Fenêtres sur le passé

1789

Les ouvriers des ports de la marine Royale

Source : La Dépêche de Brest 20 octobre 1892

 

1789 - Les ouvriers des ports

 

Sous ce titre, un lieutenant de vaisseau, à qui l'on doit déjà un excellent livre

sur l’Escadre de l'amiral Courbet, M. Maurice Loir, vient de publier,

sur l’état de la marine française à la veille de la Révolution,

un travail qui manquait encore à la bibliographie de notre marine.

 

Laissant à d'autres, qui l'ont racontée, l'histoire des campagnes

et des batailles navales, il s'attache à l'organisation, aux mœurs, aux traditions,

à la vie intime en quelque sorte de la marine, et il en trace un tableau

des plus intéressants et qui sera lu avec autant de plaisir que de profit.

 

Nous détachons du chapitre consacré aux ports et arsenaux

le passage suivant sur la condition des ouvriers des ports :

Les ouvriers employés dans les arsenaux maritimes, aux différents ateliers

ou chantiers, étaient soit des ouvriers bénévoles habitant Toulon, Brest, Rochefort ou Lorient et venant chaque jour travailler « au parc »,

soit des ouvriers levés dans les villes et villages des provinces côtières,

de la même façon que les marins et les pêcheurs.

 

Tout individu exerçant dans les ports et lieux maritimes l'une des professions

de charpentier, perceur, calfat, voilier, poulieur, tonnelier, cordier et scieur de long, se trouvait classé à partir de 18 ans, comme le matelot ou le pêcheur,

et pouvait être levé par le commissaire des classes d'après les ordres des intendants.

Toutefois, si, pour le classement et la levée, l'ordonnance de 1784 traitait

de la même façon l'ouvrier et le marin,

contraignant l'un et l'autre à venir au service, même par la force,

même par l'emploi de la terrible garnison, l'État avait, cependant,

vis-à-vis de l'ouvrier, une attitude moins oppressive que vis-à-vis du marin.

 

Le classement de l'ouvrier ne résultant que du lieu où il exerçait son métier, il lui suffisait de quitter ce lieu

et d'aller travailler dans l'intérieur du royaume pour échapper aux règlements maritimes.

L'abandon définitif de son état le mettait aussi hors de l'atteinte des commissaires.

Enfin, il pouvait exercer librement son industrie à l'étranger,

sans tomber sous le coup des lois répressives de la désertion.

 

« Il n'était tenu, en un mot, qu'à un service occasionnel ;

c'était comme une réquisition urgente qui n'affectait en rien sa condition

et la liberté de ses mouvements en dehors de cette urgence, »

 

Le nombre de ces ouvriers des arsenaux était fort variable ;

il dépendait des circonstances : très élevé aux époques de guerre et d'armements importants,

il diminuait sensiblement dans les époques pacifiques.

 

Durant la guerre d'Amérique, le port de Brest employait jusqu'à 10,000 ouvriers,

tandis qu'en 1789 il n'en contenait que 4,500.

 

À Toulon, on en comptait 4,400 au moment de la signature de la paix de 1783,

tandis que le nombre normal était de 2.300.

À Rochefort, l'effectif des ouvriers était à peu de chose près celui de Toulon.

À Lorient, on en entretenait 1,200.

Les ouvriers bénévoles, domiciliés dans les ports, étaient en immense majorité; à Brest, par exemple, on ne trouvait, en 1789, que 22 ouvriers de levée, c'est à dire provenant des classes.

 

De tout temps, le régime du travail adopté dans les arsenaux avait été celui du travail « à la journée du roi ».

En 1789, les salaires quotidiens des ouvriers étaient fixés

de la manière suivante :

charpentiers, 22 sols ;

calfats, 21 ;

forgerons, 26 ;

journaliers, 21 ;

menuisiers, 25 ;

matelots, 20 ;

peintres, 21 ;

perceurs, 22;

poulieurs, 30 ;

ce qui mettait la moyenne à 22 sous 6 deniers.

 

Le travail à la journée, qui est le mode de travail de nos arsenaux actuels et qui fait l'objet de si vives critiques,

était déjà, vers la fin de l'ancien régime, réputé comme très désavantageux au point de vue de la dépense

et de la production ;

quelques intendants, ennemis de la routine, avaient essayé de faire travailler à l'entreprise

et l'un d'eux put écrire à ce sujet :

« Nous reconnaissons par des comparaisons multipliées que la journée du roi est plus chère d'un tiers au moins

que les ouvrages à l'entreprise.

