il n'est personne qui, à la lecture d'un pareil tableau, ne se sente pris de compassion pour ces pauvres petits malheureux, sans famille, sans appui, sans avenir, et on aurait pu croire que l'heure des réformes était arrivée.

 

On verra dans la suite de ce travail qu'il n'en n'a rien été,

et que là où il fallait de l'argent, on a trouvé moyen d'en retrancher.

 

III

 

En 1872, le Conseil général, faisant un premier effort, a décidé qu'une indemnité de 1 fr, serait accordée

aux nourriciers qui enverraient à l'école les enfants confiés à leur garde.

Le Conseil, en prônant cette décision, manifestait assurément

une intention louable, mais que le chiffre trop peu élevé de la prime

a empêché de réaliser.

On voit on effet, que dans l'année 1873,

146 enfants seulement sur 1,000 environ, ont fréquenté

plus ou moins régulièrement les écoles.

Il y en avait eu 150 eu 1871.

Donc, de ce côté encore, il n'y a pas eu de progrès accomplis.

On conçoit d'ailleurs, qu'une indemnité de 1 fr.

ne séduise pas beaucoup le nourricier, qui tire plus de profit

de la présence continue de l'enfant auprès de lui.

 

En regard de ce système étroit, nous indiquerons la méthode beaucoup plus large adoptée dans un département

de l'Ouest, et qui a donné les meilleurs résultats.

Voici en quoi elle consiste.

Un nourricier qui désire prendre un enfant chez lui, n'est admis à le faire, qu'en s'engageant à l'avance à l'envoyer régulièrement à l'école jusqu'à sa première communion.

Dans ce cas, il lui est alloué une indemnité mensuelle, non pas de 1 fr., mais de 10 fr.

Si il refuse d'accepter cette condition, l'enfant lui est confié, mais sans aucune indemnité.

Dans tous les cas, il est tenu de lui faire suivre les instructions religieuses.

Encore ce dernier mode de procéder n'est-il adopté qu'autant qu'on ne peut s'en dispenser.

 

Aussi voyons-nous, dans la situation qui a été établie en 1872, dans ce département,

que plus de la moitié des enfants placés dans les campagnes savaient lire, écrire et compter.

 

Il n'y a donc pas à chercher, en dehors des sacrifices d'argent, le moyen de réaliser des améliorations

dans la situation des enfants assistés du Finistère.

Il faut faire des sacrifices réels, et ne pas s'arrêter, comme on l'a fait en 1872,

à une résolution qui ne peut amener aucun résultat.

 

Nous croyons, quant à nous, que ces sacrifices sont de ceux que l'on n'a pas le droit de se refuser à faire,

et comme il en faudra toujours arriver là, nous déplorons que le Conseil général n'ait pas cru que le moment

était arrivé de faire cesser un état de choses aussi navrant que celui qui était signalé.

 

Non seulement il y a à augmenter les prix de gardiennage et des nourrices, mais encore il nous parait de toute nécessité de désigner dans ce département, comme cela se pratique dans d'autres,

un certain nombre de médecins auxquels, avec le titre de sous-inspecteurs, serait confié le soin de visiter au domicile des gardiens les enfants des hospices.

Nous ne doutons pas que cette mesure, si elle était adoptée, ne produisit de meilleurs résultats que les inspections faites par des sœurs, qui malgré tout le dévouement dont elles peuvent faire preuve,

n'ont pas l'autorité suffisante pour donner des conseils et au besoin imposer des ordonnances.

La question, dans tous les cas, méritait d'être discutée

On peut tenir pour certain, que du jour où les gardiens seront mieux rétribués, ils donneront plus de soins aux enfants, ils consentiront

à les envoyer à l'école, et cédant à la crainte de se voir privés

du bénéfice qu'ils retireront de la charge qu'ils auront acceptée,

ils obéiront aux règles qui leur seront tracées.

 

Au contraire, tant que l'enfant sera une charge pour celui qui

en accepte la garde, il ne faut pas compter qu'il sera mieux traité, et on n'aurait d'ailleurs pas le droit de rien exiger de plus en l'état actuel.

 

Il ne faut pas qu'on oublie que ces enfants sont appelés à devenir des citoyens ;

que les charges de la patrie pèsent sur eux comme sur les plus favorisés, et que par conséquent ils ont le droit,

dans une certaine mesure, de réclamer d'elle aide et assistance.

Il ne faut pas que l’on perde de vue, que la justice est là pour leur demander compte, comme à tous les autres,

des fautes qu'ils peuvent commettre vis-à-vis de la société, et que par conséquent,

il ne faut pas qu'ils puissent dire que cette société a été cruelle envers eux, ou qu'elle a négligé de leur apprendre

à quels devoirs ils étaient tenus envers elle.