Le produit de 50 ouvriers à la journée est égal au produit de 20, 26 et 28 au plus à l'entreprise ».

Le maréchal de Castries avait été frappé de ces constatations et,

dans son louable désir de restreindre les dépenses,

il résolut d'essayer un changement dans l'organisation du travail des ports.  

 

Le 31 juillet 1785,

il prescrivit donc de faire tous les ouvrages des ports à l'entreprise,

« régime dont il devait résulter les plus grands avantages tant pour la célérité

que pour leur prix ».

 

Son espoir ne fut point déçu.

Dès le 2 avril de l'année suivante, l'intendant de Toulon l'informait

« que le nouveau régime adopté remplissait entièrement les vues d'économie

que l'on s'était proposé ».

 

Maréchal de Castries

De Brest, on lui écrivait, vers la même époque, que le système de l'adjudication,

introduit dans presque tous les ateliers, avait été jugé très avantageux.

 

Enfin, à Rochefort, en 1786,

« les ouvriers étaient tous à l'entreprise ; aussi leurs journées ressortaient-elles à un prix satisfaisant ».

 

Malheureusement, toute médaille a son revers, et ce régime, si avantageux pour l'État au point de vue de la défense, avait aux yeux des ouvriers l'inconvénient de diminuer leurs profits : beaucoup d'entre eux quittèrent les arsenaux.

 

Au seul port de Toulon, on vit s'éloigner, en 1786,

près de 1,500 ouvriers sur les 3,000 qui formaient le contingent des ouvriers libres.

Il faut dire que les ouvriers n'avaient qu'un enthousiasme restreint pour le service des arsenaux maritimes.

Leur condition y avait toujours été précaire.

Un ministre sentait-il le besoin de réaliser des économies (et ce besoin était constant),

il s'en prenait tout d'abord aux constructions neuves,

rognant sur les achats de matières, réduisant les allocations pour salaires d'ouvriers.

Les autorités des ports se voyaient alors contraintes d'opérer

des licenciements parmi les travailleurs,

afin d'en diminuer le nombre.

Ceux-ci vivaient donc dans une perpétuelle anxiété,

dans la crainte et dans l'incertitude du lendemain ;

le congédiement était une épée de Damoclès

toujours suspendue sur leur tête.

Et une fois remerciés, quel sort les attendait?

 

À Brest et à Rochefort, un homme laborieux était, à la rigueur, presque assuré de trouver à s'employer

à la culture des terres ou dans les manufactures, mais à Toulon, le mal était autrement grave :

la Provence était fort arriérée au point de vue de l'agriculture, elle n'avait presque pas d'industrie e

t l'ouvrier des professions tenant à la mer n'avait d'autre travail que celui de l'arsenal.

 

Le renvoi du port le jetait dans la misère.

Les consuls des petites bourgades voisines venaient sans cesse représenter aux autorités de la marine royale

la triste situation des ouvriers congédiés de Toulon, qui erraient dans les campagnes, réduits à la mendicité ou au vol.

Bien plus, ces malheureux, désespérant de trouver à gagner leur vie chez eux,

s'en allaient à l'étranger tenter la fortune.

« Je vois avec douleur, disait en 1767 l'intendant de Toulon, sortir de l'arsenal la plus brillante jeunesse que j'avais eu soin d'y rassembler,

je me souviens avec frayeur de ce qui s'est passé du temps de M. Berryer,

où le défaut de paiement et le renvoi des ouvriers ont fait sortir de Provence seulement plus de six mille familles qui ne reviendront plus ».

 

Les licenciements qui, dans la pensée du ministre, n'étaient que temporaires, avaient donc pour conséquence d'éloigner à tout jamais les ouvriers

des arsenaux, fâcheuses émigrations dont la marine portait la peine sitôt

que la guerre éclatait et qu'il fallait hâter les armements de grandes escadres.

 

Aussi les commandants des ports préféraient-ils réduire les journées

de travail, ordonnant, par exemple,

que les ateliers n'ouvriraient qu'un jour ou deux.

Nicolas René Berryer

Ministre de la Marine

1701 - 1792

Avec ce système, les ouvriers ne s'expatriaient plus, mais les salaires, réduits de moitié,

diminuaient le bien-être des uns et privaient du nécessaire les autres, ceux qui avaient charge de famille.

 

Les ouvriers que le congédiement et les réductions de travail n'atteignaient pas avaient néanmoins

à subir de cruels embarras par suite des retards continuels dans le paiement de leur salaire.