 

C'est donc à un régime plus large qu'il en faudra venir, si l'on veut, et il n'est pas permis de ne pas le vouloir,

que les enfants dont nous nous occupons, reçoivent l'éducation qui les moralisera, l'instruction qui leur permettra

de se créer un avenir, et prennent ces habitudes d'ordre, de propreté, de travail et d'économie qui leur manquent.

 

Nous ne nous appesantirons pas sur l'urgence qu'il y a d'augmenter ce qu'on appelle l'indemnité de vêture.

Elle est en ce moment de 10 fr. pour chaque enfant de 6 à 12 ans.

On conçoit que 10 fr. ne peuvent suffire à vêtir un enfant durant toute une année.

À peine, si pour cette somme, on peut arriver à lui donner un vêtement chaud pour l'hiver.

Pour la chaussure, il n'y faut point songer, et quand arrivent le printemps et l'été, il n'y a plus de vêlements.

Il faut alors, ou que le nourricier, qui n'a que 5 fr. par mois pour garder et nourrir l'enfant,

lui donne encore une blouse, ou que l'enfant se couvre des guenilles qu'il ramasse le long des haies.

Dans quelques départements l'indemnité de vêture a été portée à 30 fr.

Ce chiffre permet au moins de couvrir les enfants d'une façon décente, et alors ils peuvent se présenter dans les écoles et s'asseoir, sans rougir, auprès de leurs jeunes camarades.

 

Il y a donc, de ce chef encore, une réforme urgente, à établir et qui, au moment où l'hiver va venir,

aurait été bien accueillie de ceux qui attendent tout de la charité.

 

Il est une dernière question indiquée au rapport de M. l'Inspecteur et dont l'importance n'échappera à personne.

Ne serait-il pas juste et naturel d'accorder, dans le Finistère, comme cela se fait dans beaucoup de départements,

aux enfants des familles malheureuses, les secours qui sont alloués aux enfants des filles-mères.

Poser la question c'est la résoudre, et nous ne connaissons aucune raison qui pourrait justifier le rejet

d'une proposition qui serait faite en ce sens.

 

La substitution du secours en argent au régime de l'admission dans les hospices,

substitution dont l'expérience a constaté les heureux effets, n'est pas, comme on l'a dit,

un encouragement à la débauche ni une prime offerte à l'inconduite ;

c'est un soulagement à la misère et à ce titre nous pensons que les misères du foyer conjugal ont le même droit

que les autres à être secourues.

 

IV

 

Telles sont les réflexions que nous a inspirées  la lecture de l'intéressant rapport

de M. l'inspecteur des enfants assistés.

Elles auraient sans doute été présentées avec plus de fruit

au moment de la réunion des conseillers généraux,

et elles auraient peut-être eu pour effet d'empêcher

les nouvelles réductions opérées cette année, sur un service

qui demande au contraire des augmentations.

Ce n'est pas sans une certaine surprise, en effet, que l'on voit

le budget des enfants assistés qui en 1872 s'élevait à 138,140 fr. réduit pour 1874 à 116,500 fr., soit une diminution de 22,000 fr.

 

Il ne faut pas que la fièvre des économies porte préjudice

à une œuvre aussi utile, aussi juste, aussi charitable

que celle de l'assistance des enfants.

 

On peut d'autant plus regretter la diminution que nous signalons, qu'elle correspond justement à la dépense occasionnée au département par la création d'une école dont nous avons déjà entretenu nos lecteurs ;

nous voulons parler de l'école normale de Quimper.

Cette institution, dont le mérite est des plus contestables,

a eu pour première conséquence de porter tort à une œuvre

qui méritait mieux, et il nous semble qu'à défaut de toute autre raison, celle-là aurait dû suffire pour que la création

de cet établissement, en faveur de laquelle on ne pouvait invoquer l'urgence, fût au moins ajournée.

 

Ce que nous disons là, nous ne l'inventons pas.

Nous citons d'ailleurs la phrase du rapport de M. le Préfet, la seule qui ait trait au service des enfants assistés,

et qui nous fournil la preuve de ce que l'on vient de lire.

 

« Le service des enfants assistés dit M. le Préfet, page XI, a réalisé cette année encore une économie.

Cependant le crédit qui était en 1872 de 138,140 francs et l'année dernière de 122,770

me parait ne plus pouvoir être réduit, et il a fallu une nécessité impérieuse pour ne le porter qu'à 116,600 fr. »

 

Le mot économie nous parait dans cette circonstance une cruelle ironie.

Assurément M. le Préfet n'y a pas songé.

 

Avec les 20,000 fr. consacrés à l'école normale de Quimper, toutes les améliorations que nous venons de signaler auraient pu être réalisées et au-delà, sans que l'on fut empêché d'envoyer nos élèves-maîtres à l'école normale

de Rennes, comme cela s'était pratiqué jusqu'à ce jour sans inconvénient.

 

On ne l'a pas vu ou on n'a pas voulu le voir ?

Le sujet était pourtant digne des préoccupations de M. le Préfet et de la commission départementale ?

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Dernière mise à jour - Décembre 2021