 

Comme les officiers de vaisseau, comme les matelots, comme les demi-soldiers,

les ouvriers souffraient du manque de fonds dans les caisses de l'État.

Au milieu de 1789, il leur était dû plusieurs mois de l'année précédente et aucune distribution d'argent,

même en acomptes, n'avait été faite sur l'année courante.

De Toulon, cette lamentable situation fut dépeinte au ministre avec les couleurs qu'elle méritait ;

le ministre écrivit, pour toute réponse, qu'il lui était impossible de comprendre les ouvriers dans la prochaine distribution.....

 

Heureusement, un imprimeur toulonnais put avancer

une certaine somme, qui fut payée à ces malheureux.

 

À Brest, le commandant se plaignit au ministre, le 28 juillet,

qu'il fût dû aux ouvriers six mois de leurs gages :

« Mettez, je vous en supplie, monseigneur,

M. l'intendant à même d'en payer un. »

 

À Rochefort, la détresse de l'ordonnateur était aussi grande.

Il écrivit au ministre le 28 juin 1788 :

« Les assauts que je soutiens contre les instances des officiers pour être payés m'affectent cependant bien moins

que la dure nécessité où je me trouve souvent de ne pouvoir secourir, comme je le désirerais,

de malheureux ouvriers qui sont dans la misère ».

 

Un jour, poussés par la faim, ces ouvriers si maltraités, lassés de se voir rebutés, en viendront à la violence,

ils pilleront deux boulangeries de la ville, et l'autorité n'osera pas sévir, car elle se sentira coupable.

Songez que l'hiver de 1788 à 1789 avait été des plus rigoureux,

qu'à ce moment le prix du pain était rendu excessif par l'impôt sur le blé, qui pesait lourdement sur le royaume.

Pourtant, la misère des ouvriers

« avait plus d'une fois excité la compassion des chefs de la marine ;

ceux-ci avaient parfois trouvé des expédients, qui, sans les soulager beaucoup, annonçaient du moins de la propension à le faire ;

le comte d'Albert de Rioms, commandant à Toulon,

indépendamment de sa sollicitude comme chef,

trouvait dans les privations personnelles de sa famille

les moyens de soulager de près quelques-uns des plus malheureux. »

 

Classe vraiment à plaindre que celle de ces ouvriers des ports !

 

Ils n'avaient pas à souffrir seulement de la gêne des finances,

ils se trouvaient encore, indirectement, les victimes des voleurs,

brigands ou faussaires punis des galères.

Albert de Rioms

Chef d'Escadre

fin XVIIIe

Depuis la guerre d'Amérique, l'usage s'était répandu d'employer aux besognes de force, « à la fatigue »,

comme on disait, les forçats détenus dans les ports.

Qui pâtissait de cette coutume ?

Le Trésor d'abord, à qui chaque galérien coûtait près de 39 sous par jour, soit 17 sous de plus que les ouvriers ;

enfin les ouvriers eux-mêmes à qui les galériens se substituaient.

 

À Brest, par exemple, à côté des 4,514 ouvriers entretenus en 1788, on employait 2,302 forçats.

 

N'était-il pas plus simple de laisser les forçats dans les provinces où ils avaient été condamnés

et de les faire travailler aux grands chemins ?

Il eut alors été possible

« d'offrir dans nos ports une plus grande somme de travail à la classe indigente et honnête des journaliers ».

 

Ainsi, les ouvriers qui venaient s'engager aux parcs de la marine royale n'avaient point un sort enviable.

La gêne les accablait durement.

Ne soyez donc pas surpris si vous les voyez, dès 1789,

grossir le nombre des mécontents.

Les chefs des ports n'ont pourtant pas ménagé

les avertissements à ce sujet.

Tous ont maintes fois représenté au ministre que le défaut

de paiement des salaires amènera des troubles graves,

dont « la sûreté publique peut dépendre »,

que les « gens congédiés des ateliers sont fort à craindre,

et qu'un moment viendra où on sera forcé de céder aux circonstances ».

 

Malheureusement, le ministre n'a jamais pu satisfaire régulièrement aux demandes de fonds.

La conséquence de cet embarras des finances a été de rendre les mécontents de plus en plus nombreux

dans les ports de guerre.

 

En attendant de former des clubs, les ouvriers se rassemblent et gémissent sur le sort qui leur est réservé.

Les arsenaux sont pleins d'une foule surexcitée.

C'est là que se manifesteront les premiers symptômes de rébellion et, plus tard,

quand le pays sera tout entier soulevé, les ports ne le céderont en rien aux villes les plus agitées.

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Dernière mise à jour - Juillet 2021